Le «Printemps» misogyne ! - Le Temps Tunisie
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Demain, Fête de la femme

Le «Printemps» misogyne !

Mardi 12 Août 2014
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Le «Printemps» misogyne !

Encore une désillusion à mettre sur le compte des « révolutions arabes » de ces trois dernières années : au lieu d’aller encore plus loin dans l’émancipation de la femme, le Printemps promis multiplie les entraves à tout projet progressiste visant cet idéal. Au lendemain de la « révolution du jasmin », on commença très tôt à remettre en question les acquis de la gent féminine tunisienne ; l’arrivée au pouvoir d’Ennahdha coïncida avec l’accueil de plusieurs prédicateurs d’Egypte et des pays du Golfe, qui prônaient une vision très conservatrice, insolemment réactionnaire au sujet des libertés et des droits de la femme. Les mouvances salafistes au sein ou en dehors du parti de Ghannouchi ne furent pas en reste : leurs prétendus « ulémas » y allèrent chacun de son interprétation répressive de l’Islam à l’encontre du beau sexe. On vit également de plus en plus de Tunisiennes se mettre à la mode du voile et du niqab. Quelquefois même, des violences (physiques ou verbales) furent enregistrées qui brimaient nos douces moitiés sur la place publique, sur les lieux de travail et dans certains établissements éducatifs. Même l’arène politique n’a pas été épargnée qui a vu les antiféministes islamistes (en particulier des députées nahdhaouies de l’Assemblée Nationale Constituante) se déchaîner contre le Code du Statut Personnel, contre Bourguiba son honorable et courageux promulgateur, et également contre l’accord du SIDAW sur la violence exercée contre les femmes et sur l’égalité des sexes. En résumé, la prétendue « révolution » islamiste remit à l’honneur les pires idées et les pires pratiques obscurantistes que les premiers musulmans eux-mêmes avaient très vite fait de bannir.

Où sont-elles ?

 Il y a lieu de noter par ailleurs que depuis trois ans, nous n’avons plus de « première dame de Tunisie » : les différents Chefs d’Etat et de Gouvernement qui se sont succédé jusqu’aujourd’hui à la tête du pays ont occupé seuls le sommet de la scène politique. Alors que du temps de Bourguiba et de Ben Ali, et en dépit de l’ombre que leur faisaient leurs époux, Wassila Bourguiba et Leîla « la régente » pesaient de tout leur poids dans plus d’une situation politique (ou autre) de la vie nationale, maintenant les trois Présidences (même si Mustapha Ben Jâafar est bien secondé par Meherzia Labidi) font en quelque sorte le vide « sexiste » autour de leurs trônes respectifs. Pour ce qui est des prochaines élections, les candidates à la Présidence ne se comptent même pas sur le bout des doigts, et sont d’ores et déjà prises à partie, sinon franchement dénigrées par leurs concurrents du sexe opposé et par une partie non négligeable de l’opinion publique. C’est paraît-il une nouveauté à laquelle les Tunisiens ne se sentent pas encore préparés : une femme présidente ou chef du Gouvernement c’est presque inconcevable chez nous et dans le monde arabe.

Harem et sérail

Le Printemps soi-disant révolutionnaire tend au contraire à ravaler davantage la femme et à la confiner dans des rôles de subordination ou de franche soumission à l’homme. Les esprits « mal tournés » ne voient en elle qu’un objet de plaisir sexuel : la notion du « jihad ennikah » (une forme de sainte prostitution) connut un succès fulgurant auprès des groupes jihadistes et des centaines de nos filles se laissèrent tenter par l’expérience en Syrie. Dernièrement, une vieille septuagénaire reconnut s’être offerte contre de l’argent aux terroristes embusqués dans les hauteurs du Kef. Ce cas burlesque et triste à la fois n’est malheureusement pas isolé ; et ce qui est à craindre c’est qu’on en arrive au rapt des écolières à la manière de Boko Haram au Nigéria ou à la traite des femmes selon la méthode de Daëch en Irak. Pas plus tard que ce dimanche, les jihadistes de ce mouvement fondamentaliste enlevèrent trois cents femmes dont ils firent des servantes à tout faire ! Tous les groupes armés salafistes actuellement en activité au Moyen-Orient, au Maghreb et en Afrique n’ont pour chefs que des « abou foulen» (père d’untel) : pas un seul ne confie son destin à une « Omm foulen » (mère d’untel) ; dans le projet sociétal qu’ils préconisent et dans le régime politique (Califat) qu’ils comptent instaurer, la femme ne peut aspirer qu’à un statut de bonne épouse, de fertile femelle procréatrice et d’objet sexuel à disposition.

Quelle résistance ?

Comment après cela, parler de « Printemps » pour les femmes arabes et musulmanes ? Heureusement que la résistance s’organise et ne baisse pas les bras : l’année dernière, « H’rayer tounès » (les affranchies tunisiennes) en donnèrent la preuve en plusieurs occasions et plus particulièrement à l’occasion de la fête du 13 aout. Des dizaines de milliers de Tunisiennes de tous âges manifestèrent au Bardo contre le projet islamiste rétrograde ; elles étaient soutenues par autant d’hommes convaincus de leurs droits et de leur poids dans la famille et la société. Qu’en sera-t-il cet été ? Que prévoit-on pour demain ? Nous croyons que la mobilisation des tunisiennes est plutôt timide cette année : la résistance féministe s’est-elle essoufflée ? Non, sans doute pas : il semble tout simplement que cette résistance est en train de s’organiser sur d’autres terrains. Nos femmes libres se mobilisent pour les deux rendez-vous électoraux d’octobre et de décembre prochains. Elles entendent jouer un rôle plus actif et plus déterminant au sein des partis et des associations. Les intellectuelles, les journalistes, les juristes, les artistes, les sportives, les syndicalistes, les chefs d’entreprises, les ouvrières, toutes sont appelées à faire front contre le projet qui vise à les asservir et à leur barrer la route vers plus d’émancipation. Gare donc au relâchement ; car de l’autre côté, l’ennemi est bien armé pour parvenir à ses ténébreux desseins !

Badreddine BEN HENDA