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Chronique d’un duel (final) annoncé…

Les Tunisiens avaient-ils vraiment le choix entre deux machines ?

Mardi 25 Novembre 2014
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«Globalement, le schéma n’a pas évolué depuis les législatives», affirme Abdessattar Sahbani, sociologue.. «La création d’une sorte de coalition entre les forces démocratiques est à l’ordre du jour»
Les Tunisiens avaient-ils vraiment le choix entre deux machines ?

Le premier tour de l’élection présidentielle a déjà livré ses secrets, en attendant  les résultats préliminaires officiels de l’Instance Supérieure Indépendante des Elections (ISIE), prévus pour aujourd’hui. Les Instituts de sondage, ont annoncé aux Tunisiens, à l’instar des pays démocratiques lors de la soirée électorale les résultats à la sortie des urnes. En dépit des différences en termes de taux, le classement des cinq premiers est le même, ainsi que la conclusion, qu’un deuxième tour est nécessaire pour départager les deux premiers, Béji Caïd Essebsi, candidat de Nida Tounès et Moncef Marzouki qui se déclarait indépendant tout en portant le burnous prêté par la base et un grand nombre de dirigeants d’Ennahdha. En troisième position Hamma Hammami, porte-parole du Front populaire double le score du Front populaire aux législatives, avec près de 10% des voix. Slim Riahi et  Hachemi Hamdi suivent. Les analyses divergent quant aux raisons qui sont derrière ces résultats. Quels sont les enseignements à tirer ? Qu’est-ce qui a motivé le comportement de l’électorat ? Quelle configuration pour la prochaine étape ? Quels sont les enjeux actuels après les jeux pratiqués par les différents partis lors de la campagne électorale?

Essoufflement des électeurs ?

Tout d’abord  le taux de participation est de 64.6% à l’échelle nationale, un taux inférieur à celui des législatives du 26 octobre dernier, qui était de 69%. En un peu moins d’un mois, demander aux électeurs de se déplacer aux urnes pour ce grand rendez-vous électoral, n’est pas sans risque de lassitude, peut-être d’essoufflement. Qu’en sera-t-il au prochain rendez-vous du 28 décembre, période de vacances de fin d’année, surtout chez nos compatriotes installés à l’étranger ? Il est clair que les résultats de la présidentielle sont presque conformes au paysage politique né des dernières élections législatives. Mustapha Tlili, historien, relève une déviation prévue : l’électorat d’Ennahdha qui a basculé vers le soutien de Moncef Marzouki. Il déclare au Temps : « Nous avons eu l’occasion lors de la présidentielle de voir encore le double, sinon le triple langage d’Ennahdha. Il y a certes, des éléments de sa direction qui croient à la décision annoncée par les instances dirigeantes, mais la plupart des cadres que ce soit au niveau central ou régional, se sont impliqués de manière claire dans le soutien actif à la candidature de Moncef Marzouki. Une autre remarque s’impose : le locataire actuel de Carthage et ses proches ont déjà commencé à préparer l’après premier tour de manière précoce. Ils commencent par semer le doute sur les résultats des sondages à la sortie des urnes. Adnène Moncer a été fidèle à ses habitudes. Il a déjà crié à la fraude généralisée, ainsi que le candidat lui-même qui a devancé les résultats en envoyant la veille une lettre à Nida Tounès lui demandant de désigner son candidat pour former le Gouvernement, dans un délai d’une semaine. Il s’est déjà mis dans une posture de perdant qui cherche par tous les moyens à entraver l’avancement du processus démocratique ainsi que l’alternance pacifique et civilisée du pouvoir ». Un autre résultat intéressant à examiner : le Front populaire qui a montré qu’il est devenu un acteur politique incontournable sur la scène tunisienne. Notre historien pense que le Front populaire peut jouer un rôle dans le 2ème tour, en réitérant l’option du Front populaire qu’il avait choisie lors du Front de Salut et du sit-in Errahil. Il en déduit que la création d’une sorte de coalition entre les forces démocratiques attachées à l’Etat civil, aux principes de la citoyenneté, est à l’ordre du jour, d’une manière plus pressante.

