Une semaine nommée désir… - Le Temps Tunisie
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Animation culturelle

Une semaine nommée désir…

Mardi 10 Février 2015
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Une semaine nommée désir…

Des festivals et de nombreuses créations nouvelles annoncent une très attendue reprise mais beaucoup d'incertitudes continuent à planer dans un contexte marqué par des tentatives de mise à mort des maisons de la culture sur fond de désertification artistique à l'intérieur du pays 

 Formidable semaine qui s'annonce avec le plein d'activités culturelles dans une diversité qui ne manquera pas de brasser les publics les plus variés. En effet, des festivals que presque tout distingue les uns des autres sont inscrits au calendrier culturel de cette semaine comme on les aime.

En haut de l'affiche, le festival du Rire, le festival des Jeunes Virtuoses et celui de tous les Savoirs constituent une offre culturelle appréciable en direction du grand public, des mélomanes et du public intellectuel. D'autre part, de nombreux théâtres, cinémas, librairies et galeries multiplient leurs efforts pour multiplier et capillariser cette offre déjà riche.

Une culture de la résistance

L'ambiance est clairement à la reprise dans un monde de la culture qui a su résister au projet obscurantiste et aux ruses douteuses de la défunte Troika et s'apprête aujourd'hui à remettre la joie à l'honneur. Imperceptiblement, les germes printaniers de la révolution semblent prendre dans ce domaine qui, si la tendance actuelle se poursuit, sera le grand bénéficiaire des récents changements politiques.

Deux bémols seulement toutefois... D'une part, les incertitudes qui continuent à assommer un ministère de la Culture fortement ébranlé par la transition politique et plus que jamais égaré dans les sables mouvants de l'argent roi et de la déstructuration de plusieurs acquis des générations antérieures mis à mal par une gestion complice des projets islamiste et ultra-libéral.

D'autre part, les projets souterrains portés par les mouvements intégristes qui rêvent de substituer au gai savoir une culture des médersas instillée dès l'enfance dans les esprits et relayée par de puissants lobbies qui ne manquent pas de moyens et mettent tout en oeuvre pour éloigner la jeunesse tunisienne de la pratique des Beaux-arts ou simplement de la capacité à déployer son esprit critique.

Si la vigilance est de mise dans ces deux domaines et d'autres encore, il n'en reste pas moins que la scène culturelle frémit de nouveau, s'ouvre sur de nouvelles expressions et des réalités marquées du sceau de l'avenir qui est en train de voir le jour sous nos yeux. Dans le domaine des arts, une scène contemporaine est en train de surgir alors que la musique et surtout le cinéma sont en pleine effervescence. Le théâtre retrouve son mordant du bon vieux temps et le débat intellectuel commence enfin à trouver un début de restructuration.

Il serait aisé de citer les nombreuses initiatives, les dizaines de nouvelles créations qui disent l'époque et le profond désir de changement et de progrès qui s'est emparé des artistes tunisiens. Malgré la rareté des moyens, la résistance culturelle a accouché de nombreuses oeuvres qui sont autant de manifestes pour l'avenir alors que le ministère de la Culture, sorti de son rôle, se complait dans une attitude d'organisateur de réjouissances et autres fêtes factices dont le seul objectif est devenu le partage d'un improbable gâteau entre les nouveaux apparatchiks d'une nomenklatura renaissante. Nous sommes bien loin du rêve d'une diffusion culturelle qui irait jusqu'au fin fond du pays, du projet d'une démocratisation de l'accès à la culture pour tous. Heureusement que la société civile et une partie du secteur privé - celle qui justement est exclue de l'aide publique- pallient en ce moment même à la scandaleuse démission du ministère de la Culture, proie consentante des lobbies de l'argent facile et de la culture au rabais. Jusqu'à quand...

Chansonniers, musiciens et intellectuels

 En matière de culture, pas d'intégrisme! Et, si certains préfèrent la culture-loisir, le show-business, il est hors de question de les culpabiliser. Au contraire, que le public s'enthousiasme pour le Festival du Rire est un signe de bonne santé évident.

