La désertification culturelle s'accélère - Le Temps Tunisie
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2018

Alors que se multiplient les festivals

La désertification culturelle s'accélère

Mercredi 4 Novembre 2015
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Et si cette boulimie de festivals n'était qu'un cache-misère, une sorte de feuille de vigne spectaculaire qui serait un écran de fumée occultant la débandade culturelle qui nous guette. Alors que nous vivons sous une avalanche de festivals des quatre saisons, l'éducation populaire est au plus mal et les déséquilibres locaux et régionaux de plus en plus évidents et inacceptables.

 

Depuis que le rideau est tombé sur les festivals d'été, une frénésie festivalière automnale semble s'être emparée de nous. Pas une semaine sans un festival! Tel semble être devenue la devise centrale de notre vie culturelle. En quelques semaines, cette profusion nous a mené de "Musiqat" à l'Octobre musical en passant par les Journées théâtrales de Carthage voire le "festival" des Goncourt.
Le public ne perd rien à attendre puisque la nouvelle session de Dream City est à nos portes alors qu'arriveront les Journées cinématographiques de Carthage du 21 au 28 novembre.
La doctrine Mzali encore à l'oeuvre
malgré les urgences nouvelles
Contribuant clairement à l'animation de la capitale et de quelques grandes villes dont Sousse et Sfax, cette tendance festivalière est fortement budgétivore et ne laisse presque rien dans son sillage. Dès que s'éteignent les lampions, on passé à autre chose comme dans une course vers une destination inconnue.
Quelques remarques s'imposent.
D'abord, ces festivals à tout bout de champ sont un facteur aggravant des déséquilibres régionaux en matière culturelle. Ils désignent clairement un centre et une périphérie et relèguent une masse énorme de publics potentiels dans le vide sidéral des sillons de l'ennui. Car en fait, ces festivals sont des machines à exclure les publics périphériques doublées d'un tonneau des Danaides qui engloutit une large part des budgets étiques de la culture.
Ensuite, cette toute-puissance festivalière est un legs de l'ancien régime qui avait choisi de prôner le ludique pour mieux bercer le peuple et masquer l'essoufflement du système, tout en remplissant quelques poches au passage. Cette dérive festivalière avait commencé dès les années Mohamed Mzali, premier ministre qui avait donné pour fonction au département de la culture de devenir une sorte de caisse dont les dépenses assuraient des loyautés hypocrites et une culture bancale.
C'est au début des années 80 que le ministère de la Culture est devenu une sorte de banque de solidarité pour une masse incroyable de créateurs qui, au nom de la culture nationale et de la participation des artistes locaux, ont fini par dénaturer tous les festivals. Cette doctrine a continue à faire des ravages sous l'ancien régime et, malgré la bonne volonté de plusieurs ministres intègres, rien n'a changé et les contradictions sont allées en s'approfondissant.
 La révolution en mal de projet culturel
 Beaucoup de festivals y ont perdu leur identité, d'autres ont été confisqués par les professionnels des secteurs concernés, qui dans le silence des autorités et avec la complicité tacite de l'Etat-payeur, ont fini de déstructurer ces outils conçus par une autre génération partie à la retraite.
Aujourd'hui, malgré la colère des impresarios et autres organisateurs de spectacles, le ministère de la Culture - qui soit dit en passant leur fait une concurrence déloyale, se substitute à eux et les accable de procédures léonines - est devenu le premier organisateur de festivals voire le ministère de l'organisation des festivals tout court.
Cette vulgate est surprenante, surtout après une révolution au nom de la dignité de tous... Cinq ans après la chute de Ben Ali, nous continuons à organiser les mêmes festivals, mettre des ressources de plus en plus importantes à leur service et tout cela aux frais de la princesse, c'est à dire des contribuables qui, paradoxalement sont les premiers exclus de ce festin culturel.
