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L’imaginaire collectif toujours marqué par Carthage

Les Tunisiens croient au “Président sauveur”

Mardi 30 Septembre 2014
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La nouvelle Constitution a doté la Tunisie d’un régime parlementaire amélioré, où le prochain chef du Gouvernement, sorti de la majorité sortie des urnes aux législatives, aura des pouvoirs très étendus pour prendre des décisions concernant le quotidien des Tunisiens, chômeurs, salariés, patrons, agriculteurs, commerçants, professions libérales…Le prochain président a des pouvoirs qui se limitent à la diplomatie, la sécurité et l’armée, même s’il peut tout de même intervenir de temps en temps, comme garant de l’application de la Constitution et qu’il préside le Conseil des ministres chaque fois où il voudra participer à ses réunions. En dépit de l’importance des élections législatives qui doivent se dérouler le 26 octobre, c’est l’élection présidentielle dont le 1er tour est prévu le 23 novembre qui retient le plus d’attention. Un certain chevauchement des deux élections  est en train de jeter le trouble et semer la confusion. Le parti Ennahdha qui n’a pas de candidat issu de ses propres rangs, pour la présidentielle concentre ses efforts et met le paquet sur les législatives laissant aux autres partis le soin de s’entredéchirer et se neutraliser pour la présidentielle.
Cet engouement de l’opinion publique pour la présidentielle, Abdejelil Bédoui, universitaire et économiste indépendant, lui trouve, plusieurs raisons dont une culturelle. Il déclare au Temps : « Dans le pays il y a un ancrage culturel du système politique présidentialiste, parce que la Tunisie n’a connu que cela. Et pour beaucoup, c’est un système plus rassurant, surtout quand le président a un profil compétent. La détérioration actuelle de l’image de cette institution a entraîné un genre de sursaut citoyen pour mettre fin à cette dégradation et réhabiliter l’image de la présidence. La deuxième raison est que cet ancrage culturel continue à caractériser le paysage politique en l’absence d’une campagne massive et pédagogique sur la nouvelle Constitution et les changements qu’elle a apportés au niveau du système politique et la répartition des attributions revenant aux différents pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire et à l’intérieur du pouvoir exécutif. Par ailleurs, l’engouement de l’opinion publique pour l’élection présidentielle peut traduire un scepticisme diffus sur la fonctionnalité du nouveau système politique. Il exprime aussi, une prise de conscience aiguë de la gravité de la situation actuelle de la Tunisie, résultant d’un terrorisme non vaincu et qui peut à n’importe quel moment prendre de l’ampleur dans une région instable à côté des graves difficultés financières et d’une dégradation sans précédent du capital institutionnel. Cet ensemble de facteurs handicape et pénalise sérieusement la croissance économique et empêche de faire face aux principaux enjeux relatifs à l’emploi, le développement régional et l’inégalité sociale, en particulier ». Pour notre universitaire, « l’opinion publique continue à croire à la nécessité d’avoir un président fort, au sens physique, c’est-à-dire capable de suivre quotidiennement et 7 jours sur 7, la situation du pays et d’être attentif et en mesure d’anticiper l’évolution des choses. Au sens intellectuel, il doit être capable de suivre les différents dossiers de plus en plus complexes sur les plans politique, sécuritaire, financier et économique et en mesure de proposer les traitements adéquats. Au sens politique, le futur président sera amené certainement à composer avec une majorité gouvernementale difficilement homogène et stable. D’où la nécessité d’avoir un président capable d’être attentif et de comprendre les différences de points de vue, au sein de la majorité gouvernementale et les exigences des enjeux et des défis en court et d’être en mesure d’arbitrer d’une façon sereine, objective et bien informée pour pouvoir assurer la continuité de l’Etat et des institutions ». A qui va profiter cet engouement pour la présidentielle ? Abdejlil Bédoui, pense qu’il peut profiter au candidat qui réunit les atouts indiqués. « Dans ces conditions, il profitera à la Tunisie et à son peuple qui aura montré une conscience élevée des enjeux et un comportement responsable ».
