Pour redonner du souffle au français en Tunisie… - Le Temps Tunisie
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Entretien avec le concepteur et le fondateur du «Village Francophone junior», Daniel BONNARDEL

Pour redonner du souffle au français en Tunisie…

Mercredi 22 Octobre 2014
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Pour redonner du souffle au français en Tunisie…

C’est surtout pour favoriser l’insertion professionnelle des jeunes étudiants en langue et littérature françaises, grâce à une consolidation de leurs compétences linguistiques en français, que l’Institut Français de Tunisie a mis en œuvre  un nouveau programme destiné à la jeunesse et consistant en ce « Village francophone Junior » que cet Institut organise, avec le soutien des Ministères tunisiens de l’Education et de l’Enseignement Supérieur, depuis l’année 2013 (Korba) et dont il vient de réaliser une nouvelle session. Une nouvelle session, plus riche encore,  qui a eu lieu du 21 au 27 septembre dernier au « Crefoc » de Sousse où 120 étudiants venant des Universités de Gafsa, Tozeur et Kairouan ont été pris en charge pour participer, durant une semaine, à de multiples ateliers de formation, de réflexion et d’échange intellectuel et linguistique, installés tous dans un environnement francophone favorisant une pratique plus motivée, plus courante et plus aisée de la langue française. Histoire de l’art, musique, théâtre, écriture, arts et estime de soi constituent les principales matières et activités de ces ateliers animés par des spécialistes français et visant à aider les contributeurs à prendre confiance en eux-mêmes en pratiquant le français qui est  leur spécialité académique et en découvrant davantage la culture française. Des soirées culturelles s’ajoutent à ces ateliers et enrichissent ce beau programme qui profite sans doute sensiblement à la formation de nos étudiants tunisiens francisants ayant urgemment besoin de cette pratique précieuse et incontournable, absolument nécessaire pour tout futur bon enseignant de français.

Afin de rendre compte de ce programme suscitant tout notre intérêt, nous avons pris contact avec le concepteur et le fondateur de ce « Village Francophone junior », Daniel Bonnardel qui est aussi l’Attaché de Coopération pour le Français à l’Institut Français de Tunisie. Voici donc les réponses qu’il a eu l’amabilité d’apporter à nos modestes questions :

 

*Vous avez conçu, fondé et mis en marche depuis l’année 2013  « le Village francophone », pourriez-vous nous révéler les motivations qui vous ont conduit à ce projet et les objectifs principaux que vous ciblez en organisant ce « village » ?

-A mon arrivée en poste en Tunisie en septembre 2013, je me suis rendu compte d’une grande difficulté à laquelle notre action de coopération pouvait essayer de remédier partiellement : le faible niveau des étudiants, même chez les francisants. Le ministère des affaires étrangères français nous accorde un budget pour développer la francophonie, mais nous avons le choix des marges de manœuvre et sur les contenus. Mon objectif a été de concevoir un village francophone en réunissant des étudiants des universités de l’intérieur et en leur proposant un concept fondé sur le ludique et l’interactif avec des experts français, en dehors de tout enseignement académique et théorique. C’est l’esprit du village.

 

*Entre 2013 et 2014, il y a eu déjà deux sessions de ce « village francophone », la première à Korba et la deuxième à Sousse, comment se sont-elles donc passées. Quelles sont les difficultés sur lesquelles elles auraient peut-être buté ? Les animateurs des différents ateliers que vous avez engagés dans ces deux sessions du « Village » ont-ils toujours réussi à motiver les étudiants tunisiens auxquels ils ont eu affaire, à susciter leur intérêt et à les amener à parler plus couramment, plus aisément,  en français et à pratiquer cette langue française qui est en fait leur spécialité dans les départements où ils poursuivent leurs études supérieures ?

-Les deux éditions du village francophone ont connu un vrai succès. Les difficultés essentielles pourraient venir soit de l’organisation logistique, qui est une lourde machine, soit du financement qui est élevé. En revanche, nous n’avons aucun mal à convaincre les étudiants et les partenaires tunisiens de l’intérêt de cette « rencontre ». J’insiste beaucoup sur le mot « rencontre » qui est un moment fort de communion entre jeunes et adultes, français et tunisiens, qui ont tant à partager et échanger. La motivation de chacun est inhérente à ce projet. Pendant les premières 24 heures le démarrage est toujours un peu lent à se faire : il faut un peu de temps pour que les interlocuteurs se connaissent et se découvrent, un peu de temps pour les mettre en confiance et les amener à s’exprimer. Au bout du deuxième jour, les jeunes commencent à être plus à l’aise avec l’expression orale et n’ont pas de mal à s’exprimer ; ils sont très vite libérés de leurs peurs et se jettent dans le bain linguistique.

