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Théâtre

Sur Godot, on n’attendait plus que Beckett

Vendredi 1 Janvier 2016
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Théâtre:  Sur Godot, on n’attendait plus que Beckett

Boulevard de Port-Royal à Paris, chez Samuel Beckett, le téléphone ne sonnait pas ayant été par lui châtré. C’est lui qui appelait les autres, regardant par les fenêtres de son appartement qui donnaient sur les cours de la prison de la Santé. Comme il voyageait souvent, en Irlande notamment, il se livrait volontiers à son épistolat. S’il est vrai qu’en dehors de son œuvre stricto sensu, un créateur ne se dévoile nulle part mieux que dans sa correspondance, Beckett-le-taiseux ne déroge pas à la règle, sa pudeur, son effacement légendaires dussent-ils en souffrir. Le premier volume de sa correspondance révélait qu’il était aussi un grand épistolier ; le second le confirme. Avec Les années Godot. Lettres 1941-1956 (The Letters of Samuel Beckett, édité par George Craig, traduit de l’anglais par André Topia, 754 pages, 54 euros, Gallimard), on ne dispose que de ses lettres, et non celles de ses correspondants (Georges Duthuit, Roger Blin, Jérôme Lindon, Michel Polac pour ne citer que les Français) ; mais l’édition savante est si bien faite que les notes de bas de page permettent de saisir la nature de l’échange.

Le succès d’En attendant Godot fut décisif dans ce qu’on n’ose appeler sa carrière tant il était éloigné de l’esprit que le mot suppose. Disons plutôt son histoire. C’est peu dire qu’il fut un« damné de la célébrité », comme le rappelle Dan Gun dans son introduction. On s’en doute, le ton comme le fond ne sont pas les mêmes avant et après Godot. Avant, c’est feutré, à voix basse, comme si l’empreinte de la clandestinité héritée des années de résistance et de maquis, renforcée par la découverte des horreurs de la guerre, le marquait encore ; après, c’est plus affirmé et surtout plus informatif, largement dominé par les problèmes d’édition de ses textes en France et par les réactions aux réactions des critiques et des lecteurs à la parution de Murphy, Molloy, Malone meurt,  l’Innommable ; lorsqu’il se confie à des amis, il le fait volontiers « à tripes ouvertes » ; quand il s’estime floué aussi et n’hésite pas en 1953 à parler d’ « escroquerie »après que Jean Paulhan a coupé un passage d’une demie-page de « Mahood » extrait de l’Innommable avant de le passer dans Nrf, le comité de lecture (Malraux, Schlumberger, Caillois) l’ayant jugé « compromettant » et même susceptible de ruiner la revue, rien de moins ; il est vrai qu’elle commençait à peine à reparaître après huit ans de sommeil au purgatoire pour cause de châtiment épurateur. Vérification faite, il s’agit de l’endroit où l’écrivain parlait de masturbation devant le cul d’un cheval et de « tuméfaction de la pine ».

En attendant Godot

En attendant Godot est évidemment le morceau de choix de ce recueil et l’on comprend que l’éditeur ait jugé utile car plus commercial de le rappeler en couverture. Cette pièce en deux actes, dont il achève l’écriture entre octobre 1948 et janvier1949, est vraiment un tournant. Mais là encore, cela ne va pas de soi avec les censeurs, et quelques lettres rappellent opportunément combien elle fut considérée à sa sortie, du moins dans certains milieux et certains pays, comme une chose pornographique et scatologique. Dans la perspective de la faire jouer dans le West End à Londres, elle est soumise au Lord Chambellan qui réclame pas moins de douze suppressions : des mots tels que « érection », « pisser », « péter » ainsi que toute allusion à des vents intestinaux. Et Estragon doit être bien couvert lorsque son pantalon tombera ! Il n’y a pas que l’hypocrite et prude Albion. En Hollande, la presse catholique voulut faire interdire la pièce jugée homosexuelle parce que Gogo dit à Didi : « Tu vois, tu pisses mieux quand je ne suis pas là ». Et encore, ses censeurs ignoraient que Beckett avait demandé à son éditeur de préparer pour plus tard un volume renfermant ses faux-départs qu’il voulait intituler « Merdes posthumes ».

