L’assainissement des mentalités, meilleur remède contre l’absentéisme et l’improductivité - Le Temps Tunisie
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2019

Administrations publiques et Ramadan

L’assainissement des mentalités, meilleur remède contre l’absentéisme et l’improductivité

Mardi 14 Juin 2016
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La scène est digne d’une piètre comédie d’époque qui ne fait point rire ! A Gafsa, un fonctionnaire roupillant, la tête posée sur un bureau, est réveillé par un monsieur en costume. Ouvrant péniblement les yeux, peinant à articuler le moindre mot, il est surpris d’apprendre que l’homme en face lui n’est autre que le gouverneur en personne venu effectuer une visite surprise à différentes administrations régionales pour s’assurer du bon déroulement du travail au sein des institutions publiques durant le mois de ramadan.
Quelle ne fût aussi la surprise du gouverneur en découvrant ce gardien, piquant du nez durant ses heures de travail, à qui il dira, non sans une pointe de colère : « Imagine si une voiture piégée se fait exploser dans les environs alors que toi tu dors ! »
La scène s’est déroulée en plein jour, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux. Une autre vidéo, tournée également à Gafsa et publiée sur Facebook, a retenu l’attention des internautes. Un citoyen s’est rendu vendredi dernier à la municipalité de la région, peu après 11h30, comme en atteste la montre qu’il porte au poignet. L’homme filme les citoyens, debout, poireautant devant des guichets tous vides sans exception.
L’horaire administratif spécifique aux administrations publiques mis en place à l’occasion du mois de ramadan et de la saison estivale indique pourtant que le vendredi, les fonctionnaires de l’Etat travaillent de 8h à midi.
Il est toutefois d’usage à fermer les guichets et les caisses des dizaines de minutes voire une heure avant la fermeture de l’administration et plusieurs fonctionnaires ont appelé le ministère de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption à publier un communiqué mettant au clair ce point.
Mais tant qu’il a été permis à des citoyens d’entrer à l’intérieur du bâtiment, n’aurait-il pas mieux valu s’occuper de leurs cas et leur permettre d’accéder au service administratif demandé? De même, et selon cette même logique, est-il normal que dans un pays coulant à vue d’œil, l’administration publique, qui chôme hiver comme été le week-end, n’offre ses services au public que 3 petites heures le vendredi et ce durant trois longs mois? Est-ce là l’exemple à donner de la part de l’Etat pour motiver le reste des citoyens à travailler plus et mieux ?
Initiative ministérielle
Certes, le ministère de la Fonction Publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption a lancé, début ramadan, la deuxième phase de sa campagne de lutte contre l’absentéisme dans les administrations publiques et le ministre Kamel Ayadi s’est dit intransigeant cette fois-ci sur l’application de la loi sur tous, d’autant plus qu’il a annoncé que l’absentéisme des agents et fonctionnaires fait perdre 2,7 millions de jours de travail par an à l’État.
La campagne, qui s’inscrit dans le cadre des réformes de la fonction publique, avait démarré au mois de mai par une première phase de sensibilisation et d’information adressée aux travailleurs tunisiens et principalement les salariés des administrations publiques.
Opération réussie ? Pas vraiment à en croire certaines réactions et répliques de fonctionnaires tel cet agent qui est arrivé 20 minutes en retard le matin au deuxième jour du ramadan et qui, avisé par le gardien de l’administration, de la présence sur les lieux de contrôleurs assermentés rattachés au ministère de la Fonction Publique, a préféré rebrousser chemin et passer récupérer un certificat médical de trois jours.
Non sans une pointe de malignité, il dira : « Ils voulaient me punir pour 20 minutes de retard. Eh bien, maintenant, qu’ils s’arrangent avec ces trois jours d’absence ! »
Un autre fonctionnaire s’insurgera contre cette campagne et déclarera à ce propos : « Ils nous traquent, nous autres fonctionnaires et laissent faire les hauts responsables ou encore les députés.
Voyons d’abord le taux d’absentéisme des représentants du peuple et les sanctions qui leur sont infligées puis parlons du cas de l’administration publique ! » Pour Sonia, également fonctionnaire, cette campagne n’a pas lieu d’être car elle affirme que dans son ministère, tout le monde respecte les horaires en vigueur et assure que certains travaillent même au delà des horaires administratifs. Pour elle, tout est une question de mentalité, de conscience professionnelle mais aussi de patriotisme.
La société civile à la rescousse
Outre le ministère, l’administration publique est également dans le collimateur de la société civile. En effet, une autre initiative, citoyenne cette fois-ci, intitulée #Jayinkom, a été lancée par l’organisation « I Watch » au premier jour du ramadan.
Cette campagne vise à inciter les administrations publiques à respecter les horaires administratifs, à lutter contre l’absentéisme et à préserver ainsi l’argent public. Les citoyens ont été appelés à y participer en masse et à dénoncer tout établissement public qui ferme ses portes avant l’heure. Et c’est ainsi que plusieurs publications, photos et vidéos à l’appui, ont été rendues publiques durant cette première semaine, épinglant entre autres des recettes des finances, des bureaux de poste, des municipalités, des centres de la CNAM et CNSS, des sièges de gouvernorats, des bureaux de l’Agence tunisienne de la formation professionnelle ou encore ceux de l’Agence technique des transports terrestres.
Les faits sont là, avérés et documentés mais susciteront-ils l’attention des services dédiés du ministère de la Fonction Publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption qui promet désormais de sévir sans complaisance ni ménagement.
Une question subsiste toutefois : la solution idéale réside-t-elle dans les sanctions ? Punir résoudra-il les problèmes d’un Etat affaibli, chancelant et menacé de faillite ? Ne vaudrait-il pas mieux assainir les mentalités, réveiller le patriotisme qui sommeille en chaque citoyen, motiver les troupes et inciter les Tunisiens, de manière pratique et stimulante, à travailler plus consciencieusement et plus efficacement pour le salut de leur pays ? Oui, sûrement ! Mais rien ne presse car les Tunisiens ont actuellement d’autres priorités. Ne sommes-nous pas en plein ramadan, le mois de la fièvre acheteuse, de la sieste, des nerfs en pelote et des feuilletons à l’eau de rose ?

Rym BENAROUS