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L’interview du dimanche: Abdelhalim El Messaoudi, écrivain, homme de médias et professeur universitaire

«La condition de la culture en Tunisie est catastrophique… Nous n’avons pas de projet culturel»

Dimanche 10 Avril 2016
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• Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed a eu droit à des funérailles nationales !
L’interview du dimanche: Abdelhalim El Messaoudi, écrivain, homme de médias et professeur universitaire: «La condition de la culture en Tunisie est catastrophique… Nous n’avons pas de projet culturel»

Entretien conduit par Salma BOURAOUI - 

Ecrivain, homme de médias et professeur universitaire des Beaux-arts, Abdelhalim El Messaoudi est connu pour ses écrits courageux et exceptionnels. Grand ami des poètes, il était le compagnon de notre regretté Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed.

Au cours de cet entretien, El Messaoudi est revenu sur l’ultime hommage idéal, selon lui, que la Tunisie devrait rendre à son grand poète. Les grands maux de la culture de l’Université tunisienne n’ont pas été omis.

Le Temps: La scène littéraire et culturelle tunisienne vient de perdre l’une de ses plus importantes figures, Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed. Vous qui étiez son grand ami, comment lui rendriez-vous hommage ?

Abdelhalim El Messaoudi:J’estime que la meilleure manière de rendre hommage à Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed est de travailler, de nouveau, sur ses textes.

Si l’on veut rendre hommage à un poète du calibre d’Ouled Ahmed, il faut impérativement que l’on revienne sur toute son œuvre et que l’on travaille dessus. Je dis cela de par ma formation d’universitaire et, en tant que tel, j’estime que tous les universitaires doivent aujourd’hui étudier les ouvrages du poète.

Il faut absolument que les poèmes de Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed soient inclus dans la poésie arabe moderne. Il est temps que nous reconnaissions nous-mêmes et que nous écartions ce malheureux complexe d’infériorité qui règne sur notre scène culturelle. C’est, pour moi, le plus bel des hommages que l’on puisse rendre à notre grand poète.

-Estimez-vous que les décisions des ministres de la Culture et de l’Education nationale – qui ont assuré que les poèmes d’Ouled Ahmed seront inclus dans les programmes éducatifs et que des écoles porteront le nom du poète – serviront d’ultime hommage au poète ?

Je ne pense pas que ce genre de décisions puisse immortaliser le nom de Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed. Cela relève plutôt d’un hommage populiste, simple et facile : donner son nom à une école primaire, cela ne me dit rien et ne me plaît en rien. Ouled Ahmed est un monument de ce pays, un symbole de lutte contre les ténèbres et l’obscurantisme.

Il était l’une des voix les plus importantes de cette lutte, il était au cœur de cette bataille menée depuis des années. Une lutte à multiples facettes ; poétique, culturelle, éducative, politique et autre. Je n’ai pas apprécié ce qu’a dit Néji Jalloul, j’ai trouvé son discours très populiste à mon goût.

Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed avait-il droit à des funérailles nationales ?

On lui avait fait des funérailles nationales ! Le 6 avril 2016, Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed a eu droit à des funérailles nationales ! Pour la première fois de l’Histoire contemporaine de la Tunisie, un poète jouit de funérailles comme celles d’Ouled Ahmed. Ce n’étaient pas des funérailles officielles mais c’étaient des funérailles nationales. Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed a prouvé qu’il était la propriété de tout le monde, de tous les Tunisiens.

D’ailleurs, j’étais contre que des personnes, présentes aux funérailles, fassent dégager Abdelatif Mekki et Samir Dilou. Ils n’avaient pas le droit de les évincer. Il s’agit d’éthique ; qui vous dit que Dilou, Mekki ou d’autres parties au sein d’Ennahdha ne croient pas en Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed ?