On y apprend qu’il a songé à en changer le titre lorsqu’il s’est rappelé d’un précédent qui l’ennuyait : M. Godeau intime de Marcel Jouhandeau. Il y a des réflexions passionnantes sur le décor au théâtre lorsqu’il est question que Nicolas de Staël s’en occupe pour Godot. Ce qui n’enchante pas Beckett, c’est peu de le dire ; non par mépris pour l’artiste mais en raison d’une conviction bien ancrée selon laquelle la collaboration des arts est vaine :

 « Je veux un théâtre réduit à ses propres moyens, parole et jeu, sans peinture et sans musique, sans agréments. C’est là du protestantisme si tu veux, on est ce qu’on est. Il faut que le décor sorte du texte sans y ajouter. Quant à la commodité des spectateurs, je la mets là où tu devines. »

Pareillement, toute musique de scène lui apparaîtrait comme un pénible contre-sens. La parole doit se charger de tout. Elle est là pour lutter contre le silence et y renvoyer, ce silence dont Beckett dit qu’il attend toujours son musicien. On ne peut pas écouter la pièce tout en regardant de la peinture. Pour Godot, un arbre suffit, bien sordide, bien quelconque, de manière à ne rien exprimer d’autre que ce qu’il dit. Du Beckett pur jus. De même, lorsqu’un producteur de la radiodiffusion française lui demande ses idées sur En attendant Godot, histoire d’éclairer un peu le propos, Beckett lui répond gentiment mais nettement : rien à signaler.

« Il n’est pas donné à tous de pouvoir passer du monde qui s’ouvre sous la page à celui des profits et pertes, et retour, imperturbable, comme entre le turbin et le Café du Commerce »

 « Si par Godot j’avais voulu dire God j’aurais dit God, et non Godot »

Déconcertant, Beckett, pour son interviewer, mais si fidèle à lui-même.  Le théâtre ? Je n’y connais rien et d’ailleurs, je n’y vais pas. Des vues sur la pièce ? Pas plus que le premier venu de ses lecteurs. Dans quel esprit a-t-elle été écrite ? Aucune idée. Et les personnages ? Leur aspect ? Tout de même, Estragon, Wladimir, Pozzo, Lucky ? A peine entraperçus, perdus de vue depuis, qu’ils se débrouillent sans moi, ainsi nous sommes quittes. Mais alors Godot himself ? Ne sais pas qui c’est, s’il existe, à quoi il ressemble, pas plus lui que les deux autres. Autre chose ? Tout est sur scène. Peu tout de même ? Trop déjà. Bref : s’il en savait plus, il l’aurait mis dans le texte. Comme ça n’y est pas, c’est qu’il n’en sait rien. Circulez ! Et à sir Ralph Richardson qui veut en savoir davantage avant de jouer dans la pièce, il répond :

