Fiction: Éric Reinhardt.. La femme d’à côté - Le Temps Tunisie
Tunis Samedi 15 Décembre 2018

Suivez-nous

Dec.
16
2018

Fiction

Fiction: Éric Reinhardt.. La femme d’à côté

Dimanche 31 Août 2014
نسخة للطباعة
Fiction: Éric Reinhardt..  La femme d’à côté

Rentrée littéraire. L’auteur du Système Victoria fait d’une épouse bafouée la belle héroïne d’un récit aussi empathique qu’ambitieux.

Parmi les lignes de fracture qui traversent la littérature, l’une est affaire de topographie. D’un côté, les écrivains de la surface, qui procèdent par allusions, ellipses et non-dits ; épigones de Carver et adeptes du behaviourisme à la Bret Easton Ellis, chez qui l’essentiel se lit dans les creux. De l’autre côté, les écrivains de la profondeur, capables de fouiller une rencontre amoureuse en cent pages, dont le style se veut stylet pour crever la peau des apparences, plonger dans les situations, les psychologies, et en rapporter les enjeux organiques. Éric Reinhardt est notre champion de cette catégorie. Et son dernier roman, L’Amour et les Forêts, fait rejaillir d’autant mieux son talent qu’il s’intéresse à un sujet d’apparence modeste, en réalité abyssal : le récit d’un affrontement conjugal. Le combat d’une femme – intelligente, sensible, cultivée, douée pour la vie – contre l’ancien copain d’enfance, falot, qu’elle a épousé dans un moment de faiblesse et qui la détruit en refusant ce qu’elle est et en raillant ce qu’elle aime.

Les lecteurs du Système Victoria s’en souviennent, Éric Reinhardt a un heureux goût pour les récits de rencontres avec des héroïnes aux noms si délicieusement stéréotypés qu’on les croirait sorties de Daphné du Maurier. Tout commence donc lorsque Éric Reinhardt, écrivain en plein doute, se rend dans un café où l’attend une lectrice dont la lettre l’a ému : Bénédicte Ombredanne, prof de lettres agrégée, deux enfants, et un mari dont il ne sera d’abord pas question. Peu à peu, la conversation auteur/ lectrice tourne à la confidence lectrice/auteur… Il y aura des lettres, des mails compris trop tard, des subterfuges à mesure que Bénédicte révélera la noire partie qu’elle dispute contre son époux – un raté qui ne la dépasse qu’en sadisme, et qui a su gagner leurs enfants à sa cause… Au fil des révélations, Éric Reinhardt compose le panorama psychologique d’une femme victime d’une tragédie banale. Impossible de la décrire davantage quand l’intérêt du roman tient dans la façon dont l’histoire de Bénédicte Ombredanne se complète pièce après pièce. Disons seulement qu’elle permet à l’auteur de déployer toute une variété de moyens appliqués, là encore, à des sujets contemporains et universels. Ce peut être le portrait d’une esthéticienne de province bouleversante d’humanité. Une fiction romantique au style classique qu’aurait pu écrire un professeur de l’acabit de son héroïne. Ou le récit coloré de ce qu’il advient à une jeune femme quand elle se rend pour la première fois sur un site de rencontres.

L’histoire d’amour échevelée qui s’ensuit, et la relation élégiaque qui en est faite, est un moment de bravoure, au sens propre du terme : il faut du courage, aujourd’hui, pour parier sur l’empathie et admettre sans arrière-pensée funeste que deux inconnus mis en contact par Internet puissent découvrir qu’ils pourraient être tout l’un pour l’autre. Les lecteurs n’oublieront pas cet éclair de lumière dans l’ombre de ces Forêts. Ils n’oublieront pas non plus l’attitude – pas héroïque, mais d’une bienveillance touchante – du Reinhardt de la fiction. Et se demanderont si cette histoire est vraie. Avant de se dire que, peu importe, comme toutes les bonnes fictions, elle est vraie de toute façon : il existe des milliers de Bénédicte Ombredanne, victimes ordinaires d’un conjoint qui les nie. Ce livre devrait permettre à certaines de regarder leur situation en face. Plus anecdotique, il suffoquera ceux qui confondent style et snobisme, humour et cynisme, et croient trouver, dans le mépris, de la hauteur de vue.

Mots-clés: