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D’Art Kamila de Philippe Xerri.. Entretien avec un artiste atypique

«Souvent, j’oublie que je ne suis pas Tunisien»

Jeudi 4 Juin 2015
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«Souvent, j’oublie que je ne suis pas Tunisien»

Cet amour qu’il voue au patrimoine tunisien force l’admiration. Depuis 15 ans, ce Français vit et évolue parmi nous. Amoureux invétéré du savoir-faire tunisien, il crée en 2011 un atelier dans lequel il réunit  des artisans et des artistes tunisiens. Au cœur de la Médina, cet espace qu’il baptise  «Rock the Kasbah» est un concept qui fusionne à merveille le savoir-faire artisanal séculaire tunisien avec le design contemporain. 

En 2015, Philippe Xerri  renouvelle l’expérience de D’Art Kamila. Pour cette nouvelle édition, il  réunit autour de lui les meilleurs jeunes artisans tunisiens qui laissent libre cours à leur esprit créateur. Le thème de prédilection pour cette année est l’époque beylicale.

Durant des mois, ces fins artistes et artisans ont transformé la résidence de France de la  Marsa en palais beylical.  Une sorte de saut dans el passé. Sous la direction de Philippe Xerri, cette maison de plaisance  baptisée à l’époque par le premier consul de France en 1857, Léon Roches, «Dar Kamila» retrouve sa splendeur d’antan. 

Sortis de l’ombre, ces artisans ont fait et refait le patrimoine tunisien dévoilant timidement la splendeur et l’essence-même d’un art épuré. 

Interview.

 

Le Temps: Pourriez-vous nous conter ce voyage féerique à travers lequel vous aviez convié les Tunisiens et les visiteurs durant trois jours à la résidence de France?

Philippe Xerri: Je suis le commissaire de l’exposition de D’Art Kamila en effet. Nous sommes à notre seconde édition. Cette année, il s’agit d’une invitation au voyage. Dès leur embarquement, les visiteurs vont replonger dans l’ère beylicale. 

Faites-vous cavalier seul ou travaillez-vous entouré d’artistes et de créateurs?

En 2013, nous étions trois commissaires d’exposition à travailler sur ce projet. Pour cette année, je suis seul. Mais je ne dirai pas que je fais cavalier seul. Je suis, en effet, entouré d’une équipe de jeunes artisanes et d’artisans tunisiens. 

 

En quoi consiste au juste le rôle d’un commissaire d’exposition?

Un commissaire d’exposition est quelqu’un qui va à la rencontre d’artistes. Il travaille essentiellement avec des artisans pour tenter de créer une collection. Le but est de créer une lecture simple d’une exposition. Son rôle est d’aider le visiteur  à décrypter les messages transmis par les artistes. C’est lui le metteur en scène qui fera en sorte que la lecture de l’exposition soit facile.

 

Dans cette nouvelle aventure, vous avez mis le cap, votre équipe et vous sur l’ère beylicale. Quels seraient les objectifs?

C’est avant tout la simplicité et le retour à l’essentiel. Comme vous avez pu le constater nous avons mis l’accent sur le style typiquement tunisien mais d’une manière très épurée. Nous avons la chance d’être civilisationnellement très larges. Nous avons été très influencés par une multitude de civilisations. Nous sommes bercés de valeurs artisanales et artistiques mitigées. Nous possédons un artisanat qui n’est pas tout simplement décoratif mais utilitaire également.

 

Quand vous dites NOUS, cela concerne qui au juste?

C’est moi et les Tunisiens. Ça fait 15 ans que je suis là alors j’espère faire un peu partie de votre pays. Je me considère régulièrement Tunisien ce qui me vaut de me faire tirer les oreilles par les commissaires de police quand je dois refaire ma carte de résidence. J’oublie que je ne suis pas Tunisien. J’ai souvent une année de retard. 

 

D’Art Kamila est la maison idéale comme le sous-tend son nom. Que pouvez-vous nous dire de plus sur  cette invitation au rêve d’une journée d’été en Tunisie?

Cette exposition est née d’une idée de Halima Gouyette, l’épouse de l’ambassadeur de France. Je lui fais, à cette occasion, une grande révérence. C’est une grande dame qui a permis à des artisans tunisiens  de montrer au grand jour leur savoir-faire. Elle a su s’entourer des gens de l’humain: aussi bien dans la photographie avec Lilia El Goli, le bureau de communication Hapax ou encore les artisans tunisiens. Tout le monde a mis la main à la pâte pendant  les travaux dans les ateliers. Comme vous l’avez sûrement constaté, dès son entrée, le visiteur est plongé dans cette ambiance de nonchalance et de sérénité propre à une journée d’été tunisien. La décoration, les détails, grands comme petits invitent à la torpeur et à la lenteur bienfaitrice.

 

Combien de temps a-t-il fallu aux artistes et aux artisans pour monter D’Art Kamila?

Cela fait un an que nous avons déjà entamé les travaux. Comme en Tunisie, nous ne sommes pas des coureurs de fonds mais des sprinteurs, en tant que designer principal de cette exposition, outre mon rôle de commissaire, tous les produits et les dessins que les visiteurs ont vus sont faits par moi. Mais c’est le travail des artisans. Techniquement, il y a tout juste un mois que l’on s’est mis en route. L’équipe est composée de 20 artisans principaux. A part eux, un grand nombre d’artistes ont travaillé ensemble sur une seule et même œuvre. Un travail collectif dans lequel chacun rajoute son savoir-faire. Je cite le maître verrier, le marbrier, l’accessoiriste, etc…. Nous avons également un jeune de Mahdia qui a travaillé une capsule de prêt-à-porter d’intérieur pour D’Art Kamila, une collection que tout le monde a trouvé sublissime. Nous avons aussi un jeune artiste qui a créé une ligne de savon spécialement pour D’Art Kamila a base de marron café qui va avec l’esprit de la maison. Un groupe de Hergla a bossé sur les baldaquins et les parasols. Une vraie fourmilière faite de compétences et de passion.

 

L’esprit de la maison beylicale dans sa globalité a été donc une oeuvre collective née d’un amour d’artisans tunisiens et de Français épris de patrimoine tunisien.

Tout à fait. Il s’agit aussi du travail d’un groupement d’artisans pour qui j’ai dessiné une collection. Tout ce qui a été exposé en mobilier et en fer forgé, c’est leur travail. Nous avons voulu mettre aussi l’accent sur des pièces typiques de la Tunisie de l’époque mais toujours dans un style épuré et simpliste pour rendre hommage au savoir-faire de l’artisan tunisien et à l’essence de son patrimoine.

Melek LAKDAR