 

*Les ateliers constituent le plus essentiel de ce « Village francophone ». Comment se déroulent-ils généralement ? Comment seraient-ils plus rentables, en matière d’acquisition de l’expression orale, que d’autres activités pédagogiques et didactiques (par exemple travaux dirigés en classe, cours, conférences, séminaires, colloques, etc.) ? Les étudiants finissent-ils par y être à l’aise et par s’y impliquer entièrement ?

-A la fin de chaque village, nous faisons un bilan. Cela permet d’apporter des améliorations au village suivant. Nous sommes déjà en train de préparer l’édition suivante. L’une des spécificités de l’édition 2014, fut la venue d’étudiants français, de l’université de Nantes, qui ont partagé le quotidien des jeunes tunisiens. Ainsi, on peut dire que l’acquisition de l’oral est rendue optimale, grâce aux ateliers avec des experts français et à la présence des étudiants de Nantes dans les différents moments de la journée. Le village, c’est un bain linguistique pendant une semaine, avec des locuteurs natifs, des ateliers, des programmes culturels entièrement français. L’implication des étudiants est totale.

 

*le « Village francophone » qui se tient dans différentes villes tunisiennes pourrait-il en fait valoir, pour nos étudiants tunisiens francisants,  un séjour linguistique en France où ils se trouveraient dans une atmosphère culturelle authentiquement française et où ils auraient accès à tout ce qui les pousserait à s’ouvrir davantage à la francophonie éclairée, positive et constructive, humaniste : monuments culturels, musées, galeries d’art, universités, parcs, cinéma, journaux, rencontres avec des Français et des Françaises ?

-Le coût de revient d’un village dans lequel l’IFT réunit, grâce au soutien du ministère de l’éducation et à la région Pays de la Loire, 120 étudiants, à Sousse ou à Korba, correspond au séjour que pourrait faire en France une vingtaine d’étudiants seulement. Parallèlement, le secteur éducatif et linguistique de l’IFT, à lui seul, envoie en France en séjour culturel une soixantaine d’autres étudiants. Certes, cela est différent : un séjour au village francophone n’a pas le même impact qu’un séjour en France, mais je peux dire, pour l’avoir vu et vécu, que l’attrait est considérable et que les étudiants vivent un moment unique et très fort. 

 

*Pour finir, voici une question plus générale : seriez-vous personnellement optimiste quant à l’avenir de la langue française en Tunisie ? Si oui, que faudrait-il faire pour redonner du souffle et de l’énergie à la francophonie en Tunisie ? Et d’ailleurs pourquoi, d’après vous, la francophonie ne pourrait qu’être favorable et utile à la Tunisie, par des temps nouveaux où la fameuse  « mondialisation » semble avoir imposé l’anglais comme langue du Savoir, du commerce, et des échanges entre les peuples ?

-Je reste optimiste quant à l’avenir du français en Tunisie, d’autant plus que le ministère de l’Education et le ministère de l’enseignement supérieur souhaitent mettre en place des réformes dans l’enseignement des langues et du français. Sur ce plan-là, nous les accompagnerons. Par ailleurs, il ne faut pas envisager le français comme un concurrent de l’anglais ou des autres langues. Cependant, je ne suis pas d’accord avec vous sur les termes que vous utilisez pour parler de l’anglais : aujourd’hui, on parle un « global english » qui ne véhicule aucune culture, aucun Savoir ! Je suis convaincu que le français a toute sa place en Tunisie, parce qu’il fait partie de l’histoire des Tunisiens et que ce serait dommage de gommer cet acquis et cet atout. Pour redonner du souffle au français dans ce pays, il faut entreprendre des réformes sur les contenus des manuels, la modernisation des méthodes d’apprentissage, la valorisation et la reconnaissance du français par les institutions. L’Institut français de Tunisie a toute sa part à jouer dans cette histoire avec ses interlocuteurs institutionnels.

*Oui, restons tous optimistes et avançons vers le meilleur dans un sens de plus en plus positif et constructif !

Propos recueillis par: Ridha BOURKHIS

 

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