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Le rideau vient de tomber sur l'exposition «Klee, Macke, Moilliet»

Trois immortels au musée du Bardo

Mercredi 18 Février 2015
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Trois immortels au musée du Bardo

Samedi dernier au musée du Bardo, subrepticement, un moment de grâce s'est imposé à tous les présents. Après les allocutions officielles prononcées en clôture de l'événement "Klee, Macke, Moilliet", Christiane Bohrer, directrice du Goethe-Institut, prit la parole et se proposa de rendre l'hommage qu'ils méritaient à tous les protagonistes de cette exposition inaugurée le 28 novembre 2014 et sur laquelle le rideau tombait le 14 février.

Une émouvante montée des marches

Avec des mots simples, chaleureux et reconnaissants, elle invita alors toutes celles et tous ceux qui ont prêté main forte à l'événement à rejoindre les marches monumentales du musée qui faisaient office de tribune officielle. Et ce fut la plus formidable montée des marches, celle que nul n'attendait mais qui fit frissonner de bonheur tous les présents.

Aux côtés de la nouvelle ministre de la Culture, des ambassadeurs d'Allemagne et de Suisse, des principaux acteurs de l'événement, tous prirent place. Comme un seul homme, les équipes du musée du Bardo, du museographer à l'agent de sécurité prirent place. Puis ce furent les conférenciers, les artistes les techniciens, quasiment une soixantaine de personnes qui, sous des salves d'applaudissements, nous firent vivre un moment exceptionnel qui, en soi, est un inoubliable temps fort de la coopération culturelle tuniso-allemande prise dans sa texture humaine. Inoubliable montée des marches qui reléguait bien loin le factice des paillettes et les dandinements des starlettes que nous font subir d'autres manifestations détournées de leur sens.

Illuminée par la mosaïque de Neptune, la grande salle du musée du Bardo était comble. Impeccable maître de cérémonie, Moncef Ben Moussa, directeur du musée du Bardo, prononça un bref discours de bienvenue avant de céder la parole à Latifa Lakhdhar, ministre de la Culture, qui rehaussait de sa présence la clôture de l'exposition consacrée au voyage en Tunisie des trois peintres européens. Ce furent ensuite les ambassadeurs d'Allemagne et de Suisse qui prirent la parole ainsi que plusieurs partenaires et concepteurs de l'événement. Puis vint cette montée des marches...

La magie n'allait pas s'arrêter en si bon chemin. En effet, tout de suite après la clôture officielle, un par un, les chanteurs de la chorale Octavians vinrent remplacer la petite foule qui occupait la tribune. Cet ensemble vocal venu d'Iena, une ville d'Allemagne de l'est, au coeur de la Thuringe, allait éblouir le public par ses interprétations de chants allemands des années dix et vingt.

En vingt minutes, Andreas Martin et ses compères allaient enchainer les lieds et faire naitre une remarquable polyphonie. Aériens, Heiko Knopf et Andreas Jackel se lançaient dans un jeu de vocalises des plus surprenants. A voix nue, Martin Kleekamp atteignait des sommets, instillant une harmonie exceptionnelle dans le jeu vocal de cet ensemble à la tenue limpide.

 Les Octavians à voix nue

 Cerise sur le gâteau, les Octavians et leur performance intervenaient à la suite d'un long cycle d'actions culturelles et artistiques qui ont ponctué les dix semaines d'exposition. Des conférenciers allemands et tunisiens ont ainsi décliné leur savoir en matière d'histoire, d'esthétique et de muséographie. Des musiciens tunisiens et allemands avaient également recréé l'atmosphère musicale dont étaient imbibés Klee et ses compagnons.

Ainsi, Mohamed Lassoued, Raoudha Abdallah et un jawq à l'ancienne avaient restitué lors d'un concert intitulé "Quatorze", l'atmosphère musicale des années dix à Tunis. Un enregistrement vidéo live de ce concert était d'ailleurs offert à tous les présents sur un dvd coproduit par le centre des musiques arabes et le Goethe-Institut. Et le public ne s'est pas fait prier pour repartir avec ce cadeau bien original, à l'image de l'accompagnement artistique de l'exposition "Klee, Macke, Moilliet".