L’ombre des assassinats de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi

Et l’universitaire de rappeler que « le candidat de Nida Tounès, s’est engagé ouvertement pour la continuité de l’enquête sur les assassinats des dirigeants du Front populaire, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, ainsi que pour la poursuite de toutes les parties impliquées dans les affaires de violence politique, non seulement sur le plan du financement, la couverture, la planification et l’incitation ». Une autre performance a attiré l’attention, celle de Slim Riahi et de son parti l’Union patriotique Libre (UPL). Mustapha Tlili, pense que Slim Riahi a eu un positionnement, non négligeable. Il déclare : « les cadres de ce parti sont interpellés, à choisir leur camp au 2ème tour. Mais, selon les premières déclarations après le scrutin, il s’avère que la plupart des cadres de ce parti, se voient bien dans la grande famille démocratique et partisane d’un Etat civil. Par ailleurs, la déclaration des membres actifs de l’entourage du candidat Moncef Marzouki et du candidat lui-même, inquiètent les Tunisiens parce qu’ils persistent dans l’option déjà choisie, divisant les Tunisiens en deux camps opposés, poursuivant les menaces de scénario chaotique à la libyenne, criant la conspiration, partout et une préparation de leurs partisans à ne pas accepter un échec éventuel.  Quant au mouvement Ennahdha, bien qu’il ait a promis de revoir sa position après le 1er tour, il avance quelque chose d’incompréhensible, puisque la position de la plupart de ses cadres était claire. S’il continue à jouer sur ce flou, il va se discréditer davantage ». 

Passage d’une société fragmentée à une société divisée en deux

La campagne électorale a été marquée par un contexte où chaque évènement compte. Ainsi, il n’y a pas eu  d’opérations terroristes d’envergure. Le sociologue Abdessattar Sahbani, relève cet état de fait, mais prévient, en déclarant au Temps : « Il faut faire attention, maintenant. Tout d’abord parce que les discours des candidats surtout la dernière semaine de la campagne, étaient beaucoup plus violents. Et, encore le discours de Moncef Marzouki était menaçant. Le désistement de certains candidats est une chose qui a bouleversé beaucoup d’interrogations. Mustapha Kamel Nabli se retire. Pour certains, c’est au profit de BCE et peut être, qu’il y a eu un petit marché entre les deux. Le lendemain, Raouf Ayadi (ancien dirigeant du CPR) se retire, au profit de Moncef Marzouki. Force est de noter aussi, le retour de Slim Chiboub. Aucun candidat ne s’est prononcé sur ce retour. Pourquoi, à la veille des élections ? Y a-t-il eu aussi, un marché ? Mondher Znaïdi qui s’est réfugié en France fait un retour triomphal et se porte candidat à la présidentielle, alors qu’il était ministre de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Doit-on s’attendre demain au retour de Belhassen Trabelsi, de Leyla Ben Ali, ou de l’ex-président ? Ce sont des questions qui allument la foule. Et c’est peut-être le fait saillant de la dernière semaine. Quant aux résultats de la présidentielle, ils montrent que globalement le schéma n’a pas évolué. Les rues n’ont pas été animées, mais plutôt arrosées de flyers. Quant aux électeurs, de par le tapage médiatique, ils étaient surs d’avoir les deux candidats au second tour. Et de là on passe d’une société fragmentée à une société divisée en deux, le Nord et le Sud, l’urbain et le rural, le côtier et l’intérieur, les jeunes et les adultes…C’est-ce qui peut expliquer le faible taux de participation ».

Les jeunes et les femmes instrumentalisés

L’électeur  si convoité par les différents candidats a plutôt eu un comportement prudent. Notre sociologue relève que finalement, l’lecteur méfiant l’a emporté. Il dit : « Les méfiants étaient beaucoup plus présents chez les jeunes. C’est-ce qui explique aussi leur faible participation à la présidentielle. La dernière semaine de la campagne, nous a révélé les trois grandes caractéristiques de la présidentielle, voire le dénominateur commun entre la majorité des candidats. Premièrement, il faut relever le caractère centralisateur des campagnes qui étaient faites à partir des QG. Les régions de l’intérieur ont été épargnées. Et ce sont les électeurs supporters qui ont mené le jeu. Deuxième caractéristique : le caractère paternel. Les  jeunes étaient là pour servir leurs gourous respectifs, pour distribuer les fleyers, mais totalement absents des programmes et des structures décisionnelles. Troisième caractéristique : la masculinité de la campagne. La femme a été instrumentalisée et marginalisée. De là on peut comprendre la faible participation dans certaines régions de l’intérieur ainsi que des grandes villes à la fois des jeunes et des femmes ».                                                                                              Par ailleurs, l’ISIE ne s’est  pas encore prononcée, et les instituts de sondages ont fait le bonheur des uns et les malheurs des autres. Il était même interdit d’annoncer les résultats. La chaîne nationale se rebelle contre l’ISIE et une décision du Tribunal administratif ; Et le sociologue de dire avec amertume : « la loi, une autre fois, n’a pas été respectée par les instances étatiques. Les instituts de sondage sont les bénéficiaires de cette campagne. Ce sont peut-être les futurs architectes du schéma politique en Tunisie. C’est là, un autre élément à prendre en considération ». 

Hassine BOUAZRA