Etrange étrangeté… - Le Temps Tunisie
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2018

JCC 2014.. Compétition officielle - « La vallée » de Ghassan Salhab (Liban)

Etrange étrangeté…

Jeudi 4 Décembre 2014
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Etrange étrangeté…

Se perdre, pour mieux se retrouver ? Et si le but ultime était surtout de se perdre, pour ne plus former qu’un seul corps avec le monde, dans sa globalité, un seul homme, pour raconter tous les hommes ?

Il était une fois…

« Je ne suis pas d’ici, pas d’ailleurs non plus… ». Exils et territoires ? Camus l’expérimentera jusqu’au bout, à son corps défendant. L’écriture chevillée au corps, jusqu’à son dernier souffle.

 Parce qu’un lieu de mémoire, demeure un lieu de mémoire, Ghassan Salhab, « déplacé », ou « exilé », comme l’a été l’auteur de « La peste » et de « L’étranger », sera toujours en partance, arpentant, à travers ses films, par à-coups, des territoires, qui relèvent plus de l’intime que du strictement géographique, traçant ainsi des trajectoires, en pointillé du cinéma, qui sont autant d’allers-retours, singulièrement sensoriels, mais toujours bord-cadre autour de Beyrouth, qui est devenue, au fil des années, celle qu’on quitte pour toujours y revenir. Avec la certitude et le doute, inextricablement mêlés, qu’elle sera toujours-là, à l’avant-plan, sorte d’image mentale obsessionnelle, même lorsqu’il choisit de s’en éloigner volontairement, posant ses pas ailleurs, sa caméra fixée sur d’autres horizons, avec le désir qui affleure, tel un appel pressant, de pouvoir la filmer à nouveau, avec un regard neuf, la distance instaurée, fictionnelle ou réelle, aiguisant le manque d’elle, comme on se languit de l’être aimé.

Mais ce n’est pas si simple avec le réalisateur de « Beyrouth fantôme » (1998), ou encore de « Terra incognita » (2002), puisqu’il s’y connaît comme personne, pour brouiller les pistes, cinématographiquement parlant, noyant le poisson, en phagocytant les plans que le spectateur, en proie à un doute terrible de déperdition, se surprend à rêver, avec l’impression furtive de se réveiller à chaque fois au milieu d’un rêve, qui serait toujours recommencé.

« Je est un autre » mais il faut aimer le suivre, pour pouvoir intégrer ses univers, un tant soit peu décalés, et surtout, ne pas avoir peur de la mélancolie et du désenchantement.

 Dans la « Vallée », un homme échappé d’un accident de voiture perd la mémoire, et se retrouve otage d’une « communauté » équivoque, quelque part dans la Bekaa. Mais la guerre, comme Beyrouth n’est jamais loin…

Ghassan Salhab est né à Dakar (Sénégal) ? en 1958. Titre d’ailleurs d’un de ses films. Il rejoindra le Liban, son pays d’origine, à l’âge de douze ans. De 1975 jusqu’en 2002, il n’aura de cesse de partir et de revenir entre Beyrouth et Paris, le cinéma le gagnant, comme une fièvre dont on ne se défait pas, à chaque escale, et entre les deux, l’expérimentant sous toutes ses coutures, y habitant tout en en étant habité, mais avec la distance nécessaire qui fait que l’on ne se perd pas au monde, mais c’est le monde que l’on fait venir à soi, par le biais du cinéma. Et toujours, comme une question lancinante, toujours recommencée et jamais la même pourtant : si je suis moi, alors que je suis multiple, qui suis-je, de l’autre côté du miroir, quand la caméra tourne et que je suis là et pourtant absent à moi-même, pour pouvoir tout absorber comme une éponge. Les bruits de la rue, le bruissement des feuilles sur un arbre, les odeurs, les couleurs, la perte des êtres comme on perd ses repères ; tout cela, si le cinéma n’arrive pas à en restituer au moins la quintessence, il vaudrait mieux alors, se perdre dans une vallée, dont on ne se souvient plus du nom, ni de ce qu’il avait avant, ni de ce qu’il y aura après. Mais cela, c’est une autre histoire… Et le cinéma au milieu, comme une forme d’espoir.

Samia HARRAR