Entretien avec le grand sociologue Farhad Khosrokhavar: «Il faut que la méritocratie s’installe en Tunisie sur le plan économique et sur le plan social» - Le Temps Tunisie
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Entretien avec le grand sociologue Farhad Khosrokhavar:

Entretien avec le grand sociologue Farhad Khosrokhavar: «Il faut que la méritocratie s’installe en Tunisie sur le plan économique et sur le plan social»

Dimanche 25 Janvier 2015
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Entretien avec le grand sociologue Farhad Khosrokhavar:  «Il faut que la méritocratie s’installe en Tunisie sur le plan économique et sur le plan social»

Propos recueillis par Sana FARHAT

A l’occasion du quatrième anniversaire de la Révolution, notre consœur Sana Farhat, en congé sans solde et installée en France, nous a envoyé une interview qu’elle a réalisée à Paris avec le sociologue de renommée mondiale Farhad Khosrokhavar.

Nous la publions pour la pertinence de l’analyse de cet éminent sociologue, grand connaisseur des affaires du monde arabe et islamique où les mutations politiques et sociales s’opèrent à un rythme accéléré.

 L’exemple tunisien a tous les atouts pour réussir sa révolution, sa démocratie. Il suffit tout simplement d’instaurer un dialogue national basé sur un compromis entre les laïcs et les islamistes. Ce n’est pas impossible, explique Farhad Khosrokhavar, sociologue, directeur d’Etudes à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris et chercheur au Centre d’Analyse et d’Intervention Sociales (CADIS). Il suffit de construire un projet de société qui puisse rassembler les musulmans et les laïques, les travailleurs et les entrepreneurs, les régions riches et les régions pauvres. Interview.

- Le Temps : La Tunisie a célébré sa quatrième année de révolution, quel bilan faites-vous ?

Farhad Khosrokhavar :S’il y a un seul cas de réussite relative c’est le cas tunisien. Il y a eu en fait, de la violence qui a été liée à une position laxiste d’Ennahadha. Elle a été marquée par la violence contre des personnalités politiques importantes. D’ailleurs, on sait qu’en Tunisie les plus importantes manifestations se sont déroulées suite à la mort de deux dirigeants politiques. Malgré cela, un dialogue national dirigé par l’UGTT a été instauré. Autres points importants à constater, la faiblesse de l’armée tunisienne et l’existence d’une classe moyenne sécularisée consciente des enjeux. Mais il existe aussi, la présence de ce qu’on peut appeler une couche modérée d’Ennahdha, qui n’était pas comme les frères musulmans en Egypte fermés, bornés. Ces modérés ont compris -et joué le jeu peut-être par opportunisme et pas nécessairement par vertu-, qu’ils ne pouvaient pas trouver un consensus à partir d’une vision fermée de l’Islam. La Constitution tunisienne est l’une des plus laïques du monde arabe. Je crois donc que ce phénomène est quand même d’importance.

Partout ailleurs, il y a eu ce qu’on peut appeler l’échec du soulèvement arabe. En Egypte la situation est pire que le totalitarisme sous Moubarak. En Syrie c’est la tragédie humaine, avec 200 mille morts et des millions de déplacés. Au Yémen c’est un Etat en quasi faillite. En Libye il n’y a plus d’Etat. C’est la défaillance de l’Etat et la constitution des seigneurs de guerre. Par conséquent on peut dire que dans l’ensemble les soulèvements arabes, les révolutions arabes ont abouti à des formes d’échec sauf en Tunisie.

Je crois que si le modèle tunisien réussit et je pense qu’il y a des raisons d’espérer que ce modèle réussira, ça deviendra comme une sorte de parangon pour les autres pays arabes, c’est-à-dire dans dix ans quand il y aura des soulèvements, des protestations, et je crois qu’il y en aura, ils se réfèreront à la réussite tunisienne pour trouver une légitimité, parce qu’il y a cette idée sous-jacente que les arabes ne sont pas capables de créer une démocratie, que les arabes sont toujours, soit dans l’excès soit dans le défauts, soit ils protestent tout le temps, soit ils sont soumis. Le modèle tunisien montre que c’est faux, qu’on peut être Tunisien, être arabe, moderne et démocratique. Donc, cela se fera mais évidemment avec énormément d’obstacles. Le président actuel a 88 ans, c’est très difficile à cet âge de s’ouvrir au monde. C’est le grand-père et c’est celui qu’on le veuille ou non qui a coopéré avec les anciens régimes. Donc, il faudrait qu’il fasse sa mue, qu’il accepte le dialogue social et surtout, que rapidement, il cède sa place à quelqu’un d’autre.

- Vous dites rapidement, c’est-à-dire avant la fin du mandat ?

Ca dépend. S’il arrive à gérer oui. S’il trouve que l’âge le rend capable, oui. Regardez ce qui se passe en Algérie avec Bouteflika, c’est dramatique. Son état de santé le rend incapable de gérer.

- Mais faut-il comparer la Tunisie à l’Algérie dans ce cas.

Vous savez qu’à cet âge, la moindre faille dans la santé se transforme en quelque chose de très grave.

