«Les djihadistes tunisiens sont parmi les plus violents et les plus radicaux» - Le Temps Tunisie
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Entretien exclusif avec Nicolas Hénin, ex-otage français de Daech en Syrie

«Les djihadistes tunisiens sont parmi les plus violents et les plus radicaux»

Mercredi 13 Mai 2015
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«Certes la dictature est un catalyseur du radicalisme mais il n’y a pas que ça. La ségrégation sociale y est aussi pour beaucoup»
«Les djihadistes tunisiens sont parmi les plus violents et les plus radicaux»

Journaliste français de presse écrite et audiovisuelle, Nicolas Hénin est un fin connaisseur du Proche-Orient et du monde arabe en général. Installé dès 2002 en Iraq, il y couvrira la période d’avant-guerre puis celle du conflit armé. Il se rendra aussi ponctuellement au Soudan, au Yémen ou encore en Somalie pour réaliser des reportages sur les massacres qui s’y déroulent. En 2011, suite au déclenchement des révolutions arabes, Nicolas Hénin s’intéresse de près à l’Egypte, à la Libye mais aussi à la Syrie où il se rendra à cinq reprises. En juin 2013, alors qu’il est en immersion pour les besoins d’un reportage, il est capturé à Raqqa par l’Etat Islamique (EI). Son enlèvement par un groupe de djihadistes ainsi que celui de trois autres journalistes français ne sera dévoilé à l’opinion publique que quatre mois plus tard. Ils seront tous relâchés le 18 avril 2014. La France affirme avoir obtenu la libération de ses quatre otages sans avoir eu à payer de rançon. Moins d’une année plus tard, Nicolas Hénin publie Jihad Academy, un essai sur «nos erreurs face à l’Etat islamique ». Il y livre sa vision de l’Etat Islamique, dévoile ses points forts, dénonce ses fausses promesses, analyse sa propagande et liste les erreurs de l’Occident face à cette organisation terroriste trop bien organisée et bien trop rusée. Mais à travers cet écrit, l’homme veut surtout tourner la page de cet épisode douloureux et se libérer de son statut d’ex-otage dans lequel certains veulent le cantonner. Entretien.

 

Qu’est-ce qui est le plus dur lors d’une captivité?

Le plus dur, c’est l’ennui. C’est pénible quand le temps s’éternise et que l’on n’a rien à faire de ses journées. Mais ce qui est encore plus difficile, c’est l’incertitude. Lorsqu’on est captif, on perd toute maîtrise de soi et de son destin. A n’importe quel moment, un ravisseur peut venir et vous ôter la vie. Il peut décider de vous exécuter sur un ordre ou un simple coup de tête. N’avoir aucune information sur ce qui peut nous arriver n’est pas facile à gérer. C’est cette incertitude qui provoque de la souffrance, tant pour soi-même que pour les proches.

 

Qu’avez-vous retenu de votre séquestration ? 

Pendant ces dix mois de captivité, j’ai appris à aimer encore plus ma famille. Pour un otage, la vie n’est pas simple. On a parfois peur, parfois mal mais ce n’est rien comparé à ce que ressentent les familles. L’absence d’information est ce qui est de plus douloureux. Mon épouse et mes parents ont sans doute plus souffert que moi. Quand ils séquestrent une personne, les ravisseurs savent qu’au-delà de cet otage, ils font souffrir une famille, des amis, des collègues et tout un Etat qui sont comme pris eux aussi en otage et c’est leur but finalement. 

 

Plus d’une année après votre libération, est-ce dur d’être encore cantonné dans le rôle d’ex-otage?

Au-delà du malheur qui m’est arrivé, je considère que ma prise d’otage est un échec professionnel. Je suis certes un ex-otage mais je n’en suis pas pour autant un héros. C’est l’écriture de mon livre qui m’a permis de me libérer de cette pression et de passer à autre chose. 

 

Comment communiquiez-vous avec vos ravisseurs ? 

Paradoxalement, il n’y a pas eu la barrière de la langue tout simplement parce que la plupart de mes ravisseurs parlaient français ou anglais sans accent. C’est l’une des spécificités de l’EI, du moins en Syrie. Il y a très peu de combattants locaux et une majorité de combattants étrangers.

 

Qu’avez-vous ressenti en découvrant que certains des bourreaux étaient vos concitoyens ?

C’est là qu’on se rend compte des dysfonctionnements de notre société et de notre monde. C’est une déception et une amertume mais aucunement une surprise. Certes le phénomène de la « hijra » s’est beaucoup développé pendant ma captivité et encore plus depuis un an maintenant mais il était connu au moment où j’ai été attrapé. Et ce n’est un secret pour personne que de nombreux Français ont rejoint les rangs de l’EI.

 

Avez-vous croisé des djihadistes tunisiens en Syrie ?

Oui, j’en ai vu durant ma captivité mais aussi bien avant lorsque je réalisais des reportages sur terrain. J’avoue avoir été particulièrement surpris du nombre de djihadistes tunisiens que j’ai pu croiser. Avant ma capture, j’ai notamment rencontré un vétéran du djihad tunisien qui avait également été combattre en Afghanistan puis en Libye. J’ai appris par la suite qu’il avait été tué. J’ai aussi été interloqué de constater que les djihadistes tunisiens étaient parmi les plus violents et les plus radicaux. 

 

D’après vous, qu’est ce qui facilite l’émergence du djihad ?

Avant je pensais que seule la dictature produit l’extrémisme. Mais il se trouve que la Tunisie est l’un des moins mauvais exemples du printemps arabe, avec une des sociétés du monde arabe la plus politiquement développée, bénéficiant d’un grand niveau de liberté. Cela me pousse donc à reconsidérer ma thèse. Certes la dictature est un catalyseur du radicalisme, mais il n’y a pas que ça. La ségrégation sociale y est aussi pour beaucoup et malheureusement la société tunisienne souffre d’un fossé énorme entre les différentes classes sociales, entre les élites et le reste de la population.

 

Beaucoup de jeunes rejoignent les rangs de l’EI. Comment l’expliquez-vous ?

Bien des jeunes rejoignent les rangs de djihadistes car ils sont paumés, blasés et manquent de perspectives. Souvent, ils disent: « Je voulais traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe mais je me suis rendu compte que c’était bouché puis je me suis dit qu’il y avait une autre destination beaucoup plus accueillante que la société européenne. » L’EI est relativement bon dans son recrutement et surtout dans la procédure. Il va viser des gens qui n’ont rien, aucune attache: pas de vie, pas de culture, pas de copains ni de copines, pas de moyens, pas d’avenir surtout. Cet organisme leur promet l’aventure, le pouvoir (une arme), l’aisance, une maison, des femmes. Purée, moi si j’étais un jeune paumé, adolescent d’un quartier défavorisé et qu’on me promettait tout ça, peut-être que je me laisserais tenter moi-même. 

 

Est-ce là le seul argument de EI pour les convaincre ?

A tout cela s’ajoute le fait que l’EI se présente comme une sorte de Robin des bois, redresseur de torts. Il se pose en héros qui défendrait la veuve et l’orphelin et prétend être le seul acteur qui viendrait en aide à la population syrienne et c’est là, la principale escroquerie. L’EI contribue à la destruction de la Syrie en tant que pays et en tant que société et a l’effet inverse de ce qu’il annonce dans ses discours de propagande. Malheureusement des jeunes continuent à se faire berner par ses fausses promesses.

Propos recueillis par 

Rym BENAROUS