Les personnes qui ont procédé à l’exclusion de Dilou et de Mekki du cimetière réagissaient à la campagne de dénigrement qui a visé Ouled Ahmed quelques heures après son décès, certes, mais cela ne légitime en rien ce comportement. Je pense qu’il faut que l’on s’élève éthiquement. Le respect et le civisme auraient dû régner, c’est ce que l’on lui doit. S’il était vivant et participait à des funérailles, Mohamed Sghaïer Ouled Ahmed n’aurait jamais cautionné un comportement pareil.

Quelle est votre estimation de l’état des lieux de la culture actuel en Tunisie ? Adhérez-vous aux avis de ceux qui affirment que la culture doit faire partie des armes de la lutte contre le terrorisme ?

La condition de la culture en Tunisie est catastrophique. Nous n’avons pas de projet culturel et, donc, nous n’avons pas la possibilité de faire de la culture et cela s’applique aussi bien pour le ministère de la Culture que pour les activistes culturels.

Depuis 1962, c’est-à-dire depuis la création de ce que l’on appelait l’Administration de la communication à l’époque, le projet culturel clair et précis n’a jamais été tracé. Après la révolution, nous avons vu défiler six ministres de la Culture. Est-ce que c’est logique ? Cela confirme l’absence d’un projet culturel et l’affaiblissement de l’Etat nous éloigne encore plus de la possibilité de voir un tel projet se mettre en place.

Avec Latifa Lakhdhar, nous avons entendu parler de la théorie de la décentralisation de la culture. Une idée ancienne qui a déjà été évoquée dans les années soixante mais qui n’a jamais été concrétisée.

Pour la deuxième partie de votre question, je dois vous avouer que je ne comprends pas du tout comment l’on peut lutter contre le terrorisme avec la culture. Concrètement cela doit se passer comment ? Organiser un concert et on lutte avec contre le terrorisme ? Je lutte contre le terrorisme en immortalisant les victimes du Bardo dans un grand tableau de mosaïque ? Ce sont des slogans vides de tout sens.

La vraie lutte contre le terrorisme commence par la réforme de l’enseignement ! Aujourd’hui, il me semble qu’il n’existe aucune volonté réelle pour réformer notre système éducatif. Un festival, un film, une foire du Livre ne peuvent nullement nous sauver de l’extrémisme. Seule la formation peut le faire : former les mentalités, sculpter l’esprit critique auprès de nos jeunes et leur donner la possibilité de réfléchir et de douter. Sans cela, on ne pourra pas parler de lutte culturelle contre le terrorisme.

Si l’on suit votre analyse, les différents clubs que le ministère de l’Education essaie aujourd’hui d’imposer dans toutes les écoles seraient inutiles ?

Non, cela est important mais cela fait partie du para-culturel. Je crois que le vrai problème réside en la réforme éducative et que je pense qu’il existe des partis politiques qui ne veulent pas que cette réforme voie le jour.

Vous faites référence à quels partis politiques ?

Je parle bien évidemment des islamistes. Dans une interview accordée au journal Le Maghreb, Rached Ghannouchi avait déclaré que la réforme éducative ne doit pas être abordée sur le champ mais elle doit se faire petit à petit. Je peux comprendre par là que l’éducation ne doit pas être dérangée. Néji Jalloul ne peut pas faire de vraies réformes éducatives profondes parce que, tout simplement, il n’est pas libre et ce n’est pas lui le décideur.

Après de longues années de gloire, l’Université tunisienne connaît une régression assez prononcée. Quelles en sont les causes selon vous ?

Le processus de la destruction de l’Université tunisienne a commencé il y a quelques années. Cela a commencé avec la réforme de Charfi. Ben Ali n’avait pas accepté les réformes profondes et c’est de là qu’a commencé la chute de l’Université tunisienne.

Donc, pour vous, cette régression n’a pas commencé avec Mzali ?