Ce festival se déroule du 8 au 15 février au Théâtre municipal et, même si les tarifs sont hors de la portée du public moyen, l'atmosphère est à la fête. En effet, vecteur de bonne humeur, cette manifestation est devenue un incontournable du calendrier culturel et les organisateurs se font un devoir de partager de nombreuses pépites avec un public qui leur est désormais acquis.

Avec Cauet, Roumanoff, Nahdi et Touati, le rire sera certainement au rendez-vous, avec une touche tuniso-française qui fait plaisir à voir. Le festival a aussi su s'ouvrir sur les enfants et leur offre cette année deux comédies musicales. De plus, la venue de Brahim Zaibet constitue un événement en soi et surtout une ouverture sur le monde de la musique pop et de la chorégraphie.

Autre constat sous forme de satisfecit: désormais, la Bonbonnière du Municipal s'avère trop exiguë! Comme quoi, trois ans de Troika n'ont pas eu raison de nos rires... Reste que le festival du rire devrait offrir un banc d'essai aux plus jeunes. Dès lors, pourquoi pas un festival off dans un espace ou plusieurs théâtres plus petits. Cela permettrait de multiplier l'effet du festival et offrir à des lieux alternatifs de bénéficier du soutien des sponsors du festival. A méditer pour les prochaines sessions.

  Autre festival cette semaine, celui de tous les Savoirs se veut une manifestation intellectuelle qui aura lieu les 13 et 14 février à la Bibliothèque nationale.

Créé par l'organisation non gouvernementale Al Jamiaa el Maftouha (l'Université ouverte), ce festival réunira plusieurs conférenciers et universitaires à l'image de Jack Lang, Kamel Gaha, Tahar Ben Jelloun, Sophie Bessis ou Hamadi Redissi.

Avec une série de débats sur le thème de l'Etat et de la démocratie, du rapport au religieux, de la science et la société ou la littérature et la démocratie, ce festival de tous les Savoirs est une manifestation prometteuse vers laquelle convergeront tous les regards en cette fin de semaine.

Qui veut liquider les maisons de la culture?

 Au delà de ces grandes manifestations, le théâtre sera aussi à l'honneur avec les nombreuses créations diffusées en ce moment telles "K.O" de Noomen Hamda, "Solwane" de Leila Toubel, "Bourga" de Jamel Sassi ou "Le gardien" de Mounir Argui.

Même activisme du côté des galeries avec plus d'une vingtaine d'expositions en cours alors que deux nouvelles oeuvres cinématographiques sont sur les écrans, à savoir "El Gort" et "Ziara".

Mais dans ce cas encore, un bémol est à déplorer car l'essentiel, pour ne pas dire la totalité, de ces actions culturelles a pour théâtre la capitale. A l'intérieur du pays, on continue à se contenter de manifestations épisodiques et, sans verser dans le populisme, force est de constater que beaucoup reste à faire dans ce domaine de la diffusion culturelle qui sera l'enjeu des années à venir.

En effet, si Tunis continue à accaparer le festin culturel, cela reviendrait à laisser, par défaut, le champ libre dans tout le pays à la montée des intégrismes et d'une culture qui tourne le dos à la modernité. Dans ce contexte, que penser des récents bricolages ministériels qui visent à mettre en échec les animateurs des maisons de la culture en suscitant de nouveaux handicaps face à leur travail, Ces maisons de la culture restent aujourd’hui, à l'intérieur du pays surtout, le seul lien qui existe avec les arts et les lettres. Pourquoi chercher à les liquider sinon par myopie politique ou inavouables complicités idéologiques?

Une question parmi les plus brûlantes qui attend la nouvelle ministre de la Culture qui, par ailleurs, pourra se féliciter de l'activisme du monde culturel, même si son département n'y est pas pour grand chose. Attendons voir!

Hatem BOURIAL