- Le facteur âge joue donc, contre la démocratie en Tunisie.

A cet âge, il est très difficile de s’ouvrir aux autres, il se peut qu’il y ait beaucoup de personnes autour de lui qui peuvent l’aider, mais c’est une responsabilité énorme. Il est le premier président élu démocratiquement dans ce pays après la Constitution, c’est une très lourde tâche. J’espère qu’il réussira, mais j’ai des doutes sur le plan physique, sa santé, sa capacité et surtout son ouverture. A cinquante ans on peut comprendre l’autre, mais à 90 ans il est très difficile de s’ouvrir sur l’autre et gérer une situation de crise, crise économique, crise sociale avec des demandes de plus en en plus importantes de la société civile parce qu’il y a une logique des aspirations qui se détache du réel.

- Les mouvements sociaux ne se sont pas arrêtés en Tunisie. D’après vous, menacent-ils la transition démocratique ?

S’ils arrivent à les contenir dans des limites raisonnables, cela peut même favoriser la démocratie. C’est-à-dire que des ouvriers, des travailleurs, ceux qui sont dans des classes moyennes et inférieures réclament une plus grande part de gâteau qui était très mal distribué sous Ben Ali. Sous Ben Ali, c’était le népotisme, le clientélisme, la famille de sa femme, sa propre famille. Bref, il y avait quelque chose qui faisait qu’on ne pouvait pas avoir la méritocratie. Il faut que la méritocratie s’installe en Tunisie sur le plan économique, sur le plan social. Mais en même temps que l’Etat puisse redistribuer en partie le surplus social pour qu’il n’y ait pas un gouffre social. Ce n’est pas facile en cette période de transition parce que la logique des aspirations fait qu’on en demande toujours plus. Il faut pouvoir gérer ça, et pour gérer ça il faut avoir beaucoup de doigté. Il faut savoir pondérer la logique des aspirations et la logique de la réalité.

En second lieu, il y a aussi le problème d’une économie qui est, quand même, très déséquilibrée. La Tunisie présente l’image d’une société très éclatée. D’un côté vous avez les régions côtières développées et de l’autre côté il y a des régions du Centre et du Sud sous développées, en régression par rapport aux dernières années. Il faut que la société soit plus équilibrée. Cet espace de distance entre les zones est mauvais pour la démocratie. C’est le problème dont a souffert l’Italie. Il faut que la disparité entre les deux parties de la Tunisie soit atténuée. On ne peut pas aller plus avant dans la démocratie quand il y a une partie qui se développe plus qu’une autre.

Il y a aussi un autre problème, celui de l’entente entre les islamistes, ou les musulmans et les laïcs. Il faut qu’ils trouvent un moyen pour instaurer le dialogue. Il ne faut pas que les tensions qui continuent à exister entre eux demeurent en l’état. Il faut qu’on ébauche une forme de conciliation sociale, de dialogue social. Les laïcs doivent comprendre qu’ils sont dans une société où il y a quand même des musulmans. Les musulmans doivent aussi comprendre qu’ils ne peuvent pas imposer aux autres des normes islamiques, restrictives de type fondamentaliste. De deux côtés, il faut qu’ils fassent un pas et ce n’est pas facile parce que les laïcs sont très liés culturellement à la France, et donc, ils ont du mal à voir ce qui se passe dans la société réelle. De leur côté les islamiques ne comprennent pas que les laïcs forment un pourcentage relativement important de la société, et que ce n’est pas seulement un pour cent. Vraisemblablement, ils sont de l’ordre de 20 à 30% de la société, par conséquent ils font partie de la société, ils ont donc un poids lourd. D’un côté et d’un autre, il ne faut pas jouer avec le feu.

- Que faut-il faire concrètement ?

A mon sens il faut dialoguer. Il n’y a pas de médicament miracle, c’est plutôt lié à l’initiative des acteurs sur le terrain. J’ai l’impression qu’une partie d’Ennahdha après avoir louvoyé pendant un certain temps a compris qu’elle ne peut pas imposer une version de l’Islam fondamentaliste à la société tunisienne sans qu’il y ait une tension énorme, sans aller vers l’éclatement.

Je crois que la Tunisie ne peut pas être gérée uniquement par des laïques ou uniquement par des islamistes. Il faut trouver une sorte de compromis entre les deux groupes. Cela est possible si de deux côtés il y a des ébauches d’ouverture au niveau des élites. Le modèle turc présentait quand même, une sorte d’avant-garde dans ce sens mais maintenant, on voit bien qu’il y a des régressions. Erdogan a une sorte d’autoritarisme qui s’exerce, mais il y a une classe laïque dont on ne peut pas se débarrasser. Précisément, il faut apprendre du modèle turc non seulement comment faire, mais aussi comment éviter les faiblesses de ce modèle.

Il faudrait que les Tunisiens comprennent qu’ils sont dans une économie en crise après quatre ans de Révolution qu’il faudra reconstruire, qu’il faudra regagner la confiance des touristes car, c’est une économie basée sur le tourisme. Il faut en même temps diversifier l’économie et ça, c’est le rôle de l’Etat d’équilibrer les tendances aux déséquilibres et faire en sorte que non seulement les zones touristiques se développent mais aussi l’intérieur du pays.

