Cette armée que Bourguiba, puis Ben Ali ont toujours fragilisée… - Le Temps Tunisie
Tunis Mardi 19 Juin 2018

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L’éditorial

Cette armée que Bourguiba, puis Ben Ali ont toujours fragilisée…

Samedi 8 Novembre 2014
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A ses heures, quand il tenait réellement le pays en main, Bourguiba réunissait des ministres pour déterminer l’enveloppe budgétaire à allouer à chaque ministère. L’adoption de la loi de finances par le Parlement n’était donc qu’une formalité. Une fois, il s’adressa à Abdallah Farhat, alors ministre de la Défense, en ces termes : « De combien tu as besoin pour tes « employés » ? Abdallah Farhat plaça la balle assez haut arguant que l’armée a besoin d’équipements et que son prestige était en jeu. Réponse virulente de Bourguiba : « mais qu’est-ce que tu me chantes là ? Tu n’as même pas une cartouche. Et puis s’il y a guerre, l’Amérique s’en occupera. Prends tout juste ce qu’il te faut, le reste ira à Mahmoud Messaâdi » (alors ministre de l’éducation)… Vouant une sainte horreur vis-à-vis des militaires, surtout qu’à côté l’Algérie était gouvernée par Boumediene (un militaire) et que le colonel Kadhafi renversait Idriss en Libye, le « combattant tout suprême » qu’il était n’avait pas encore vu venir… Gafsa pour laquelle il aura fallu l’intervention des paras français. Là, il se ravisa d’aller chez Reagan, demander une aide logistique américaine. C’était insuffisant parce que l’armée était dès sa naissance structurellement faible.

Notre armée ne connut guère de jours meilleurs avec Ben Ali, « un fils de l’armée ». Pire elle n’avait droit qu’à des clopinettes, parce que la part du lion allait au ministère de l’Intérieur. Le mécanisme psychologique s’explique : c’est ce que les politologues appellent « le complexe de Perrichon ». On tue son bienfaiteur, et même son géniteur (l’armée). Une sorte de parricide en somme. Même le ministre de la Défense est systématiquement épié, clochardisé. Sans parler, bien sûr, de l’hélicoptère qui s’est mystérieusement écrasé avec à son bord une véritable élite de l’armée – même si le Ministère a toujours affirmé que c’était « un simple accident ».

Maintenant comment se présentent les choses ? Rien dans les discours des politiques ne spécifie réellement un plan révolutionnaire pour l’armée. Ils parlent de banalités du style : « nécessité d’éradiquer le terrorisme ». Soit. Oui, mais par quels moyens ? Merci aux Etats Unis pour ses aides ponctuelles. Merci à l’Algérie aussi. Mais entre-temps, l’armée, faute d’équipements et de logistiques adéquats (une véritable damnation depuis sa naissance) continue de donner des martyrs à la Nation. La nôtre est une démocratie naissante et, donc, fragile. Bien plus que les forces intérieures, l’Armée est la seule capable de la protéger contre ceux qui veulent l’anéantir.

L’Algérie n’a pu sortir de la décennie sanglante que lorsque l’Alena (la branche historique et la plus performante) de l’armée décida de tout ratisser. Erdogan et le régime islamiste en Turquie s’appuient toujours sur une armée très forte depuis l’Empire ottoman. Et puis, Sissi (l’exemple qui prête le plus à controverses) se mit dans la psychologie « fondatrice » de Abdennasser pour mâter les « Frères » extrémistes… Là, il ya une implication politique. Or cela ne risque pas de se produire chez nous. L’Armée ne tire jamais sur les foules. Parce qu’elle est génétiquement républicaine.

Raouf KHALSI