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Fête de la femme

Du «Sadaq» kairouanais au CSP, la destinée en main

Jeudi 13 Août 2015
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Du «Sadaq» kairouanais au CSP, la destinée en main

La condition féminine en général  a toujours été liée à la norme par laquelle elle est définie. A travers les siècles les femmes se sont fait remarquer notamment par leur travail. Elles participaient à la cueillette et à la chasse avec les hommes.

 Au Néolithique, ère de la préhistoire marquée par les mutations techniques sociales, ce sont les femmes qui avaient créé les premières poteries.

Au cours des années, la condition de la femme a beaucoup changé. Elle a toujours été tributaire de la conjoncture sociale et politique dans tous les pays.

En Tunisie, la prise de conscience par la  femme de sa condition dans la société et du rôle qu’elle devait jouer, remonte à plusieurs siècles auparavant.

Des femmes célèbres ont laissé leurs empreintes et marqué leur nom parmi la liste des femmes révoltées qui  s’étaient imposées pour revendiquer leurs droits et leur place au soleil.

Parmi ces femmes, Alyssa, la reine Didon, avaient créé Carthage par la ruse selon les versions de certains historiographes ; Sophonisbe, fille d’un sénateur carthaginois  fut à l’origine de la coalition carthago-numidienne ; Al Kahena, berbère des Aurès avait tenu tête à Hassen Ibn Anoômane en lui livrant bataille jusqu’à la dernière goutte de son sang ; Fatma Al Fehria, la kairouanaise avait bâti une mosquée au Maroc, à Fès ; Khadija fille de l’Imam  Souhnoun enseigna l’exégèse du Coran aux femmes ; Al Jazia Al hilalia, appartenant aux tribus des Beni Hilal, connue pour sa beauté légendaire, et sa nature combattive ; Aziza Othmana, princesse  appartenant à la dynastie des Mouradites, célèbre pour ses œuvres de bienfaisance, dont l’hôpital qu’elle avait  fondé à la Kasbah, porte encore son nom de nos jours.

Contrat original

Par ailleurs et au sein de la cellule familiale, le modèle du contrat Kairouanais, est une autre forme de prise  de conscience de la femme tunisienne.

En effet l’originalité du contrat de mariage, en usage à Kairouan depuis la conquête islamique, réside du fait qu’il était permis à l’épouse, d’interdire la bigamie à son mari, et ce, par des clauses strictement consignées  dans le contrat-même. C’est la femme qui avait la îsma, c’est-à-dire qu’elle posait des conditions au mari qui aurait des tendances bigames. Il devait choisir entre divorcer sa première femme en la dédommageant et renoncer au deuxième mariage par le divorce.

Ce type de contrat contraignait le mari à octroyer à son épouse toutes les commodités nécessaires au foyer, dont notamment une femme de service pour l’aider aux travaux ménagers

C’était le modèle de contrat par lequel avaient été unis le Khalife abasside Abou Jaâfar Al Mansour, à Arwa Al Kairawanya. Il lui était de ce fait,  interdit de se marier à d’autres femmes.

Ce  contrat  garantit  le respect des droits de la femme, dans les relations conjugales, facteur prédominant dans la quatrième ville sainte de l’Islam. Ce qui fut la preuve du penchant de la femme tunisienne depuis toujours, à son droit de décider et de son mariage et de sa destinée dans sa famille.

Durant le régime colonial ce contrat tomba hélas  en désuétude Cependant le penchant de la femme tunisienne à  prendre en main sa destinée, aussi bien dans la société que dans la famille, ne cessa de se manifester à travers les attitudes des femmes au fil du temps.

Organisations féminines

Les femmes ont été de plus en plus nombreuses à manifester et à prendre part à la lutte contre le colonialisme.

Le premier mouvement féministe fut dirigé par  Bchira Ben Mrad, la célèbre fille de Cheikh Al Islam, Mohamed Salah Ben Mrad.

Ce dernier s’était pourtant  opposé à l’ouvrage de Tahar Haddad « notre femme dans la Chariâa et la société » dans lequel il dénoça le mauvais traitement de la femme. Tahar Haddad suscita par là même le courroux  du  grand Uléma zeïtounien précité, qui jeta sur lui son dévolu, et incita les mandarins de la mosquée Ezzeïtouna, à le déchoir de ses diplômes et titres universitaires. Bchira BenMrad avait dénoncé cet état de fait avec un groupe de femmes féministes-intellectuelles  dont Tawhida Ben cheikh, Hassiba Ghileb Néziha Ben Miled et tant d’autres.

