Un hymne à la liberté - Le Temps Tunisie
Tunis Samedi 15 Décembre 2018

Suivez-nous

Dec.
16
2018

«Prison et liberté» de Mohamed Chérif Ferjani

Un hymne à la liberté

Vendredi 9 Janvier 2015
نسخة للطباعة

Mohamed Chérif Ferjani, une figure phare de la gauche tunisienne des années 70, du mouvement ‘Perspectives-Le Travailleur Tunisien’, a publié un livre, ‘Prison et Liberté’, dans lequel il a regroupé les différents témoignages de son parcours de militant.
Professeur de Science politique à l’Université Lumière-Lyon 2, Mohamed Chérif Ferjani est aussi un chercheur au Groupe de Recherches et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient. Il est l’un des fondateurs d’Amnesty International en Tunisie.
‘Prison et Liberté’ est le sixième livre du Professeur Chérif. Edité par la maison ‘Mots Passants’, le livre comprend 236 pages, présenté par l’auteur lui-même, qui parle de la façon avec laquelle l’idée du livre lui était venue.
L’auteur nous informe que les témoignages étaient rédigés à des périodes différentes mais il assure que leur apparition dans le livre n’obéit à aucun ordre chronologique mais à un enchaînement qui facilite aux lecteurs de suivre l’âme du récit. En parcourant les pages, on trouve des photographies qui témoignent du parcours de l’auteur et de ses camarades.
A part les témoignages, des textes d’hommage apparaissent à la fin du récit où l’auteur s’adresse à tous ceux qui l’ont accompagné au cours de son parcours pour leur manifester sa gratitude et sa reconnaissance. Mohamed Chérif Ferjani a tenu à rendre un hommage spécial à son père qui « l’a soutenu toujours sans comprendre ou partager ses convictions sachant qu’il faisait cela dans le but d’un monde meilleur ».
‘Une quête de liberté entre les murs de la prison’
C’est comme cela qu’il a décrit son expérience de prison. Son arrestation était pour lui une sorte de libération; ‘une libération des carcans idéologiques et des contraintes de l’esprit partisan, non pas pour renoncer au combat pour les valeurs et les principes auxquels nous croyons, mais pour nous engager plus librement’.
Des réflexions qui frôlent, dans une première lecture, les limites du paradoxe. Mais quand on approche les différents témoignages de plus prêt, on se rend compte d’une vérité : les murs de la prison ont effectivement donné la parole libre à tous les opposants qui s’y trouvaient. Ces prisonniers d’opinion ont continué à exercer leur liberté à l’intérieur même de leurs cellules où les débats et les rêveries n’ont jamais eu le temps de se taire.
Une liberté que l’auteur et ses camarades, provenant de différentes familles politiques, ont cherché à arracher par tous les moyens. Même les procès ont été transformés en ‘tribune contre le pouvoir’, un pouvoir qui cherchait à faire taire les voix de tous ceux qui osaient rêver d’un monde meilleur, d’un monde Candide.
Une révolution et quelques poussières après
‘Prison et Liberté’ est un livre qui nous renvoie à la dictature que la Tunisie a porté depuis son Indépendance jusqu’à sa Révolution. Une Révolution qui était venue réclamer dignité, travail et liberté. Liberté de dire et d’écrire. Plusieurs opposants ont pu sortir de l’ombre et crier haut et fort leur vécu et leur pensée. Voilà maintenant quatre ans que l’on vit sous le ‘poids’ de la liberté naissante. Une durée qui nous permet d’établir un minuscule bilan pour faire le point. Quatre ans après, est-on réellement en état de liberté ?
Nos prisons sont presque vides des prisonniers d’opinion, mais le presque reste parce qu’on ne peut pas oublier, entre autres, Jabeur Mejri qui y a croupi pendant plus de deux ans. Nos médias ont arraché leur droit de parole et s’expriment aujourd’hui en toute liberté, une liberté qu’ils paient de leur sécurité vu le nombre de journalistes et chroniqueurs qui se trouvent sur les listes de menace de mort. Les artistes tunisiens ont pu étaler leur créativité sans être enchaînés; les productions artistiques ont connu un élan sans précédent lors de ces trois dernières années. Mais on ne peut pas omettre les différentes attaques à l’encontre de nos artistes : de l’assaut du palais d’Al-Abdellia, aux diverses attaques survenues lors des expositions théâtrales, en arrivant aux abominables plaintes déposées contre des acteurs et des cinéastes.  
Voilà où nous en sommes à quelques jours de la célébration du quatrième anniversaire de la Révolution du Jasmin.
Un jasmin à l’arrière-goût amer où le terrorisme a été mêlé aux rêveries tendres des révolutionnaires. Le sang a beaucoup coulé pendant trois ans. L’année 2013 a été une année sombre pour la Tunisie postrévolutionnaire, 2014 n’a pas été plus tendre avec tous les incidents qu’on y a vécu. Quatre ans de prison libre pour nous aussi, la prison de la peur et de la fureur. Espérons que, tout comme Mohamed Chérif Ferjani et ses camarades, on retrouve nous aussi, dans notre emprisonnement, une paix et une liberté que personne ne saurait nous confisquer.

Salma BOURAOUI