Le sociologue Abdessattar Sahbani, analyse cet engouement en se plaçant à deux niveaux. Il déclare au Temps : « Le poste en soi, de président de la République n’est pas donné à n’importe qui. Il nous rappelle toujours Bourguiba… et Ben Ali. C’est le pouvoir absolu. Le Tunisien n’a cure des prérogatives du Président. L’essentiel pour lui est d’avoir un Président. Un Président a toujours des prérogatives dans l’imaginaire populaire. Un Président est une personnalité très médiatisée. Il jouit sur le plan symbolique d’une grande importance. Il est le garant de l’Etat et de la Constitution. N’oublions pas que nous avons vécu un petit cauchemar avec un président qui n’a pas su meubler sa place. Le Tunisien moyen n’oublie pas l’affaire Baghdadi Al-Mahmoudi, les guignols de l’info, Lotfi Abdelli et tous les humoristes… Dans nos représentations, Marzouki n’est pas un président et ne peut pas l’être. C’est ce qui explique l’intérêt accordé à ce poste. La reine Elizabeth est toujours reine, même sans pouvoirs. Elle a une présence symbolique. Pourquoi, cette grande course à Carthage, avec plus de 30 candidatures ? En plus 4 ou 5 ministres de Ben Ali se présentent à la présidence dont un était là le 14 Janvier. Certains ont le culot de parler de candidature  de Ben Ali. Il n’ y a pas eu de Justice transitionnelle. Tout est permis. Il y a eu des candidats sans parti. Il y a des partis sans candidat, tels Ennahdha, Al-Massar, l’UPT…Nous  vivons une phase transitionnelle qui pose beaucoup de problèmes. Aura-t-on un Président qui aura la clairvoyance de diriger une société en crise et d’être réellement le garant d’une mutation de la société d’une situation anomique (pathologique) à une situation normale ? Est-ce qu’il est capable d’œuvrer dans la voie du partage et du vivre ensemble ? Sans prérogatives, est-il capable de mener à bien, la guerre contre le terrorisme ? Quels seront ses rapports avec le Gouvernement, les ministres, le parlement ? Va-t-il nommer les ministres ? Quelles seront ses positions sur les grandes questions régionales et internationales ? A-t-il une vision économique ? Est-il capable d’injecter l’espoir, l’abnégation et le sens du travail chez les Tunisiens ? Moncef Marzouki, n’a pas eu le courage d’aller à Djebel Chaâmbi au moment des évènements.  Rappelons que Bourguiba en 1979 a refusé de quitter Nafta au moment des évènements de Gafsa. Quel schéma de développement pour la Tunisie ? Et surtout de développement régional ? Beaucoup de questions  sont posées ». A qui va profiter cet engouement pour la présidentielle ? Notre sociologue, ne formule pas une réponse tranchée à cette question. Il dit : « Si on voit les résultats des élections de 2011, on a une idée sur l’électeur tunisien. Il y a l’électeur idéologique qui est un électeur le plus souvent supporter. Il y a des électeurs indécis et des électeurs méfiants. Quelles sont les formations politiques qui possèdent une masse critique importante des électeurs supporters ? Nous avons 3 ou 4 grandes formations. La première Ennahdha, n’a pas présenté de candidat et attend le moment opportun pour soutenir un candidat selon ses conditions. La deuxième formation est celle des Destouriens sous leurs deux versions bourguibienne et celle Rcdiste de Ben Ali. Ils représentent une force de frappe importante, surtout dans certaines régions. Mais, ils sont fragmentés. Nous avons aussi la Jabha Chaâbia, la Gauche radicale, qui dispose de cette catégorie d’électeurs. Nous avons Nida Tounès et enfin les modernistes autour de l’Union Pour la Tunisie (UPT). Quelle est donc la formation, a priori, qui peut garantir toute sa masse critique ? C’est pratiquement Ennahdha et à un degré moindre Nida Tounès qui connait certains problèmes et dont on ne peut peser le poids réel. Des indices et des sondages d’opinions prouvent qu’il s’agit là de la 1ère ou la 2ème formation politique, sur l’échiquier tunisien. Mais on doit attendre les élections pour le savoir. Il y a aussi l’électeur indécis et c’est l’électeur qui représente la masse la plus importante. Le problème est qu’il peut être objet de manipulations, comme il le fut en 2011. Enfin, l’électeur méfiant est là. Lui aussi représente un chiffre qui se respecte. Là il faut attendre un peu et voir les programmes des candidats. Il faut qu’il soit rassuré. Généralement, dans les Démocraties, on fait participer l’électeur dans l’élaboration des programmes, ce qui réduit le nombre des indécis et des méfiants ».

Hassine BOUAZRA

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