L’invitée du Dimanche: Leila Toubel, comédienne et dramaturge.. « Les slogans glorifiant les valeurs cherchent à embellir une réalité hypocrite et un paysage morose » - Le Temps Tunisie
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L’invitée du Dimanche

L’invitée du Dimanche: Leila Toubel, comédienne et dramaturge.. « Les slogans glorifiant les valeurs cherchent à embellir une réalité hypocrite et un paysage morose »

Dimanche 13 Juillet 2014
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L’invitée du Dimanche: Leila Toubel, comédienne et dramaturge.. « Les slogans glorifiant les valeurs cherchent à embellir une réalité hypocrite et un paysage morose »

Entretien conduit par Faouzi KSIBI

Combien ils sont peu nombreux nos artistes qui sont dotés d’une conscience politique bien marquée. Malheureusement, il est rare d’en déceler à travers la plupart des œuvres présentées ou des discours tenus! Ce constat amer, qui est conforté par les très modestes prestations d’un bon nombre d’entre eux, et qui nous déçoit au plus hautpoint, est, toutefois, atténué par les quelques étoiles étincelantes qui brillent dans le ciel de la Tunisie révolutionnaire et éclairent de toute leur lumière éclatante tous ses coins et recoins. Grâce à leurs talents, leurs prouesses et leur abnégation, notre réalité est rendue transparente, déchiffrable et facilement accessible à tout un chacun. Avec leur torche de la vérité, ils essayent de montrer le chemin à suivre à leurs concitoyens, assurant par là un rôle pédagogique combien il est précieux en ces temps difficiles où plusieurs forces locales et étrangères font tout pour occulter cette vérité en vue de maintenir les gens dans l’ignorance et de tordre le cou aux consciences. Parmi ces rares étoiles de l’espoir, il y a notre invitée, cette artiste hors pair, pleine de qualités artistiques et humaines, qui est le prototype de l’artiste engagé et qui ferait ravir Gramsci, puisqu’elle conforte, parfaitement, sa fameuse théorie relative à « l’intellectuel organique » qui prend le parti de son peuple et qui défend, inconditionnellement et avec détermination, sa cause. Elle en est l’incarnation même. « Monstranum’S », la pièce théâtrale militante, mise en scène par son compagnon de route et de toujours, Ezzeddine Gannoun, dont elle a écrit le texte et où elle développe des visions prémonitoires et fait camper sous nos yeux les forces contrerévolutionnaires, anciennes et nouvelles, tout en essayant de dessiller les yeux des gens, est là pour illustrer ce statut d’avant-gardiste qui lui revient de droit. Notreartiste n’a pas attendu le 14 Janvier pour s’exprimer et faire entendre sa voix profonde, forte, résonnante et éloquente, elle s’est arraché cette liberté au temps de Ben Ali. C’est le propre des vrais artistes qui savent déjouer la censure de la dictature pour transmettre des messages codés à leur public. Ces messages, elle continue à les communiquer haut et fort comme elle l’a toujours fait; ils véhiculent l’espoir qu’elle place, plutôt, dans la jeunesse qu’elle trouve inventive et prometteuse, car notre dramaturge est blasée des politiques qu’elle considère comme étant à la solde de l’Occident dont ils lui empruntent l’attitude même lorsqu’il s’agit de la cause palestinienne.

-Le Temps : si on vous demandait de nous traduire les événements qui se déroulent, actuellement, à Gaza, en une œuvre dramatique, sous quelle forme vous les présenteriez?

-Leila Toubel : l’atrocité de la mort est plus grande que les mots, plus grande que les images et les couleurs. Comment une œuvre dramatique pourrait-elle traduire, raconter, conter un enfant qui meurt les yeux ouverts et le sourire aux lèvres ? En voulant parler des événements de Gaza, une œuvre dramatique se trouve obligée de surmonter toutes les formes possibles et imaginables pour plonger dans le rythme des bombardements, pour que le son soit le bruit des sirènes, la lumière le feu qui brûle la terre et les décombres comme seul décor. Quand il s’agit de raconter un génocide, l’œuvre dramatique s’invente une forme à la hauteur de l’horreur.

