Capitaine au long cours qui n’a jamais baissé la tête… - Le Temps Tunisie
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2017

Hommage à Hechmi GHACHEM

Capitaine au long cours qui n’a jamais baissé la tête…

Jeudi 26 Juin 2014
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Capitaine au long cours qui n’a jamais baissé la tête…

Il était l’être le plus doux de la terre, et il n’avait pas choisi d’être dans les marges. On l’y avait acculé. Sa légende l’avait toujours précédé. Parce qu’il était pudique, parce qu’il était humble justement, et qu’il était très fier, il fallait qu’il se cache derrière une carapace de faux « dur-à-cuire » qu’il n’a jamais été réellement, pour donner le change, pour se protéger, car en réalité, il avait l’âme et le cœur d’un poète, et chez lui, cela avait un sens. Du coup, il dérangeait. 

Il dérangeait « l’establishment », qui n’a jamais aimé les esprits libres, et ceux qui choisissent de nager à contre-courant, parce qu’ils sont en quête de vérité et que lui affectionne les eaux troubles, là où la fange tue dans l’œuf tout idéal de pureté, caressant plutôt les conformismes les plus bas, nivelant dans les caveaux, et refusant de regarder le ciel, de peur d’être écrasé par trop de lumière, ce qui irait à l’encontre de ses aspirations aux antipodes ; et tous ceux nombreux, qui se sont à chaque fois dressés sur son chemin, se donnant le mot pour lui barrer la route, le renvoyant dans les lisières, faute de pouvoir être comme lui : dans les hauteurs. « Là où il n’y a pas d’encombrements… ». Dixit De Gaulle. Alors, lui un fils de marin, l’enfant de Mahdia, changeait de cap, investissait d’autres terres de prédilection, pour créer à nouveau, façonner d’autres rêves, qu’il s’arrangera toujours pour porter à terme, contre vents et marées, jusqu’à ce que cet « ennemi », qui renaissait à chaque fois sous des traits nouveaux, se mêle de glisser, à chaque fois sournoisement, traîtreusement, ce grain de sable qui viendra enrayer la machine, et l’arrêter dans son élan. C’est facile, c’est chose aisée puisqu’il ne voyait jamais venir le coup, étant trop occupé à chaque fois, par sa quête de transcendance, pour s’imaginer que d’aucuns, en lieu et place de forger leur destin, choisissaient plutôt de donner sens à leur vie, en cherchant à démolir quand son idéal à lui était de construire.

Novembre 2004 il écrira, dans la « Conspiration des dormeurs » : Un être solitaire ne peut pas grandir, ni évoluer parmi un peuple qui ne demande qu’à dormir. Fin de citation. 

C’est en somme ce qu’il reprendra dans son dernier livre : « Discours d’un jeune âne amoureux », avec l’histoire de cet épi de blé, ayant atterri accidentellement dans ce jardin délaissé où croupissaient les mauvaises herbes. Cela pourrait résumer toute sa vie, dès l’instant où il revint chez lui en Tunisie, par amour pour ses parents, confiant en l’avenir dans son pays qu’il avait quitté onze années plus tôt pour la France, pour entreprendre des études de théâtre (mise en scène et comédie), ne doutant point qu’il suffisait de vouloir, pour pouvoir. En fait, il s’était trompé d’histoire. La sienne propre particulièrement. La large parenthèse parisienne, une fois les études achevées, avait été autrement prolifique. Serge Reggiani, son ami, qui l’avait accueilli et encouragé dans sa vocation, comme s’il avait été l’un de ses enfants, le film dont il signa le scénario, et qu’il tourna avec Pierre Clémenti, « Radio-Soleil » où il travailla d’arrache-pied, à faire parvenir au plus loin, la voix des Palestiniens, pendant le siège de Beyrouth par l’armée israélienne, donnant par ailleurs, et surtout, l’occasion, aux immigrés de tous bords, de s’exprimer enfin sur ce qui les préoccupait, mettant en avant la dureté de leur quotidien, mais aussi, la richesse de leur culture protéiforme, puisque c’était la vocation de ce qui fut l’une des premières radios libres en France. Tout cela il l’avait laissé derrière lui, dans l’espoir d’accomplir d’autres rêves intra-muros. Béchir Ben Slama était ministre de la Culture à l’époque, et Hechmi Ghachem, pour être près de ses parents, demanda à fonder la première troupe théâtrale de Mahdia. « Caligula », Sicilia »… é la navé va, jusqu’à ce que la censure se mêle de remettre de l’ordre dans ce qu’elle considérait comme étant une forme d’outrage à sa majesté la quiétude ambiante. Deux ou trois pièces furent censurées coup sur coup, et l’aventure s’arrêta.

