Adieu Abdeljelil Dammak : Journaliste et gentleman… chevalier d’une plume sans concession ! - Le Temps Tunisie
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Hommage

Adieu Abdeljelil Dammak : Journaliste et gentleman… chevalier d’une plume sans concession !

Mardi 3 Juin 2014
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Abdeljelil Dammak vient de nous quitter pour un monde meilleur, mais sa vie aura été un hymne à Dar Assabah et à la presse tunisienne, en général.
Comment être un homme libre, un penseur alerte et rigoureux et un journaliste sans concession  dans un système de parti unique !
Voilà l’équation que Si Abdeljelil a dû résoudre tout au long de sa vie à la recherche de la vérité mais aussi de la lumière dans un contexte de société hermétique à la diversité et à la liberté d’écrire et d’être.
Nous étions au printemps de 1975, ces douze « salopards » que feu Si Habib Cheikhrouhou, fondateur et boss de Dar Assabah, a réussi à rassembler et à engager pour la création d’un journal libéral sans être de droite, gauchiste sans être stalinien et libre sans être anarchiste ni nihiliste. Ce fut la naissance de notre quotidien « Le Temps », un 1er juin 1975, avec cette équipe de « damnés » de la presse tunisienne j’en cite Nabil Ben Khelil, limogé de la RTT, votre serviteur limogé de la TAP, Mustapha Khammari et Habib Bayoudh, pestiférés du système officiel, Moncef Ben Mrad et Tahar Ayachi, jugés trop gauchisants et rebelles, Souhayr Belhassen, Anissa Barrak, Fatma Bakir, et Fadhila Bergaoui, « la junte » féminine progressiste et très militante des droits de l’Homme, sans compter les jeunes loups menés par notre rédacteur en chef principal actuel Raouf Khalsi qui ne se faisaient pas prier pour rendre la vie très inconfortable aux ministres de Bourguiba et de feu Hédi Nouira, Premier ministre.
Notre premier contact avec Si Abdeljelil Dammak, directeur de la rédaction du groupe et héritier du fauteuil, oh combien instable,  du maître feu Hédi Laâbidi, a été de situer  notre ligne éditoriale par rapport  à l’organe   mère, le prestigieux « Assabah » journal combattant anti-colonialiste  et proche des luttes démocratiques et sociales. Il savait pertinemment qu’on allait être plus à gauche que l’orthodoxie de la maison. Mais, on a très vite compris  que ce journaliste de race était des nôtres parce qu’il faisait prévaloir la sacralité  de l’information et la liberté des commentaires, y compris la critique et l’évaluation de l’action gouvernementale, ce qui était à l’époque une première. Au fil des jours, Abdeljelil Dammak sans interférer dans nos choix et nos écrits, non seulement laissait faire, mais il était notre soutien indéfectible auprès du « boss » Si El Habib, qui était  harcelé du matin au soir par les ministres fâchés et en colère du fait de nos commentaires.
Je me rappelle de cette « lettre ouverte à Bourguiba » écrite par notre collègue et confrère, l’inimitable Moncef Ben Mrad où il critiquait sévèrement M. Chedli Klibi (en personne) alors qu’il était ministre de Bourguiba et très influent dans l’environnement de la présidence de la République ; Si El Habib ne savait plus où donner de la tête, il nous convoque très énervé : « Alors, maintenant, on s’attaque à Bourguiba et à son premier homme de confiance… vous allez finir par mettre les clefs sous le paillasson et la fermeture de la boîte… » et Si El Habib d’ajouter : « Vous ne connaissez pas Bourguiba » ! Nabil Ben Khelil, rédacteur en chef principal, avec son flegme britannique lui rétorque : « Bourguiba est bien un être humain comme tout le monde… pourquoi le ménager ! » Et Si El Habib de répondre : « Oui, mon cher ami… mais avec cette petite différence… Bourguiba met en prison » !
A la sortie  de la réunion houleuse, Si Abdeljalil vient nous rejoindre à nos quartiers : « Ok, les gars… ne vous en faites pas… faites votre boulot, notre destin c’est le trapèze, la tempête permanente et la navigation à vue… je me charge de Si El Habib » !
Abdeljelil Dammak était aussi une plume merveilleuse et puriste de la langue arabe. Clarté et rigueur mais un grand sens de l’analyse et une vision avant-gardiste quand la liberté se payait cher, parce que rare.
Journaliste, écrivain, éducateur, Abdeljelil Dammak était aussi l’élégance, l’amitié franche et l’humilité. Un prince et gentleman avec la permanence du sourire amical et l’amour de la patrie.
Adieu chevalier…. Les plumes d’Assabah et du Temps, toujours reconnaissantes !

 

Ton ami, ton frère : Khaled Guezmir