Et ces festivals, nous sommes aussi en train de les dénaturer, les sortir de leur sens car la nouvelle génération aux commandes se soucie peu de leur rentabilité culturelle, se contentant de gérer au mieux ces pachydermes déboussolés.
 Profond mystère sur fond d'inextricables
connivences
 C'est le "technocrate" Mourad Sakli qui est à l'origine de cette dernière dérive. Dans sa compréhension, le ministère de la Culture serait une sorte de salles des fêtes, de préférence musicales. Après avoir placé quelques amis musiciens à la tête des festivals clés, ce ministre s'est alors transformé en marionnettiste dirigeant ces festivals par personnes interposées. Du grand guignol! Que nous continuons d'ailleurs à payer cher.
Finis les desseins culturels! Finie la recherche d'équilibre! Finie la quête de sens au profit d'un ministère du spectaculaire géré en solo dans une débauche de conférences de presse en trompe l'oeil et d'effets d'annonce suivis d'une déplorable inaction.
En 2015, le département de la Culture paie encore la facture de ces errements car, pour l'instant, la ministre Latifa Lakhdhar n'a pas encore engagé un aggiornamento salvateur qui rendrait à ce ministère son identité et son projet.
C'est vrai qu'il est difficile de sortir d'une impasse de cinq ans, au cours de laquelle le ministre Ezzedine Beshaouech a engagé des purges surréalistes et des projets sans lendemain alors que le ministre Mehdi Mabrouk a trop politisé son action au nom d'une Troika qui se croyait alors triomphante.
Appelé pour rétablir - provisoirement- la situation, le ministre Sakli a accru la confusion et carrément donné une identité de ministère des festivals à son département.
Tous ces bricolages impénitents se sont passés dans un contexte de crise et, dans une situation où les islamistes montaient à l'assaut de la culture tout en rêvant d'un désert culturel qui ajouterait une couche d'ignorance à la faillite de l'école.
Malgré cette lecture rétrograde de la culture par les tenants de tous les obscurantismes, nul au ministère de tutelle ne s'est soucié de remettre les choses à plat, définir les nouvelles urgences et réfléchir au rôle de la culture dans le contexte qui est désormais le nôtre. Car c'est d'une action en profondeur, d'une praxis issue d'une théorie pragmatique et généreuse dont nous avons besoin. Et cela nul ne s'en soucie...
En effet, entretemps et comme pour consolider la confusion, le ministère s'attaque à son propre réseau de maisons de la culture et de bibliothèques publiques en multipliant les tracasseries administratives et les embûches. Tout se passe comme si, au nom de la bonne gestion, l'inspection générale du département se substituait aux animateurs culturels!
 Rajouter une couche d'ignorance
à la faillite de l'école
 Cette politique de la terre brûlée pourrait pourtant avoir d'autres priorités. Car que pèse le budget d'une maison de la Culture face à celui, entourée de flou, des festivals? Pourquoi harceler des maisons de la culture qui font leur travail sur un terrain rendu difficile par la mainmise des intégristes de tous bords alors que grosso modo un directeur de festival fait ce qu'il veut.
Peu lucide, cette approche culturelle caduque propage le désert culturel, s'accommode aux portes de toutes nos villes de cités populaires sans aucun équipement culturel, se rend complice d'un principe qui voudrait que seules les banlieues chic aient droit à la modernité culturelle.
Ce faisant, c'est bien l'aménagement culturel du territoire qui est malmené à travers la concentration des infrastructures culturelles au centre face à un désert périphérique. Face à cela, c'est la notion de superstructure culturelle qui est torpillée car la production de sens se dilue dans ce désert qui se rapproche.
Comment la Tunisie révolutionnaire accepte, les yeux détournés, de vivre dans cette misère culturelle voilée par des festivals en perte de sens? Profond mystère sur fond d'inextricables connivences qui s'évertuent à détruire l'héritage des années de l'indépendance au nom d'une culture trompeuse dont la rareté fait le lit des obscurantismes qui nous menacent...

Hatem BOURIAL