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Editorial de José Graziano Da Silva Directeur Général de la FAO

La faim, mais aussi la malnutrition

Mercredi 18 Juin 2014
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La croissance continue affichée par les pays en développement, d’une part, et les politiques de réduction de la pauvreté, d’autre part, ont contribué à améliorer à la fois les revenus et la sécurité alimentaire mondiale. Ce nonobstant, l’éradication de la faim demeure un enjeu colossal qui a un impact sur toutes les autres tentatives d’amélioration des conditions de vie.

Le nombre de personnes souffrant de faim chronique était estimé à 842 millions entre 2011 et 2013. A l’échelle mondiale, cela représente un individu sur huit qui n’a pas d’accès régulier à une quantité de nourriture suffisante pour pouvoir apprendre, travailler, éviter la maladie et vivre une vie saine et productive. 

L’agriculture reste le moyen principal pour améliorer tant l’accès à la nourriture que les revenus des familles vulnérables dans le monde. Les politiques visant à doper la productivité agricole et le développement rural, en particulier lorsqu’elles sont ciblées sur les petits exploitants, peuvent contribuer à créer des emplois et à réduire la faim – même en présence de pauvreté diffuse.

Cependant, la quête d’une vie meilleure doit nécessairement affronter un autre problème souvent indissolublement lié, celui de la malnutrition sous toutes ses formes. 

Au moins deux milliards de personnes souffrent de carences diverses en vitamines et minéraux et de pathologies apparentées. La malnutrition nuit au bien-être à toutes les époques de la vie, et elle serait à l’origine du décès de quelque 2,6 millions d’enfants chaque année.

Dans certains des pays en développement les plus dynamiques et influents du monde, la menace de la malnutrition pèse sur la prochaine génération de parents, d’enseignants, de scientifiques et de leaders. 

Une nutrition insuffisante est à l’origine de retards de croissance, de l’affaiblissement des systèmes immunitaires et de difficultés d’apprentissage et de concentration. Si une nourriture en quantité suffisante est indispensable à la survie d’un être humain, la juste combinaison d’aliments sains et nutritifs est fondamentale pour son avenir et pour le bien-être, la santé et le développement de communautés et d’économies entières.

Certains progrès ont été accomplis en matière de réduction de la faim au cours des vingt dernières années, tels que mesurés par le premier Objectif du Millénaire pour le développement (OMD) consistant à réduire de moitié la prévalence de la sous-alimentation d’ici 2015. Quelque 60 pays ont déjà atteint – ou sont en bonne voie de réaliser – cette cible par rapport aux critères de référence de 1990-91. 

Des pas en avant ont été réalisés également contre la malnutrition. Le retard de croissance chez les enfants, qui constitue un indicateur clé du fléau, a régressé. Néanmoins, si les tendances actuelles se poursuivent, un demi-milliard d’enfants supplémentaires en seront victimes au cours des 15 prochaines années.

Par ailleurs, environ un milliard et demi de personnes sont en surpoids, dont un demi-milliard serait obèse, et de ce fait, plus vulnérables aux maladies non transmissibles d’origine alimentaire. 

La malnutrition coûte cher: jusqu’à 5 pour cent du revenu mondial, soit 3.500 milliards de dollars en termes de perte de productivité et de dépenses de santé, ce qui équivaut à 500 dollars par personne. 

Tout cela fait de la nutrition une question d’intérêt public. Et le débat sur la malnutrition et la faim peut relever du domaine scientifique, social et économique, mais il est avant tout politique.

 

Affronter la malnutrition

Une bonne nutrition commence par un accès à une alimentation nutritive. Il faut améliorer les systèmes alimentaires afin de mettre ces aliments nutritifs à la disposition et à la portée de tous les êtres humains toute leur vie durant, comme le montre le dernier rapport de la FAO La Situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture: Mettre les systèmes alimentaires au service d’une meilleure nutrition. 

Pour vaincre la malnutrition sous toutes ses formes – apports caloriques insuffisants, carences en micronutriments et obésité – il faut toutefois associer diverses interventions appropriées sur les systèmes alimentaires, la santé publique, l’éducation et la protection sociale, et ce, afin de garantir la disponibilité et l’accès à des aliments nutritifs, réduire la vulnérabilité des populations pauvres face à la maladie, et améliorer la sensibilisation des consommateurs aux sources de bonne nutrition. 

Les systèmes alimentaires doivent veiller en particulier à satisfaire les besoins des mères et des jeunes enfants. La malnutrition durant la phase critique des mille premiers jours de vie à compter de la conception peut provoquer des dommages physiques et cognitifs permanents chez l’enfant, ainsi que des préjudices durables pour la santé de la mère. 

La plupart des gouvernements font l’impasse sur la nutrition qui manque d’une autorité responsable. La nutrition est une question d’intérêt public, et l’affronter est une tâche complexe qui requiert un engagement politique vigoureux, un encadrement aux plus hauts niveaux, et une coopération et une coordination sans précédent entre les différents ministères et partenaires. 

 

Hausser le ton du débat

Fort heureusement, les décideurs et chefs des communautés du monde entier sont parvenus à raviver le débat sur la malnutrition en la plaçant, aux côtés de la sécurité alimentaire, en tête des priorités de l’agenda international de développement. 

Le Défi Faim Zéro, lancé par le Secrétaire général de l’ONU en 2012 à la Conférence sur le développement durable Rio+20, reconnaît le lien intrinsèque existant entre développement et une bonne nutrition pour tous. Il appelle à un monde libéré de la faim, sans retards de croissance, sans pertes et gaspillages alimentaires, avec une agriculture durable et le doublement des revenus des agriculteurs pauvres.

La sécurité alimentaire et la nutrition figurent désormais au cœur des discussions visant à définir les travaux du Groupe de haut niveau sur l’Agenda de développement post 2015, et elles ont fait l’objet de réunions de haut niveau organisées à Londres en 2013 par les Gouvernements du Royaume-Uni et du Brésil.

Le ton va encore monter d’un cran du 19 au 21 novembre 2014, lorsque la FAO, l’OMS et d’autres organisations du système des Nations Unies organiseront conjointement la deuxième Conférence intergouvernementale sur la nutrition (CIN2), 22 ans après la première qui s’est tenue en 1992. 

La CIN2 jettera les bases d’une coopération internationale soutenue et d’une meilleure coordination des politiques pour surmonter la malnutrition. Elle devrait également permettre de faire entendre de multiples voix. Si les gouvernements ont le dernier mot sur les questions de politique, les acteurs non étatiques n’en ont pas moins d’importantes contributions à apporter au défi pluridimensionnel d’une meilleure nutrition. 

En instaurant une coopération plus efficace, nous avons une réelle opportunité de mettre fin à ce fléau pesant sur l’humanité en l’espace d’une génération. Mais uniquement si le discours se concrétise en une action cohérente qui touche toutes les familles.

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