« Si par Godot j’avais voulu dire God j’aurais dit God, et non Godot. «

Ce qui déçut beaucoup le comédien, et désespéra durablement durablement des bataillons de critiques et des légions de thésards. Au fond, il pourrait se contenter de dire : pour Godot, voyez Blin ! Et renvoyer ainsi à celui qui l’a monté de façon « exemplaire ». Pas de symboles, pas d’idées, pas de formes, pas d’emblèmes, pas d’allégories, pas de clés, pas de métaphysique. Godot, c’est ce que c’est, rien de plus et débrouillez-vous avec ça. Comme disait son ami James Joyce en publiant son monstre Ulysses : voilà de quoi donner du travail à deux ou trois générations d’universitaires. Basta ! Pas de compromis. Le fameux arbre leur cache la forêt. Ils cherchent des symboles là où il n’est question que de l’attente. Dans une très belle lettre de 1954, Beckett rappelle qu’il avait fait la connaissance de Joyce en 1928, qu’il n’avait jamais été son secrétaire, qu’il l’admirait, qu’il avait été sous son influence, que son affection et sa reconnaissance étaient sans borne car Joyce lui avait appris ce que signifiait exactement « être artiste ». Una cadeau qui n’a pas de prix. Les éditions de Minuit peuvent bien lui suggérer d’accepter le prix Renaudot pourL’Innommable en échange de sa présence à la cérémonie et d’une interview aux Nouvelles littéraires, c’est non : « Si l’attribution de ce prix dépend de singeries pour ne pas dire de marchandages pareils, merde ». Car s’il y a bien une chose dont un tel écrivain est incapable, lui qui n’écrit que sous l’impulsion, c’est d’expliquer ce qu’il écrit.

Kafka ? L’a peu lu car il s’y sentait tellement chez lui que la cause était d’ores et déjà entendue. Les raisons du choix du français pour l’écriture après 1945 ? « Le besoin d’être mal armé ». Beckett a parfois des expressions énigmatiques : « à contre-canaille ». D’autres fois des lignes d’une simplicité et d’une sobriété bouleversantes : « Pauvre lettre de ma mère ce matin. Où ai-je fourré mes larmes ? ». En quatre lignes, il sait brosser un portrait qui pourrait servir de modèle dans les écoles de journalisme et les ateliers d’écriture :

« Rencontré Giacometti, granitiquement subtil et tout en perceptions renversantes, très sage au fond, voulant rendre ce qu’il voit, ce qui n’est peut-être pas si sage que ça, lorsqu’on sait voir comme lui ».

Et puis quoi, un homme capable de pleurer à nouveau en relisant pour la quatrième fois Effi Briest de Theodor Fontane ne saurait être totalement mauvais. Son éditeur français, Jérôme Lindon, qui le connaissait si bien, dira n’avoir jamais rencontré en dehors de Beckett un tel concentré de bonté, d’humilité, de noblesse, de modestie et de lucidité. De quoi se réconcilier avec l’humanité quand elle vient à manquer.

Friedrich Deux hommes contemplant la lune

 « Mais quant à dire qui je suis, d’où je viens et ce que je fais, tout cela dépasse vraiment ma compétence ».

Passionnante correspondance qui, contrairement à tant de recueil de lettres d’écrivains, nous épargne l’inutile du quotidien. Les notes de blanchisserie. Ce qui ne signifie pas que le banal en est banni ; mais beckettisé, il prend un tout autre visage, surtout lorsqu’il est en proie au découragement et que la dépression rôde. Quant au fameux tableau de Caspar David Friedrich Deux hommes contemplant la lune (Zwei Männer in Betrachtung des Mondes), dont Beckett a confié qu’il était à la source deGodot longtemps après l’avoir vu à la Galerie Neue Meister à Dresde en 1936, il faut se reporter au premier volume. Ou à Avant Godot (163 pages, Arléa), subtile réflexion de Stéphane Lambert sur ce que cette rencontre a pu provoquer. Quelque chose de l’ordre du choc suscité par le petit pan de mur jaune de la Vue de Delft de Vermeer sur le narrateur de la Recherche. Face aux deux personnages du tableau de Friedrich, l’un s’appuyant sur l’épaule de l’autre dans un paysage désolé dominé par un arbre déraciné le tout baignant dans une lumière cendrée, Beckett prend conscience de cet insaisissable qui lui permettra de donner une forme à sa propre détresse intérieure. La découverte agira comme un déclencheur. En mettant le doigt sur ce détail, Stéphane Lambert fait surgir, avec une délicatesse qui a le bon goût d’éviter la dérive mystique, Vladimir et Estragon sur leur route de campagne avec arbre.

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