Mzali avait lancé quelques tentatives mais il n’avait pas réussi; l’Université tunisienne de l’époque, avec ses étudiants militants et ses professeurs défenseurs des libertés, ne s’était pas inclinée. Il avait, cependant, réussi à rassembler quelques universitaires autour de lui, dont Abou Yaârab Marzouki. Celui qui, ne l’oublions pas, avait qualifié le tourisme tunisien de prostitution.

Ce philosophe universitaire qui a donné des cours à plusieurs jeunes, qui a supervisé plusieurs thèses de doctorat et encadré plusieurs étudiants, quand on voit ce qu’il dit aujourd’hui et ce qu’il écrit sur son blog, on comprend pourquoi on en est arrivé là à l’Université tunisienne.

Le second volet que j’estime très dangereux pour l’Université tunisienne, est la corruption des universitaires. Ben Ali a rassemblé autour de lui les plus médiocres des universitaires et a écarté tous les grands calibres. Par ailleurs, le salaire d’un professeur universitaire est médiocre et on en paie les frais : aujourd’hui, les facultés tunisienne sont désertées au profit des facultés des pays du Golfe.

Je vous donne un exemple très vivant : aujourd’hui, à la faculté des Lettres de la Manouba, on ne trouve personne pour enseigner la littérature arabe classique. Plusieurs de nos confrères sont allés travailler en Arabie Saoudite ou dans d’autres pays du Golfe. Du coup, on ramène des professeurs du secondaire pour qu’ils donnent des cours à la faculté. Entretemps, plusieurs étudiants attendent désespérément qu’on leur accorde leur inscription pour qu’ils puissent finir leur thèse de doctorat.

Est-il vrai que l’Université tunisienne est une usine à chômeurs ?

Absolument, incontestablement. Mes étudiants me le disent tous les jours, ils m’assurent qu’ils suivent leurs cours tout en sachant très bien qu’ils n’ont aucun avenir. Il existe une faille quelque part. On a voulu rectifier cette faille en instaurant le système LMD, et c’était la plus grande catastrophe pour nos facultés.

Comment un système pareil peut-il être appliqué pour une discipline comme celle des sciences humaines ! Quand il s’agit de faculté spécialisée dans tout ce qui est technique et scientifique, je veux bien, mais quand il s’agit de lettres françaises, de lettres arabes, de philosophie, d’Histoire ou encore de géographie, cela ne tient plus ! L’instauration du système LMD a été le coup fatal pour notre Université.

Vous animiez une émission culturelle pour le compte d’une chaîne privée. Bien qu’elles ne soient pas nombreuses, on constate que presque toutes les émissions culturelles en Tunisie sont en train de disparaître. Cela est dû à quoi selon vous ?

Je crois que les chaînes télévisées ne peuvent plus se passer des sujets sensationnels. Tout est devenu une question d’audimat surtout quand il s’agit de chaînée privée. Faire de la culture à la télévision cela dérange. Cela n’est pas rentable.

Vous avez été nommé directeur du Centre culturel international de la ville de Hammamet mais, pour la suite, vous avez été écarté. Quels sont les détails de cette affaire ?

L’ancienne ministre de la Culture, Latifa Lakhdhar, a estimé que j’étais assez qualifié pour ce poste. Le centre culturel international d’Hammamet est connu pour ses colloques internationaux. Il crée une grande dynamique entre les intellectuels tunisiens et étrangers. Mme Lakhdhar a estimé que je pouvais être un bon modérateur culturel.

Cependant, il paraît qu’Habib Essid n’avait pas le même avis puisqu’il n’a pas voulu valider la nomination. Il n’a pas donné de raisons pour ce refus. Entretemps, il y a eu plusieurs articles qui affirmaient qu’Essid avait fini par se rendre compte que la Gauche s’est emparée du ministère de la Culture… L’affaire est devenue une affaire politique et certains assuraient que je n’étais pas capable d’assurer ‘la cohabitation’.

De la cohabitation culturelle à la cohabitation politique, vous vous situez où ?

