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Livre.. «Harragas, les brûleurs de frontières»

Une tragédie de notre époque

Vendredi 26 Décembre 2014
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Une tragédie de notre époque

Achevée en 2009, la rédaction de l’ouvrage « Harragas, les brûleurs de frontières » est à maints égards prémonitoire.

Le terme « harragas », on le sait, désigne en dialectal maghrébin les voyageurs clandestins nord-africains et signifie littéralement « brûleurs de papiers et de frontières ». Ce mot est devenu l’étendard de tous ces hommes qui rêvent d’un avenir meilleur et incarnent le désir de voler vers un autre horizon.

« Harragas » de Saloua Ben Abda et Wissem El Abed s’inscrit dans cet horizon et ressemble à un hommage à toutes ces vies sacrifiées pour un pays de cocagne de plus en plus virtuel.

Paru dans la collection « Encre d’Orient » aux éditions Erick Bonnier, cet ouvrage paru en 2011 traite du malaise issu du phénomène de l’immigration clandestine. Ce livre illustré qui se présente sous la forme d’un cahier spirale est une œuvre des plus attachantes, des plus vibrantes aussi dans la mesure où elle rend compte de l’une des tragédies de notre époque.

Cette « odyssée moderne » pour reprendre les termes de Nadia Laporte-Aboura se ressent comme l’envers des printemps arabes, la fuite de pays en révolution en proie à la mal-vie et au rétrécissement des horizons.

La dialectique du dessin et de la lettre

L’intérêt de « Harragas » est multiple. D’abord, le texte de Saloua Ben Abda qui est connue pour décliner les thèses de l’exil et de l’altérité. D’origine tunisienne, Ben Abda vit en France. Ecrivain et critique littéraire, elle s’attache à tisser de passerelles entre les paroles et les récits des deux rives de la Méditerranée.

Dans « Harragas », le texte de Ben Abda semble littéralement porté par les approches plastiques de Wissem El Abed. Contrepoint au texte, les illustrations d’El Abed font bien plus qu’illustrer. Elles déploient un paratexte qui, à son tour, institue un pas-de-deux, un dialogue voire une confrontation entre les deux auteurs de cet ouvrage. 

Plasticien tunisien, Wissem El Abed évolue entre dessin et sculpture. Des têtes énormes, disproportionnées sont les personnages fétiches de cet artiste qui fait naître un univers parallèle à celui du texte de Ben Abda.

La symbiose entre le texte et les images, les hiatus qui parfois surgissent entre eux font l’une des originalités de ce livre publié sous la direction de Nadia Laporte-Aboura qui, elle-même, est galeriste et connue pour sa relation solide avec le monde des arts contemporains arabes et orientaux.

Au-delà de la complicité entre les auteurs, c’est certainement à elle que nous devons cet aspect accompli de l’ouvrage, cette démarche qui pose le texte et l’image en tant que reflets, cette mise en abyme permanente qui fait, justement toute la profondeur de ce livre. Il y a aussi incontestablement la patte de l’éditeur Erick Bonnier, un homme de l’image lui aussi.

« Harragas », au-delà de sa dimension sociologique, son caractère de témoignage sur les flux migratoires clandestins, est une œuvre d’art. Pris dans son ensemble, l’ouvrage ressemble à un puzzle, une mosaïque où viendront s’agréger des bribes de réalité et leurs sublimations par la littérature ou le dessin.

Cette œuvre unique s’inscrit dans une lignée : celle des textes qui se marient avec des approches artistiques et instituent un dialogue. En Tunisie, nous avons vu cette approche à l’œuvre dans les travaux d’Alain Nadaud et Dominique Médard. Mais ici, la démarche est encore plus approfondie car textes et images s’épousent, cohabitent, se nourrissent l’un de l’autre et parfois se reflètent.

Un univers au cœur du malaise

Cette dialectique du dessin et de la lettre n’est pas le moindre des atouts de « Harragas ». Il y a aussi les qualités propres du texte et celles des dessins. Saloua Ben Abda tisse un véritable labyrinthe de références, un réseau de métaphores dans des textes courts, percutants, qui, bribe par bribe, recréent un univers au cœur du malaise.

La plume de Ben Abda est déliée. D’un radeau, elle passe au prophète Jonas, d’un rêve, elle passe à un réel brutal, entre la vie et la mort, elle situe le départ et l’arrivée. Dès les premières lignes, elle nous renseigne sur la défaite d’un membre du clan des Aouled Baballah, balloté par le destin, victime d’une dérive qui, somme toute, mène naturellement au naufrage.

Dans un univers où les portes se ferment une par une, le « Mektoub » fera le reste, décidera de l’avenir, forgera un destin entre appel de l’aventure et chute inscrite dans l’ordre des choses. Finalement, ce texte, c’est un peu le destin en ce qu’il vous écrase et c’est surtout la lente dérive d’êtres condamnés malgré leur profond désir de vie.

Par petites touches successives, Ben Abda met en scène cette descente aux enfers qui, inévitablement, s’achève comme « un mirage dans le désert de la mer ».

Les dessins d’El Abed sont à la fois aériens et comme écrasés. Des traits fuyants, des visages qui se défont, d’étranges processions traversent des images qui sont peuplées d’étranges profils anonymes, d’ailes qui semblent dérisoires et de taches sombres parfois traversées par des calligraphies arabes qui, souvent, se mettent à ressembler à des fils barbelés.

El Abed dénonce clairement un univers concentrationnaire, des mécanismes qui écrasent et une mer qui engloutit. Souvent, la couleur approfondit le champ des œuvres mais, toujours, cette mobilité amoindrie semble être le fait de personnages qui, sans être ligotés, n’en sont pas moins prisonniers.

Comme par métaphore, les brûleurs de frontières semblent s’être laissés prendre à un feu qui, tel un Icare au soleil, les a consumé. Comme si ces brûlures étaient déjà annonciatrices des immolations par le feu qui, par la vertu d’une première étincelle, allaient enflammer le monde arabe.

Hatem BOURIAL