La Tunisie est marquée par l’existence d’une classe moyenne laïque et éduquée qui peut très bien être un atout dans la gestion de la nouvelle économie. Je pense qu’il faut utiliser ça à fond.

Un autre atout aussi, la Tunisie ne se situe pas dans une zone géostratégique, contrairement à l’Egypte qui est à côté d’Israël. Pour les Américains la sécurité d’Israël est quand même fondamentale. Il faut donc assurer sa sécurité. L’Egypte devient ainsi un élément fondamental. La Tunisie se trouve dans une partie du monde où la géostratégie ne joue pas un rôle important, même si maintenant avec la Libye la donne a changé. La Tunisie est quand même dans une autre région qui a une sorte de presque quasi neutralité sur le plan géostratégique. Donc, sa politique ne sera pas déterminée par les supers puissances ; les États-Unis ou les autres. Je pense par ailleurs, que la proximité de l’Europe peut être un facteur positif.

La Tunisie a un certain nombre d’atouts, si elle arrive à bien les gérer, à surmonter la crise, à bien gérer la transition démocratique, elle pourra réussir là où les autres on échoué. L’Egypte est quand même l’expression d’un échec total. La Tunisie peut devenir une sorte d’idéal pour les autres. Elle peut montrer qu’on peut être laïc et ouvert sur l’Islam.

- La Révolution a éveillé chez les Tunisiens l’esprit de la démocratie, elle a en même temps dévoilé un phénomène dangereux ; l’intégrisme. Comment expliquez-vous cela ?

Les dictatures dans le monde arabe ont été les garants d’abord, des libertés des femmes et des minorités. Par exemple, quand Saddam Hussein était au pouvoir, les minorités ont été protégées. Les dictatures ont donc, en un sens protégé les laïques, de même que sous Ben Ali ou sous Moubarak contre les islamistes. Mais une fois qu’ils ont été renversés, évidemment ces islamistes qui existaient mais qui étaient dans des positions subalternes, qui se dissimulaient ont fait surface. Tout le problème est comment gérer ça ? C’est-à-dire il ne faut pas que cela se traduise par la répression des femmes ou des minorités religieuses à l’instar de ce qui se passe en Syrie ou en Iraq. Les minorités chrétiennes dans ces deux pays sont en voie de disparition. Il ne faut pas dire qu’on ne peut être libre que sous une dictature.

Il faut sortir de ce cercle vicieux, c’est-à-dire, ce choix entre la liberté des femmes et des minorités avec des dictatures, ou bien la démocratie avec la présence des islamistes ayant une tendance d’un islam intégriste. Il faut sortir de cette dualité et construire un modèle où on peut d’un côté, affirmer qu’on est dans une démocratie, que les femmes peuvent être libres dans une démocratie dans le monde arabe, et que la démocratisation et les bureaux de vote ne signifient pas que la femme doit se voiler, doit être soumise, qu’elle doit perdre toutes ses qualités de citoyenne. Il faut sortir de ce dilemme et je crois que la Tunisie serait un bon champ d’expérience pour montrer que ce dilemme n’existe pas et qu’on peut avoir une troisième voix même si elle est un peu difficile. Elle n’est pas impossible. Il est important de construire un projet de société qui puisse rassembler les uns et les autres, les musulmans et les laïques, les travailleurs et les entrepreneurs, les régions riches et les régions pauvres. Il faut que ces trois compromis puissent se faire afin que cette expérience démocratique soit couronnée de succès.

     

Bio Express

Farhad Khosrokhavar est né en 1948. Il est directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) à Paris et chercheur au Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS). Il enseigne entre autres, les Révolutions arabes et leur crise, le genre et la démocratisation, les mouvements sociaux et les intellectuels.

 

Bibliographie

•L’Utopie sacrifiée : sociologie de la révolution iranienne, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1993, 337 p.

•L’Islamisme et la mort : le martyre révolutionnaire en Iran, éd. L’Harmattan, coll. «Comprendre le Moyen-Orient», Paris, 1995, 424 p.

•Anthropologie de la révolution iranienne: le rêve impossible, éd. L’Harmattan, coll. «Comprendre le Moyen-Orient», Paris - Montréal, 1997, 271 p.

•L’Islam des jeunes, éd. Flammarion, Paris, 1997, 323 p.

•Iran : comment sortir d’une révolution religieuse, éd. Seuil, Paris, 1999, 282 p.

•L’Instance du sacré: essai de fondation des sciences sociales, éd. Cerf, coll. «Passages», Paris, 2001, 320 p.

•Les Nouveaux Martyrs d’Allah, éd. Flammarion, Paris, 2002, 369 p.

•L’Islam dans les prisons, éd. Balland, coll. « Voix et regards », Paris, 2004, 284 p.

•Quand Al Qaïda parle: témoignages derrière les barreaux, éd. Grasset, Paris, 2006, 421 p.

•La Radicalisation, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, coll. «Interventions», Paris, 2014, 224 p.