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Tunis Mardi 18 Décembre 2018

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Israël-Gaza: Le silence assourdissant des écrivains

Dimanche 31 Août 2014
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Israël-Gaza: Le silence assourdissant des écrivains

Le fracas des bombes. L’amoncellement des cadavres en cet été maudit. Ce n’est pas le lieu ici de l’exégèse politique, encore moins militaire.

Quelques idées simples. Trop simples ? Droit incontestable des Israéliens à la sécurité ; horreur des massacres à répétition de civils palestiniens. C’est dit, constaté, répété, discours convenu et convenable ânonné depuis des décennies déjà. Mais que répéter d’autre, inlassablement, jusqu’à la nausée ? Impossible pourtant de renoncer, comme si les pierres et la lumière de Jérusalem, comme si les textes sur Jérusalem, exerçaient encore sur nous une irrésistible attraction.

Nous voilà comme happés par ce trou noir, Israël-Palestine, cet endroit qui fut un jour pour tant d’entre nous un rêve. Une idée et des lectures plutôt, textes sacrés et littérature profane. Les livres à la place des bombes : idée ridicule, quasi stupide aujourd’hui. Alors des noms surgissent à l’esprit, des noms et des mots, des noms et des textes, des noms et des livres, des livres avant tout, pour certains d’entre eux des chefs-d’oeuvre, les livres de ces romanciers, Amos Oz et A. B. Yehoshua, les deux « consciences » (quel fardeau pour un écrivain d’être devenu une conscience !), David Grossman, qui n’intervient plus, et on le comprend, qu’avec le désespoir d’un père ayant perdu un fils lors de la guerre précédente, la regrettée Batya Gour et sa formidable série de polars qui racontent si bien la société israélienne, Yoram Kaniuk, ce démystificateur du pays originel (quoi de plus essentiel pour un romancier que cette mise à nu ?), Etgar Keret et son humour ravageur, Haïm Gouri et ses descriptions du Tel-Aviv d’avant la ville high-tech, tant d’autres négligés, oubliés, qui nous ont permis depuis notre adolescence de ne pas (tout à fait) désespérer. Nous attendions donc, nous guettions « le » texte, celui qui interdirait le désespoir. Et puis ? Et puis rien ! Silence, l’encre est restée sèche, les idées en rade. Il aura fallu quelques semaines de bombardements mutuels et meurtriers pour admettre le quasi-silence des écrivains israéliens, nos éclaireurs dès l’instant où le Proche-Orient s’embrasait. Comme si Oz et Yehoshua, Grossman et Keret nous avaient cette fois abandonnés en rase campagne. Comme si eux aussi, et pour la première fois, ils étaient anesthésiés par la triple dévastation humaine, politique et militaire. Comme si leur puissance, leur influence culturelle étaient réduites à néant. Disparues, remisées pour un autre jour, plus tard. Quand ? Nul ne le sait.

Les véritables raisons de cette atonie ? Le temps n’est plus, vraiment plus, à l’humanisme, au partage, à la civilité, toutes valeurs portées par ces écrivains israéliens. Ils sont dépassés ; ils ont perdu pied avec la réalité, celle des terroristes assassins et des nationalistes obtus, les seuls maîtres du jeu.

Oz et les autres se souviendront toujours de la remarque d’un personnage (féminin) d’Opération Shylock, le chef-d’oeuvre de Philip Roth qui permet notamment de si bien comprendre l’engrenage israélo-palestinien : « Le seul avenir de ces Juifs et de ces Arabes est fait de nouvelles tragédies, de nouvelles souffrances et d’encore plus de sang. La haine est trop grande de part et d’autre, elle est partout. Il n’y a aucune confiance et il n’y en aura pas pendant encore mille ans. » Philip Roth a écrit ces quelques phrases en 1993, il y a vingt et un ans. Rien à ajouter, rien à retrancher. Davantage de désespoir si c’est encore possible, voilà tout.