Je ne crois jamais en la sincérité de cette cohabitation quand il s’agit d’affaires politiques parce qu’en politique, tout est une question d’intérêt. La preuve c’est que le pays est négligé à cause de cette cohabitation. Qu’avons-nous accompli grâce à cette manœuvre ? Absolument rien.

Et la Gauche dont on nous dit que vous faites partie, quel est son rendement selon vous ?

Je ne peux pas répondre à cette question d’un point de vue politique puisque je suis et je demeure indépendant. En tant qu’observateur, je peux vous dire que la Gauche tunisienne souffre toujours de la maladie enfantine et idéologique. La Gauche tunisienne continue à œuvrer comme elle le faisait à l’époque de l’Université.

La Gauche tunisienne n’arrive toujours pas à se mettre en tête qu’elle peut accéder au pouvoir. La Gauche n’est pas l’alternative de demain, elle n’est pas prête à l’être. Son statut d’opposition lui est confortable. C’est beaucoup plus facile d’être dans l’opposition que dans le pouvoir.

Quel est le vrai projet de la Gauche ? Il devrait y avoir deux volets ; la liberté et la dignité. Jusqu’à maintenant, cela n’est encore qu’à l’étape des slogans. La Gauche n’a rien apporté à cela. Qu’ont-ils fait les leaders de la Gauche au sujet des libertés ? La preuve, on la verra avec l’avènement des élections municipales et là, on verra qui sera réellement le gouverneur.

Est-ce que vous êtes d’accord avec ceux qui assurent que la société civile tunisienne a joué un grand rôle dans les dossiers relatifs aux libertés individuelles ?

Cela dépend de notre définition du concept de la société civile. Il existe des partis – qui s’estiment être partie prenante de cette société civile – qui défendent des idéaux complètement différents. Je pense qu’il existe un grand mensonge appelé société civile. Il y a des personnes, qui ne sont pas majoritaires, mais qui œuvrent au sein de cette même société civile et qui en font des fonds de commerce.

Qui, de cette société civile, s’est publiquement indigné lors de la honteuse affaire du test anal ? J’ai noté les réactions de quelques personnes qui se disent progressistes qui ont été pires que les réactions de quelques extrémistes. Donc pourquoi veut-on absolument imposer ce concept absolu et global ?

Cela fait un moment que la notion de la révolution est remise en question et certains vont jusqu’à assurer qu’il ne s’agissait que d’un coup d’Etat orchestré par des parties étrangères. Qu’en pensez-vous ?

C’était une grande révolution. Si la société tunisienne n’était pas assez mûre pour réaliser la révolution du 14 janvier, elle n’aurait jamais vu le jour. Chez d’autres sociétés arabes, le printemps arabe a été imposé de force et nous avons vu où cela les a menées.

Chez nous, et grâce au militantisme du peuple, on a réussi à accomplir ce coup d’Etat révolutionnaire. Bien-sûr, on ne peut pas encore parler des fruits de cette révolution même si j’estime que cela commence à se faire sentir dans les mentalités qui ont bien changé depuis. La personnalité du Tunisien a bien changé. La révolution n’est pas qu’un simple changement de régime politique. Cela ne peut pas être uniquement politique. Il faut arrêter avec les théories des conspirations.

La Tunisie a connu la plus grande révolution du 21e siècle, c’est une vérité que personne ne peut nier. Ses effets seront visibles d’ici quelques années, il nous faut de la patience. Bien qu’elle ait été accaparée par les islamistes et les nouveaux opportunistes, je ne peux m’empêcher de continuer à y croire.

Pour finir, quels sont vos futurs projets ?

J’ai fini un livre, qui sera publié bientôt, portant sur la relation entre la politique et la culture. Il portera sur Habib Bourguiba et le théâtre. Le deuxième livre, qui sera achevé bientôt, est un essai intitulé ‘Les Coranophages’. Ces deux livres paraîtront bientôt.

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