Des «jaous» plastiques à géométrie variable - Le Temps Tunisie
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De Carthage à Gafsa

Des «jaous» plastiques à géométrie variable

Mercredi 3 Juin 2015
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Des «jaous» plastiques à géométrie variable

Le « jaou » organisé à Carthage est un « jaou » plastique nouveau, un « jaou révolutionnaire »  monumental de containers  reconvertis en espace sacré où  la  tolérance est reine et ou le sacré n’est plus le sacré de l’exclusion. Mais de la paix et de la compréhension… mondialisées 

 

Ce « jaou » de Carthage respire l’abondance et la fortune des Lazaars  au service de l’art contemporain ! Tant mieux disent  ceux qui croient que l’art ne peut pas se développer sans argent, sans beaucoup d’argent?

L’ambiance , le « jaou » ont exigé beaucoup d’argent  et un investissement jamais  vu en Tunisie. Espérons qu’il est rentable.

La conception, la réalisation du « jaou » ont fait appel à tout ce qui est moderne, efficace  dans le domaine surtout de la communication. Le référentiel de l’action reste flou et peu convaincant.  Quel art promouvoir? Mais qui parle d’art? Evidemment tous les ingrédients de ce qu’on appelle tendance  contemporaine sont sollicités : installation énorme monumentale de containers montés   en mosquée, virtualité, aspect éphémère indiquent que la tendance est contemporanéiste.  L’orientalisme le néo orientaliste où même l’art moderniste ne font plus partie du paysage.  

La décision est prise, elle est définitive et les moyens contemporanistes sont rassemblés, en tête, la communication, la communication et encore la communication. rien de plus!

Tous les acteurs du marché sont sollicités. Il semble même que les grandes galeries de Londres, de New York  peut être de Doubey le soient aussi. 

L’idée serait de faire de Tunis une place forte et un centre  de l’art contemporain arabe impliquant les grands axes de l’art contemporain  dans le monde. Le rêve est permis. 

Ce projet selon ses prometteurs ne manquera pas d’avoir des répercussions sur l’art en Tunisie et dans le monde arabe. L’ambition est peut être démesurée.   La rupture d’avec les pratiques antérieures est ainsi annoncée. Les valeurs esthétiques existantes seront niées, les spécificités de l’art national gommées. L’universel bascule dans le mondial.

L’affaire pourrait devenir juteuse à condition de « jaouer »  le jeu.

Le «jaou» à Gafsa

Au même moment que se déroulait à Carthage l’épopée de l’intronisation de l’art contemporain avec le tintamarre publicitaire, s’organise loin de tout, un festival international d’art plastique à Gafsa ce festival est évidemment le premier du genre dit-on à Gafsa.

Les artistes au nombre d’une vingtaine ont produit deux petites toiles de peinture chacun, après avoir fréquenté  les travaux de tapisserie de  Hmida Wahada et d’autres artisanes de la région. La référence à Hmida devait être la référence au patrimoine. Nous sommes loin de toute allégeance à l’art contemporain.

Il va sans dire que cette exposition trouva refuge sur le terre-plein du jardin Bourguiba. L’espace du jardin est crevassé, non entretenu mais il est au centre de la ville et il est fréquenté par les jeunes et les moins jeunes en grand nombre. Dès le début on constate  que le « jaou » poussiéreux de Gafsa n’a rien avoir avec celui  aseptisé de Carthage et pourtant les artistes s’y sont plu. Les artistes ont apprécie le « jaou » populaire de Gafsa. C’est dans ce jardin que les artistes ont dressé leur chevalet et qu’ils ont montré leurs petites toiles. Le succès fut immédiat. Les jeunes et les vieux   sont allés de leurs questions et de leurs commentaires pendant les deux heures qu’a duré l’exposition. Les artistes présents a Gafsa  sont connus régionalement mais aussi nationalement. Ali Znaidi, Ali Fakhet, Foued Henchiri, Anouer Nasser, Majda Idrissi, Houda Abada, Nasser Louati, Rim Glenza, Slim Gomri ont affronté vaillamment leurs admirateurs.

Les artistes femmes « internationales » ne le sont ainsi que parce qu’elles portent des prénoms européens où asiatiques. En fait Renata s’appelle Dlimi Edelgard s’appelle Hamida etc…. 

Ali Fakhet originaire de Gafsa nous offre un travail vigoureux qui consiste a reconvertir les aplats en volume. Dans sa deuxième toile Ali se libère et dans un geste lyrique et théâtral il trace ses zébrures colorées sur une surface à peine entamée. 

Houda Abada experte en tissage nous intrique par sa volonté de faire côtoyer de couleurs de même valeur rouge peut être cherche-t-elle à obtenir le rouge absolu. 