-Est-il possible, d’après vous, de concilier les dernières déclarations du président français, François Hollande, qui sont favorables à Israël et hostiles aux Palestiniens, avec son prétendu soutien à la révolution tunisienne ?

-D’abord, je ne sais pas du tout qu’est-ce que vous entendez par « soutien à la révolution tunisienne », que fait la France pour la révolution tunisienne ? Déjà en décembre 2010, quand les martyrs tunisiens commençaient à tomber, Mme Michèle Alliot-Marie, l’ex ministre des affaires étrangères, avait proposé le savoir-faire français pour mater les manifestants, et monsieur Fréderic Mitterrand, en voulant défendre son grand ami, a déclaré que parler de la dictature de Ben Ali était exagéré. Depuis que le gouvernement Hollande est en place, qu’a-t-ilfait pour la Tunisie qui connaît des bonds et rebonds et qui vit des crises très sérieuses même si j’ai toujours dit que cette bataille est la nôtre et que personne ne doit s’en mêler ? Nous ne sommes pas des mendiants, et si nous le sommes, nous sommes des mendiants de miracles et de l’impossible. M Hollande a exprimé la solidarité de la France face aux tirs de roquettes en provenance de Gaza et a condamné, fermement, ces « agressions » en accordant à Israël le droit à la « légitime » défense pour y riposter. Peut-être que M Hollande n’a pas accès à Internet pour voir le massacre des enfants palestiniens, ou qu’il s’évanouit à la vue du sang. Il ne faut pas se leurrer, on est du côté des causes justes ou on ne l’est pas. Sinon un appel est lancé pour boycotter les festivités du 14 juillet, beaucoup ont déjà déchiré leur carton d’invitation et seront devant la résidence de l’ambassadeur de France en Tunisie à la Marsa à partir de 21h pour manifester leur indignation.

-Quelle est l’explication que vous pouvez donner à propos de cette contradiction affichée par l’Occident qui, tout en prétendant défendre les causes justes, prend le parti, d’une manière inconditionnelle, des ennemis jurés de ces causes ?

-Je n’ose pas me hasarder à approcher ce genre d’analyse, vu la complexité de la question et tout ce qui se trame dans les coulisses qui nous sont interdites. Il nous est seulement donné à voir le spectacle bien monté et bien ficelé, ou les comédiens jouent impeccablement leurs rôles. Une chose est certaine, l’ordre mondial établi suit à la loupe ses intérêts et réagit en conséquence. Dans ce schéma, les causes humaines ne sont que des slogans qui cherchent à embellir une réalité, indispensablement, hypocrite et un paysage morose.

-Cette contradiction n’est pas seulement le propre des Occidentaux, mais également de certains de nos politiques, qu’est ce que vous en pensez ?

-Nos politiques dites-vous ? Parce qu’on en a ? Nos politiques sont les fidèles serviteurs et les compétents exécuteurs des agendas géopolitiques de l’Occident. La contradiction est la conséquence de l’adhésion – obligée – de telle ou telle vison du monde. Il y a des potiches en vitrine, mais il y en aussi d’autres dans les grands palais et les bureaux luxueux et je me demande si on ne choisit pas pour nos politiques la couleur de la cravate et la qualité de leur chaussettes. Cependant, ceux qui s’illustrent le plus, en la matière, et qui dépassent tous les autres en duplicité sont, de toute évidence, les islamistes du mouvement Ennahdha qui, au moment du vote du projet constitutionnel d’incrimination de la normalisation avec l’entité sioniste, s’y sont, farouchement, opposés, et les voilà maintenant qu’ils manifestent, énergiquement, contre cette dernière. D’un côté, ils refusent, catégoriquement, de l’incriminer, de l’autre, ils la condamnent, avec fermeté. Par leur attitude contradictoire, ils me rappellent le proverbe de chez nous qui dit « tuer sa victime et participer à ses funérailles ».

