Quand la révolution produit les mauvais payeurs - Le Temps Tunisie
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Social : Rébellion contre la STEG, la SONEDE et les banques

Quand la révolution produit les mauvais payeurs

Vendredi 28 Novembre 2014
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Un grand nombre de Tunisiens tend à vivre au dessus des moyens. Ceux-ci ne se contentent pas simplement de leurs revenus pour mener une vie dans les normes et selon leurs aptitudes. Cela mène la plupart du temps à céder aux crédits et se noyer davantage dans le tourbillon des paiements, sans penser au risque de devenir mauvais payeur. A part les petits bourgeois et les propriétaires de capitaux, tout le monde devient mauvais payeur. Comment le citoyen gère-t-il ses dépenses ? Comment s’explique le comportement des mauvais payeurs ?
Mauvais payeurs ou mauvais gestionnaires ?
    M. Akrem, enseignant dans une école primaire, avoue qu’il arrive à peine à gérer ses dépenses le long du mois et qu’au bout de quinze jours, il commence à emprunter des petites sommes à ses amis et proches. Akrem n’envisage pas se marier jusque là bien qu’il ait 38 ans, il dit qu’au milieu de cette crise économique, le mariage est un investissement perdant d’avance. Il indique qu’il vit avec ses deux vieux parents et sa petite sœur et qu’il est appelé à couvrir tous leurs besoins y compris la nourriture et les factures ainsi que de se procurer un minimum de bien-être, ce qui fait qu’à la fin du mois, il se trouve avec une liste de crédits chez l’épicier par exemple. Au début de chaque mois, il a à payer tous ses crédits ce qui le laisse dans un cercle vicieux d’impayés, de crédits ou de besoins non couverts.
M. Saber, ingénieur dans une entreprise privée, considère que les factures de l’électricité, de l’eau et du téléphone sont les principales charges après la nourriture, ce qui fait qu’il essaye de les payer à temps. Saber explique que pour mener la belle vie et se procurer tout ce dont on a besoin, il faut être un millionnaire tout court. Il avoue que dans certains cas d’urgence, il a dû emprunter à des amis des petites sommes d’argent qu’il arrive difficilement à rendre. Les crédits bancaires ne sont, selon lui nécessaires que pour les grands projets comme pour acheter une maison ou investir sinon c’est inutile de s’étouffer avec une charge de plus.
Mme. Laila, conseillère client dans une agence de voyages, affirme que c’est rare dans la situation économique actuelle de trouver une famille qui subvient parfaitement à ses besoins et que pour la majorité des gens cela mène à s’endetter auprès des banques. Elle rajoute que même les factures de l’électricité et de l’eau deviennent de plus en plus couteuses, chose alaquelle personne ne trouve une explication. En plus, il faut compter les frais des études des enfants ainsi que les frais du transport qui restent quand même moindres par rapport aux coûts de l’essence au cas où on a une voiture. Mme.Laila avoue que depuis 5 ans elle paye son crédit bancaire qu’elle a eu avec son mari pour achever la construction de sa maison, du coup elle arrive juste à survivre.
Mme. Monia, responsable administrative dans une institution publique, touche un salaire de 500dt qu’elle considère négligeable par rapport au flux de consommation qu’on vit. Elle ajoute que le seul moyen de couvrir tous les besoins de la famille ainsi que pour éviter les problèmes de paiement réguliers comme l’électricité et les cours particuliers des enfants, est de recourir aux crédits à court terme dont elle partage le remboursement avec son mari. Mme. Monia voit que vivre dans un appartement de 50m carrés qu’on s’approprie reste beaucoup mieux que de louer et elle s’estime heureuse d’avoir un toit à elle où elle vit. Elle affirme que parfois elle est obligée de se faire une liste de crédits chez l’épicier ou chez un magasin de vêtements voisin tout en essayant de gérer ses dépenses pour les payer à terme.
Une sorte de «désobéissance civile»,
sous l’angle sociologique
Mme. Boukraa Hajer a tenté de nous expliquer la situation des mauvais payeurs de point de vue sociologique en disant que c’est le résultat évident de la régression du pouvoir d’achat et de la hausse des prix. De plus elle considère que les besoins de consommation de la société sont en continuelle croissance ce qui mène à la difficulté de gestion des dépenses.
D’un autre côté, la sociologue explique que certaines situations sociales critiques engendrent l’incapacité de payer toutes les factures qui attaquent les familles tous les deux ou trois mois. Elle précise que les couts de l’électricité et de l’eau sont en hausse notable et que selon certaines gens cela ne constitue plus une priorité à payer. Les priorités restent pour ceux-là, de bien s’alimenter et de payer le loyer. On ne doit pas oublier, selon Mme. Boukraa, que les dépenses s’élargissent de plus en plus surtout lorsqu’on a des enfants. Ceci crée une accumulation d’impayés et de crédits qu’ils n’arrivent même pas à rembourser, et choisissent même des fois de les négliger.
La sociologue précise qu’après la Révolution il y a eu une sorte de rébellion sur les impôts et un refus de les admettre comme devoir de chaque citoyen. Le prétexte est qu’on vit dans une phase postrévolutionnaire et qu’on ne va pas venir nous imposer de les payer. La même chose se passe pour les factures qui restent impayées jusqu’au dépassement des délais et que la STEG ou la SONEDE viennent couper l’eau ou l’électricité. Mme. Boukraa considère que les Tunisiens vivent dans un état de désobéissance à leurs obligations et devoirs à l’égard de l’Etat et que les notions de citoyenneté et de démocratie sont absentes chez la plupart.
Mme. Boukraa a également parlé du comportement du citoyen qui veut toujours vivre au dessus de ses moyens comme l’exemple de quelqu’un qui touche un salaire de 800dt et qui s’approprie une voiture de 20000dt. Cela résulte entre autres du système bancaire qui permet aux citoyens les crédits de consommation auxquels tout le monde peut avoir recours en cas d’un besoin qu’on voit urgent et essentiel mais qui est dans la majorité des cas très secondaire ou peut être reporté. Cela n’encourage pas à minimiser les dépenses et acquérir la bonne gestion de la consommation chez les citoyens.
On ne peut pas s’arrêter à considérer que les gens qui font un retard de paiement de factures ou s’endettent dans certains cas, sont des mauvais payeurs, ils sont plutôt et dans la plupart des cas des mauvais gestionnaires. De plus la situation économique du pays impose automatiquement de telles conséquences sur le comportement du citoyen avec ses dépenses. Par quoi devrait-on commencer pour résoudre l’ensemble de ces problèmes sociaux qui s’accumulent résultant principalement de la crise économique ?

Afef TOUMI