Kamel Amamou transgresse la composition graphique et formelle du klim et affirme un choix figuratif qu’il impose à une image du tissage traditionnel.

Slim Gomri photographe sollicite le métier à tisser pour en saisir les trames et la régularité de ses structures et s’installe dans la transparence.

Nasser Louati se plaît à identifier les modules qui dominent toutes les tapisseries de Gafsa. Sa restitution artistique de ces trames s’est révélée dans sa systématique très  poétique. 

Les participants à ce modeste festival d’art plastique refusent l’internationalité de leur présence et se suffisent de leur Tunisianité  comme Renata la femme de notre ami feu Homadi Dlimi qui et venue à Gafsa pour nous montrer les structures du tissage qu’elle  a esquissées sur une toile pour un travail futur. 

Cet événement qui a animé furtivement et le terre-plein du jardin de Gafsa n’est pas moins important que ces manifestations contemporanéistes. Les jeunes de tout bord ont joué du coude pour trouver leur place et essayer de s’impliquer dans le travail de performance réalisé par les artistes à Gafsa sur le mur d’enceinte du jardin. Ce travail spontané commis par nos artistes, en toute liberté, en toute gestualité a obnubilé nos jeunes à tel point que ces derniers ont eu envie de prendre eux mêmes les pinceaux et de terminer le travail même si ce travail n’a pas de fin. 

Ce qui est important c’est de pouvoir éveiller les vocations artistiques des jeunes pour l’art et pour la culture, de les sensibiliser à la couleur à la forme et  leur permettre de saisir toujours autrement, artistiquement le monde. N’est-ce pas là  une des missions nobles que l’art nous permet de transmettre à nos enfants. A ce titre le festival même faussement et pompeusement qualifié d’international, de premier de son genre aurait pu mieux réussir, s’il était mieux préparé et moins personnalisé. En vérité Kamel Amamou a bien organisé à El Gtar en 2014 son festival international qu’il appela  El Get-art. Un autre, en l’occurrence nous même, a organisé en 2013 le séminaire international sur l’alfa accompagné d’une grande exposition de tapisserie artistique faite en Alfa organisée 0 la maison de la culture de Gafsa.

Il n’est pas toujours opportun de vouloir occuper arbitrairement le devant de la scène nationale ou internationale…. La prétention, à ce niveau n’est pas de mise. Quelquefois on se plaît à réaliser un travail dans l’ombre voire dans l’obscurité. Gafsa, à son accoutumée n’attire pas facilement les investisseurs  ni sur le plan économique ni sur celui  culturel. Nous rêvons des rêves  simples  à Gafsa. Nous rêvons de pouvoir fêter notre mémoire des lieux des métiers, du travail dans les mines, installer un musée de la préhistoire dans notre région. Nous rêvons de pouvoir construire des maisons modernes de la culture. Nous rêvons de cela et d’autres choses encor. Nous rêvons d’une vie plus belle.

La manifestation « jaou » à Carthage a mis en bran des moyens énormes.         Le festival international comme on se plaît à l’appeler à Gafsa  n’a rassemblé que quelque subside de la délégation régionale de  la culture. Et il se pourrait même qu’ainsi le festival de Gafsa soit  plus méritoire que ces grandes gesticulations sans art et sans ame. Les petits tableaux montres dans notre petit jardin public  a suscité l’émerveillement de nos jeunes et leur curiosité saine de voir se déployer devant eux l’action joyeuse des couleurs et des graphismes sur la surface des toiles. Certes il ne faut pas comparer la monumentalité des containers reconvertis en mosquée et les quelques petits tableaux montrés dans un jardin non entretenu.

Il ne faudrait pas avoir honte de ne pas avoir de moyens. Même sans moyens l’artiste débusque la beauté là ou elle est saisissable. L’artiste, quand il ne fait pas disparaître l’œuvre dans les méandres du high-tech, dans l’éphémère continuera à saisir le beau et le sublime chez l’homme et dans le monde : Il est l’avenir du monde. 

Les valeurs de l’art contemporain sont rarement du côté du beau ils sont plutôt du côté des finances.

En fait vaincre l’intolérance l’obscurantisme ne passe pas nécessairement par l’érection de monuments à la gloire de l’art contemporain  même reconvertis   érigés en mosquée. Le dieu de l’Islam est  omniprésent et il est omnipuissant. Il n’a plus besoin de cathédrale. Et pourtant il pourrait s’il le voulait, faire régner la justice entre les hommes. En ce qui nous concerne, cela nous  dépasse. La tolérance  pour nous est déjà présente, elle est, dans nos luttes quotidiennes. Elle est dans les yeux de nos enfants quand  ils peuvent encore rire et quand ils peuvent encore  s’émerveiller devant la beauté du monde et devant celle des créations humaines.

Houcine TLILI

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