D’autres  mouvements avaient été constitué dans le but de dénoncer le mauvais traitement de la femme et de revendiquer ses droits  dont celui   dirigé  par Manoubia Ouertani et Habiba Menchari, qui appartenaient à des familles de la bourgeoisie tunisoise.

Notons que la bourgeoisie tunisoise, n’était pas nécessairement constituée par les plus riches ou les plus nobles, mais elle englobait les corporations des métiers, parmi ceux qui étaient les plus anciennement établis à la capitale. 

Certes la femme était soumise à l’époque et vivait à la merci de l’homme qui pouvait la répudier à tout moment.

Toutefois le travail des femmes à l’époque se posait surtout pour les citadines qui voulaient travailler surtout dans le secteur public, c’est-à-dire dans l’administration coloniale.

Outre le fait, que cette possibilité à l’ère coloniale, n’était pas facilement offerte aux Tunisiens en général, le travail de la femme était strictement lié à un autre problème qui était celui du port du voile.

Car il n’était possible, pour n’importe quelle femme d’aller travailler en tant que secrétaire par exemple avec le voile.

En janvier 1929, Habiba  Menchari avait dans une conférence  s’était élevée publiquement  contre le port du voile déclarant entre autres.

“Nous ne voulons plus de ce voile que l’arbitraire des hommes de notre sang nous oblige à porter. Nous n’en voulons plus parce qu’il est un symbole. C’est le symbole de la servitude dans laquelle nous vivons et de la misère matérielle et morale qui décime nos familles et qui nous met à la merci de l’étranger”.

Plusieurs avaient réagi pour être pour ou contre le port du voile.

Cependant ceux qui s’opposaient à cette idée, trouvaient qu’il était d’abord superflu qu’une femme qui manque d’instruction aille travailler dans l’administration, pour la bonne raison qu’elle serait acculée à faire des travaux subalternes et dépenser son maigre salaire dans les robes et les produits de maquillage. Il fallait d’abord permettre à nos femmes d’acquérir l’instruction et les connaissances nécessaires qui leur permettraient d’avoir les mêmes droits que les citoyennes européennes et turques.

Dans un article du 27 février 1929 du journal Assawab, Mohamed Boujemil faisait remarquer que l’émancipation de la femme tunisienne ne pouvait se réaliser que dans une société qui aurait pour caractéristique essentielle la grandeur civilisationnelle et la diffusion d’un sens civique à caractère populaire, ce qui était d’ailleurs déjà le cas à l’époque en Egypte et en Turquie.

Durant l’ère coloniale, des femmes avaient pu s’imposer que ce soit dans l’administration ou dans le secteur libéral, après avoir fait des études et décroché des diplômes pour être notamment d’éminents médecins ou pharmaciens.

Certaines autres qui avaient choisi l’enseignement pouvaient aller travailler en gardant le voile, pas celui qui la couvrait entièrement, mais plus modernisé (La Lehfa masri) et qui n’a constitué ni un empêchement ni un handicap. 

A l’époque, Bourguiba qui commença à militer au sein du Destour puis du Néo-Destour considéra que le voile faisait la spécificité de la femme tunisienne durant la période coloniale. Au contraire il incita la femme à l’abandonner dès que la Tunisie recouvra sa pleine souveraineté.

Le CSP

A l’aube de l’indépendance, les acquis de la femme tunisienne, auxquels elle parvint essentiellement grâce à son militantisme, furent consolidés par  Bourguiba, qui dès 1956, et alors qu’il était  encore premier ministre, promulgua le Code du statut personnel, afin de mieux régir les relations  entre époux au sein de la cellule familiale.

Désormais et en vertu de ce code, la polygamie fut abolie. Celle-ci était la cause de l’altération systématique des relations entre les époux. La femme n’a plus cette phobie de se voir répudiée, par le simple caprice d’un époux  mal intentionné. Car, en vertu du  code du statut personnel, le divorce est désormais prononcé par le juge qui décide des effets du divorce et prend en considération l’intérêt des époux et préserve les droits des enfants issus de leur union.

Certes c’est un acquis qui est à l’honneur de Bourguiba, lequel a œuvré pour légalité entre les deux  sexes et pour l’accès à tous à l’éducation et au savoir. 

Cependant c’est à la femme que revient le mérite d’avoir participé en grande partie à sa libération et à son  émancipation. A l’ère de la deuxième République, et alors que la femme occupe désormais  une place  de choix  dans la société, il est nécessaire que  les nouvelles générations prennent en considération tous les  acquis, en sachant les conserver et les développer à bon escient.

Ahmed NEMLAGHI