La stérilisation politique de l’enseignement - Le Temps Tunisie
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2018

L’éditorial

La stérilisation politique de l’enseignement

Mardi 26 Août 2014
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Qu’a fait Bourguiba en 56 ? Edifier un Etat moderne pour et par la Jeunesse. Et comment ? En généralisant l’enseignement obligatoire, en construisant les écoles faisant entre autres appel au Taha Hussein tunisien : Mahmoud El Messadi. « Sur deux générations confiait le leader Bourguiba à son ami Edgar Faure, la Tunisie se placera à la tête des pays les plus scolarisés de ce que vous appelez ostensiblement le tiers-monde ». 

C’était à la suite de son fameux périple africain où, à Dakar, il faisait don  à l’Education nationale sénégalaise ( c’est-à-dire  au pays du poète chantre de la négritude et de la Francophonie, Sengor) d’une quantité importante de manuels scolaires conçus et imprimés par la Tunisie. 

Il n’a pas fallu deux générations, mais beaucoup moins – une décennie – pour que l’université devienne le forum où l’on dispensait les idéologies politiques, les systèmes de gouvernance démocratique et où l’on stigmatisait, dans des cours magistraux, les outrances systémiques de ces idéologies, érigées en appareils d’Etat. 

Ceux qui avaient choisi la filière du droit et plus précisément le droit constitutionnel, pouvaient même voir leurs maîtres de conférence s’étaler sur les risques que comportait le mode de gouvernance d’un régime basé sur le parti unique. Ils ont même eu droit à d’exhaustifs exposés sur la manière dont l’article 51 fut remodelé pour constitutionnaliser la présidence à vie du « combattant suprême ». Tout cela se disait, se prodiguait et se passait au campus, Bourguiba le savait. Surtout que les étudiants enivrés par l’éveil à la connaissance idéologique et politique manifestaient, en venaient même aux affrontements. Le marxisme était à la mode. Mais, en face, les étudiants du « Parti » faisaient contre-poids. Bourguiba, pressé par les réactionnaires du Parti, sévissait parfois à coups de matraques et jetant en prison des militants comme ceux de « Perspectives » ( Gilbert Naccache, Khémaïes Chammari etc…). Mais ces derniers restent quand même le produit de l’enseignement tunisien. Et cela n’en finissait pas de cultiver une espèce de schizophrénie en Bourguiba ; fier d’un côté que « son » université eût produit de tels intellectuels ; rageant, de l’autre, de ce qu’ils se retournent contre lui. Il n’empêche : malgré les injonctions arabisantes de Mohamed Mzali l’université était demeurée ce temple grec du savoir et de la dissidence politique aussi parce que Ahmed Mestiri y a été puiser le plus gros de ses militants au MDS… L’âge d’or de l’université s’éteignit justement avec l’arrivée du régime de Ben Ali. Du coup, avec le limogeage de Mohamed Charfi, les programmes étaient remodelés ; la technicité effaçait les sciences humaines et politiques… Une espèce de mort lente pour produire des « intellectuels » sans repères idéologiques. La recette ? La stérilisation de l’enseignement  et, donc, celle des diplômes. Au bout, le chômage… Quel engagement politique peut-on attendre d’une jeunesse sacrifiée et, désormais, cible pré-disposée aux nouveaux vautours politiques ? 

Raouf KHALSI