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Littérature

Si l'Egypte m'était contée, version Alaa l Aswany

Mercredi 4 Juin 2014
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Automobile Club d’Egypte, le nouvel opus du Cairote Alaa El Aswany, s’inscrit dans la veine du grand roman populaire qui constitue la marque de fabrique de ce conteur au souffle tolstoïen.
Ce livre raconte l’extravagance et la décadence des dernières années de la royauté égyptienne. Une narration maîtrisée où se mêlent l’Histoire et les temps modernes.
« La maladie du monde arabe, c’est la dictature », aime répéter le romancier égyptien Alaa El Aswany. Une pathologie profondément enracinée contre laquelle l’écrivain s’est battu dans les rues et sur les places publiques de son pays, manifestant aux côtés des étudiants et autres révolutionnaires de la place Tahrir qui ont fait chuter Moubarak, mais aussi son successeur Mohammed Morsi qui lui voulait imposer la dictature de la religion et des Frères musulmans.
Cofondateur du mouvement « kifaya » qu’il a créé dans les années 1990 avec d’autres intellectuels de son pays, l’auteur de l’immense Immeuble Yacoubian (2006) combat aussi à travers ses écrits les excès et les abus du pouvoir.
On se souvient de ses chroniques publiées dans les journaux égyptiens entre 2008 et 2011 qui se terminaient systématiquement par la formule « La démocratie est la solution » en réaction à « L’islam est la solution », formule longtemps brandie par l’opposition religieuse à Moubarak. Les chroniques les plus représentatives de cette série ont fait l’objet d’une traduction française il y a quelques années sous le titre Chroniques de la révolution égyptienne (2011).
Les pachas dissolus
Le nouveau roman d’Aswany qui vient de paraître en français ne déroge guère à la règle, mais cette fois nous quittons les rives de l’Egypte contemporaine pour plonger dans l’Histoire. Avec Automobile club d’Egypte, le romancier-conteur au souffle tolstoïen nous entraîne aux sources
même de la modernité égyptienne.
L’intrigue se situe dans les années 1940, dans l’Egypte aristocratique des pachas dissolus, dont le destin dépend encore, malgré l’indépendance formelle obtenue en 1922, du bon vouloir des colonisateurs
britanniques. Pas pour très longtemps, toutefois, car la révolte gronde sous la surface lisse et opulente de la vie de la haute société cairote. Elle débouchera bientôt sur le coup d’Etat des généraux menés par un certain Nasser. Le récit d’Aswany s’arrête un peu avant, se contentant de lever un coin du voile sur l’avenir nationaliste et turbulent qui se prépare.
Ce nationalisme montant, tout comme les turbulences et les divisions sociales que connaît l’Egypte des années 1940, sont magistralement incarnées dans le roman par les personnages issus de tous les rangs et toutes les sphères de la société égyptienne. Serviteurs et colons, pachas et prostitués, notables déclassés et princes rouges, étudiants et prédicateurs, veuves éplorées et jeunes filles en fleur cohabitent dans ces pages, dans le désordre de la vie, maîtrisé avec brio grâce à une narration au cordeau. Les destins des personnages se croisent, s’affrontent parfois dans la tension qui est le véritable ressort de la fiction d’Alaa El Aswany.
Il y a du Balzac dans ce fourmillement fécond des vies, mais aussi du Tchekhov, du Hemingway et surtout le prix Nobel égyptien Neguib Mahfouz dans les pas duquel le dentiste devenu romancier veut inscrire ses récits. D’où sans doute cette compassion, cette empathie avec lesquelles Aswany raconte les vies, leurs écarts et leurs drames. Ses personnages, même les plus monstrueux, se révèlent être des êtres complexes, doués d’une psychologie sophistiquée, pris dans les rets de leurs propres contradictions. Tel est le cas notamment d’El Kwo, le chambellan noir du roi et maître des serviteurs.
Haut en couleurs et en colère, l’homme fait régner la terreur parmi ses subordonnés, mais sa cruauté n’a d’égal que sa fragilité de statut dans une fin de règne dont l’explosion finale va balayer les vestiges d’une monarchie devenue définitivement obsolète.
Le principal protagoniste de ce roman est l’automobile club où se déroule l’essentiel des actions. Les lieux sont importants et vibrants de vie dans les romans d’Aswany. Véritables microcosmes,
ils sont aussi les métaphores de la société dans laquelle les personnages évoluent. Or si comme l’immeuble Yacoubian, l’Automobile Club du Caire semble si puissamment incarné, c’est aussi sans doute parce que ce bâtiment existe vraiment. Comme le rappelle le traducteur du roman Gilles Gauthier dans sa préface, « l’Automobile Club du Caire dresse toujours ses hautes façades classiques au coeur de la ville ».
Fondé en 1924 et construit sur le modèle du Carlton à Londres, ce club fut longtemps un lieu de rendez-vous de la haute société égyptienne, où se croisaient aristocrates et colons. Ils venaient s’y encanailler en jouant au poker et en buvant du whisky qui coulait à flot. Le roi Farouk lui-même, dernier rejeton de la famille ottomane qui a régné sur l’Egypte depuis le XIXe siècle, amateur de poker et de belles femmes, aimait passer ses soirées dans l’établissement tenu à l’époque par des Anglais.
Il se trouve qu’Aswany connaît ce lieu depuis son enfance. Son père, avocat du club, l’y emmenait régulièrement à la fin des années 1960. Il en a conservé de nombreux souvenirs, notamment ceux des anecdotes croustillants rapportés par des vieux serviteurs qui avaient connu le club à l’époque où le roi Farouk fréquentait
ce lieu. L’imagination et la plume du romancier ont fait le reste, transformant le club en cette ruche qu’il fut sans doute dans ses années de gloire, débordant d’activités, de fêtes et de cérémonials. Or toutes les bonnes choses ont une fin. Dans une des pages mémorables et centrales
du roman, on voit un jeune serviteur gagné par les idées nationalistes et communistes, installer une caméra au-dessus de la table de jeu, pour révéler au grand public la vie dissolue du monarque. Ce sera le début de la fin de la monarchie égyptienne.
Mêlant ainsi l’Histoire et les vies privées, tout en restant fidèle à sa stratégie
de donner directement la parole aux personnages (le roman s’ouvre sur un dialogue entre l’auteur et ses personnages venus renseigner le dernier sur leur évolution), Aswany a reconstruit l’atmosphère de la période des années 1940. Mais son Automobile Club de l’Egypte n’est pas seulement un roman historique, car le microcosme pré-révolutionnaire qu’il décrit est aussi une métaphore.
Celle de la période contemporaine où, comme le dit Aswany, « les Egyptiens vivent de nouveau tiraillés entre la certitude que l’ancien régime ne peut perdurer et les espoirs et les incertitudes des lendemains post-révolutionnaires ». La dictature, ce mal si arabe, n’a peut-être pas encore dit son dernier mot sur les rives du Nil ! (Agences)
Automobile Club d’Egypte, par Alaa El Aswany. Traduit de l’arabe par Gilles Gauthier. Actes Sud, 512 pages