Plus iconoclaste encore, le musée du Bardo avait été illuminé, il y a peu par une performance ébouriffante du slameur Hatem Karoui accompagné par un combo jazz. Bref, il y a eu beaucoup de vie autour de cette exposition, désormais immortalisée par le biais d'un élégant livre catalogue, paru aux éditions Cérès à l'instigation du Goethe-Institut. D'ailleurs, parmi les présents, l'éditeur Karim Ben Smail avait un mot pour chacun et annonçait nombre de projets éditoriaux qui verront le jour lors de la prochaine foire du livre au cours de laquelle cet album sera certainement l'un des ouvrages recherchés par le public.

Outre le catalogue, ce qui restera de cette exposition, c'est bien la qualité des animations culturelles l'ayant ponctuée et soulignant la modernité de la démarche du musée du Bardo et de ses partenaires allemands. Car notre musée national travaille désormais dans une nouvelle dimension qui cherche à dynamiser les expositions permanentes et leur fréquentation par l'action culturelle. Désormais, au Bardo, on se soucie pleinement d'ouvrir des espaces aux nouvelles initiatives afin de renforcer la démarche du musée national.

Moncef Ben Moussa, directeur du musée du Bardo, s'inspire des expériences novatrices en Europe pour apporter un plus au public du musée en lui offrant d'autres produits culturels. De fait, cette exposition de peintres européens a été pour de nombreux visiteurs l'occasion de redécouvrir le musée du Bardo et d'autres événements devraient suivre. De plus, le musée est encore en restructuration après les travaux d'agrandissement et devrait bientôt être pourvu de nouveaux espaces destinés à l'animation culturelle.

 Un dernier regard

 Après le récital, l'exposition se terminait et nombreux étaient les présents à monter d'autres marches pour jeter un ultime regard sur les œuvres exposées. Ne l'oublions pas, c'est la première fois que ces œuvres, dont plusieurs ont vu le jour en 1914 en Tunisie, font le voyage vers le pays qui fut à la genèse de leur création.

Dans la grande salle du musée, ce qui frappe de prime abord, c'est le dialogue silencieux entre les œuvres des trois peintres européens et la collection de mosaïques. Par une subtile alchimie, la célèbre mosaïque du seigneur Julius ou la fameuse représentation du Dieu Océan semblaient interpeller les tableaux de Macke et consorts. Cette dimension n'est pas la moindre dans le succès de l'exposition et la taille des praticables portant les œuvres ainsi que l'éclairage diffus soulignaient cet impénétrable dialogue entre mosaïstes africains du deuxième siècle et peintres européens du vingtième siècle.

Le fait d'avoir surtout mis Louis Moilliet à l'honneur dans cette exposition relève de la même stratégie. En effet, dans sa démarche, Moilliet est très proche de la mosaïque dans la mesure où les taches de couleur qu'il instaure dans l'espace sont assimilables aux tesselles des mosaïstes aussi bien par leur forme que leur agencement. Cet aspect de l'exposition se lit en filigrane des oeuvres et dans le méta-texte qu'elles instituent devant notre regard.

Le choix des oeuvres permet aussi de bien distinguer l'univers respectif de ces trois artistes. Macke est entre fauvisme embryonnaire et couleurs éclatantes, Moilliet procède par taches qui finissent par former des blocs signifiants, Klee est dans la tonalité fluide et les étagements qui caractérisent ses travaux. Des photographies et des panneaux didactiques complètent l'exposition qui comprend également un présentoir contenant des livres et une collection de cartes postales tunisiennes appartenant à Louis Moilliet et réunie en 1928 lors d'un des nombreux voyages de Moilliet dans notre pays.

Le rideau n'allait plus tarder à tomber sur un événement qui aura été, de diverses manières, l'un des grands moments artistiques à cheval entre 2014 et 2015. Ce jubilé commémorant le voyage tunisien de Paul Klee, August Macke et Louis Moilliet, il y a un siècle, restera dans les annales et constitue d'ores et déjà un modèle d'organisation d'une manifestation culturelle internationale qui a mobilisé plusieurs institutions et sponsors tunisiens et étrangers.

Moncef Ben Moussa et Christiane Bohrer peuvent être satisfaits du travail accompli et du fait que cette exposition a non seulement drainé le public mais écrit une page d'histoire puisque ces oeuvres viennent pour la première fois en Tunisie. Quant au public, sa réception de l'événement a été au delà des attentes, avec des excursions scolaires, universitaires et associatives et aussi un flux important de visiteurs tunisiens et étrangers qui ont profité de leur passage au Bardo pour visiter cette exposition pas comme les autres.

 Hatem BOURIAL