A l’assaut de la capitale ? La culture étant une manière d’être,  Sindbad Bey comme il signait ses papiers dans la revue Réalités, où il collabora notamment, aux côtés de quasi tous les journaux de la place (, Dialogues, Le Quotidien, Le Temps, La Presse…, et nous en oublions), était féru de tous les arts. Les arts plastiques particulièrement, ayant côtoyé au plus près tous les grands noms de la scène picturale tunisienne. Et il avait la plume, autant acerbe que pertinente ; Alors, il n’hésita pas à semer à tous vents, quitte à se retrouver à chaque fois, justement dans les marges, parce que sa stature indisposait, que son charisme agaçait, et qu’il faisait de l’ombre… Il n’est pas besoin de préciser que ces écrits étaient ciselés comme de purs diamants : ils resplendissent toujours. Pas besoin d’ajouter que sa verve était puissante : ce n’est pas pour rien qu’il était à chaque fois, évincé injustement. 

Ce n’est pas vrai qu’il se lassait et qu’il partait tout seul. Il ne se plaignait pas. Mais un jour il a dit une seule phrase : « A vingt-cinq ans à Paris, j’avais fait un film et co-fondé une Radio. A cinquante- ans aujourd’hui en Tunisie, je n’ai pas le droit de travailler ». Son enfant allait naître dans deux semaines. On lui avait fait d’avance le même cadeau empoisonné. 

C’est à la suite de tous ces mêmes scénarios à rebondissements que l’Espace Bouabana est né. Grâce à un mécène éclairé, son ami de longue date : Ahmed Aloulou. 

De l’eau est passée sous les ponts. Ses BIP (Brigades d’Intervention Plastique) qui firent merveille en Amérique, grâce à un autre passeur, séduit par le concept : le peintre David Black, pour qui cette idée de Hechmi Ghachem, fit figure de révélation puisque jusqu’à ce jour, il continue de faire la tournée des universités américaines pour parler de la « peinture collaborative tunisienne », et de « l’éblouissement qu’il connut à Tunis, à l’Espace Bouabana pour les Arts ; son magazine « Courrier de Tunisie », fondé avec son ami Aziz Ghozzi juste après la révolution, où il put enfin, accompagné d’une équipe certes restreinte, mais efficace, et enfin loin des ciseaux bêtes et méchants de la censure, s’adonner à son exercice favori : dénoncer les mensonges et les compromissions, d’un nouveau pouvoir en place, réactionnaire, à relents wahhabite, et dont le projet sociétal en vue ne pouvait correspondre, en aucune façon, à une Tunisie, riche de ses trois mille ans d’Histoire, ni aux Tunisiens, qui n’ont pas fait la révolution pour se retrouver otages d’un idéal obscurantiste. 

La revue a fait de la résistance pendant une année. Lorsque tout s’arrêta, Hechmi Ghachem Bey s’investit encore plus dans l’Espace Bouabana qu’il n’avait, en réalité jamais délaissé. Mais son pays l’a eu à l’usure. Vers la fin, il était épuisé. Et si les « bas-fonds » et les marginaux l’ont toujours inspiré, surtout parmi les créateurs et les artistes de tous bords, il n’empêche que lui était de ceux qui regardent la mer… 

Il portait toujours ses lunettes de soleil même la nuit, mais il avait le regard clair. Et la pureté d’un enfant au fond de son cœur. C’est peut-être pour cela qu’il était fatigué. Ses dernières forces, il les avait placées dans son dernier livre : « Discours d’un jeune âne amoureux ». Il comptait les pages, comme il comptait les jours qui lui restaient à vivre. Sans se l’avouer vraiment parce qu’il voulait que demain naisse à nouveau pour son fils, avec le désespoir d’appréhender déjà, qu’il ne sera peut-être plus là pour lui tenir la main en chemin.

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire mais la vérité est que Hechmi Ghachem n’a jamais cherché à être dans les marges. Il a été marginalisé ; car son côté solaire mettait en colère tous ceux qui, ne pouvant faire comme lui, ont tout fait contre lui. 

Voilà, il est parti, et cela fait déjà quarante jours. A chaque fois qu’il a fait un rêve, il l’a porté à bouts de bras, et ne l’a pas lâché en chemin. Contre vents et marées. C’était un capitaine au long cours ; fils du « Raîs » Khlifa Bey. Et papa de Souleimane Bey. Il lui disait : « Ne baisse jamais la tête mon fils». Tout comme le lui avait appris son père.

Samia HARRAR 

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