-Comment expliquez-vous le silence du gouvernement tunisien face au génocide de Gaza ?

-Je n’ai pas très envie de spéculer, mais je me dis peut-être, avec les temps qui courent et la stupéfaction totale face à des situations et des positions invraisemblables, je me dis qu’un gouvernement de technocrates n’est pas habilité à condamner, à s’indigner, à pousser un cri de colère, il n’a peut-être pas l’autorisation ou a-t-il simplement l’ordre de regarder en gardant le silence. Dans tous les cas les photos des corps déchiquetés des enfants sont loin d’être des « selfies ».

-Les artistes n’étaient pas assez nombreux, ni assez visibles dans les manifs d’avant-hier, comment comprendre cette attitude de leur part ?

-Chaque artiste est libre de vivre sa citoyenneté comme il la sent et de choisir la manière avec laquelle il exprime son indignation. Ne pas manifester n’enlève rien à l’engagement de certains artistes et leur prise de position par rapport à la cause palestinienne. Il y a des « artistes » qui n’ont jamais manifesté, il y en a ceux qui pensent que le seul moyen de résistance est la création et que la rue appartient aux « anonymes », tout dépend de comment on vit les choses, moi je me bats sur tous les fronts et j’adopte toutes les formes, je suis fatiguée, mais je ne peux pas me donner le luxe de lâcher, cela ne veut pas dire que j’ai raison, mais c’est mon choix et je me sens si bien que je n’ai pas la moindre envie de changer.

-Par quels moyens, selon vous, les artistes tunisiens pourraient-ils sensibiliser l’opinion publique nationale à la cause palestinienne ?

-Je me demande si l’opinion publique nationale a besoin d’être sensibilisée à la cause palestinienne. La Palestine est une blessure au cœur de notre société, une blessure qui saigne et qui ne se cicatrise pas, une blessure qui saigne d’avantage quand on voit les massacres sous les regards complices des alliés d’Israël. « Quel est le rôle des artistes ?» c’est la question sempiternelle qui monte en surface dans des moments où toutes les forces vives doivent être dans une dynamique commune pour élever la voix et crier : on n’est pas d’accord ! Les artistes ont, en effet, un rôle à jouer, celui d’être citoyens et de glisser tranquillement de leur tour d’ivoire pour voir ce qui se passe en bas.

-Pourquoi les artistes arabes n’essayent-ils pas d’élaborer un projet commun avec leurs homologues occidentaux en vue de corriger la fausse image que leurs sociétés se font de cette cause ?

-Je pense qu’il y a des possibilités et des initiatives, la volonté ne manque pas, mais ce genre de projets demande de gros moyens et beaucoup de sacrifices. Faut-il aussi trouver des partenaires qui partagent les mêmes valeurs, qui s’émeuvent des mêmes images et qui rêvent d’intervenir sur une réalité pour changer son goût amer. Quant à l’image de la cause palestinienne qui a besoin d’être corrigée, c’est une image qui concurrence, vainement, celle peinte par l’Occident et figée dans des aprioris, nous sommes des sociétés vues du ciel et les images satellitaires ne nous racontent pas.

-Quelle est votre évaluation de la saison culturelle estivale qui vient de démarrer ?

-Je ne vois pas de grands changements par rapport à ce qui se faisait avant et c’est normal, étant donné qu’une nouvelle politique culturelle a besoin de temps pour s’installer dans un paysage chaotique. Les festivals s’usent d’année en année, se font dans l’improvisation, cherchent le gain facile mettant à mort la qualité, se plient au soi-disant goût du public, ce public qu’on réfléchit à sa place, un public à qui on a ôté la possibilité de choisir. Nous sommes encore dans l’amalgame entre culture, art, animation et balbutiement. Une révision radicale de la « philosophie » des festivals est plus qu’une urgence.

-Comment expliquez-vous l’absence d’El Hamra des festivals de cette année ?

-Avecsa dernière production, « Montranum’S », El Hamra a donné une représentation exceptionnelle le 23 juillet 2013 au Théâtre romain de Carthage qui a marqué la 49ème édition de ce grand festival. Le 6 août, une autre belle représentation a été donnée au festival International de Hammamet. Quand on fait ces deux grands festivals et qu’on n’a pas une nouvelle création, c’est normal qu’on soit absent de la programmation de cet été.

-L’œuvre dramatique présentée à la télévision, en ce mois de ramadhan, s’est distinguée, comme toujours, par sa profusion. A-t-elle réussi aussi à en assurer la qualité ?

-Je ne peux parler de ce que j’ai vu avec un filtre sur les yeux, parce que j’ai décidé de faire plus intéressant dans ma vie que de me clouer devant la télé pour regarder … comment j’appellerai ça ? Un vomitif ça ira

-Trois ans après la Révolution, quel est le bilan que vous pouvez établir de la vie artistique en Tunisie ? A-t-elle évolué?

-La vie artistique a évolué du fait de l’acquis de la liberté d’expression, même si on bute à la facilité dans notre exploration de cet espace qui n’est pas tout a fait nouveau. Quelques créateurs ont pu arracher une part de liberté du temps de la dictature et ont pu jongler avec la censure pour passer leur message.

Aujourd’hui, il y a une jeunesse qui nous surprend, qui propose une autre forme artistique en dehors des sentiers battus, qui occupe la rue, qui va dans les quartiers défavorisés, à l’intérieur des régions, qui part au secours d’une couche sociale perdue et désespérée. La vie artistique s’imbibe de cette Tunisie qui se bat pour continuer à être debout, et c’est dans ce sens qu’elle évolue au rythme des événements politiques et sociaux.

-Vous venez de rentrer d’un voyage ou vous avez participé à des activités dramaturgiques, parlez-nous en. Et quels sont vos projets d’avenir que ce soit dans le cadre d’El Hamra ou en dehors ?

-Le parcours théâtral est un projet qui a été porté et rêvé par Ezzeddine Gannoun et Gérard Astor ex directeur du théâtre Jean Vilar de Vitry-sur-Seine.

Ce programme cible les Français d’origine maghrébine et africaine et consiste à l’organisation d’ateliers d’écriture et de jeu d’acteur. Travailler aujourd’hui sur le problème identitaire des générations à la recherche d’un territoire est très important, en soulignant que l’objectif de ce programme est loin d’être thérapeutique, il est purement professionnel artistique et humain. Pour ce qui est de mes projets, je suis sur un nouveau texte dont j’ai entamé l’écriture en août 2013 et que je n’arrive pas à finir, je suis malmenée tous les jours et je n’arrive pas à me concentrer… mais ça viendra, écrire c’est aussi vivre pour moi.

-Les élections approchent à grands pas et le climat politique et social n’est pas encore assaini. Quel est la formule la plus appropriée pour que les forces progressistes et démocratiques puissent éviter le scénario du 23 octobre 2011 ?

-Dégonfler les égos tous les matins, regarder un peu plus loin que le nombril, ne pas se regarder dans son miroir et se dire « miroir oh miroir suis-je toujours le plus beau, le plus fort ? » Les politiques doivent faire un travail immense sur eux-mêmes avant de s’adresser à un peuple exaspéré par la nullité de beaucoup. Ils doivent revoir leur discours excités, qui nous plongent dans un mal-être insoutenable, et comprendre que l’union fait la force face à toutes les menaces qui guettent notre projet sociétal. Ils ont des ambitions minimes, nous avons de grands rêves, quand est-ce qu’ils vont le comprendre ?… Pardon, j’ai oublié qu’on parle chinois et que personne ne comprend

FK