Des quartiers populaires en quête d’identité - Le Temps Tunisie
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Dossier

Des quartiers populaires en quête d’identité

Mardi 27 Mai 2014
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L’Agence Française de Développement (AFD) et l’Agence de Réhabilitation et de Rénovation Urbaine (ARRU) organisent, conjointement, une exposition photographique sur la réhabilitation des quartiers populaires en Tunisie intitulée « Rendre la ville accessible à tous. », qui se déroule du 21 mai au 8 juin 2014 à la Maison de la culture Ibn Rachiq à Tunis. C’est une opportunité pour jeter de la lumière sur les conditions de vie difficiles dans ces quartiers et sur les efforts déployés pour les améliorer. Le vernissage de  cette exposition a été organisé le 20 mai 2014 en présence de l’Ambassadeur de France en Tunisie, M. François Gouyette, du Ministre tunisien de l’Equipement, de l’Aménagement du Territoire et du Développement Durable, M. Hedi Larbi, ainsi que du Secrétaire d’Etat aux Affaires Régionales et Locales, M. Abderrazak Ben Khlifa. A cette occasion, on a projeté un documentaire intitulé « Construire la Tunisie  » qui donne la parole aux habitants des quartiers populaires et présente les programmes de réhabilitation engagés. Il est à noter que l’exposition et le film sont le fruit du travail réalisé par un photographe, Augustin Le Gall et par les documentaristes Félix Vigné et Xavier Mutin, qui ont parcouru en janvier 2014 les quartiers populaires de six villes tunisiennes : Gafsa, Kairouan, Le Kef, Médenine, Sfax et Le Grand Tunis. A travers ces deux objets artistiques, l’AFD et l’ARRU ont voulu sensibiliser les décideurs et le grand public aux enjeux auxquels font face les quartiers populaires en Tunisie. Les images et les témoignages sont très émouvants et illustrent bien les souffrances de ces citoyens de seconde zone. L’objectif est également de  faire connaître les efforts financiers, techniques et humains importants engagés dans la réhabilitation et l’accès de tous aux services de base. Enfin, ces supports ont pour objectif d’engager un échange sur les politiques urbaines en Tunisie afin de trouver et tester les alternatives au phénomène de l’habitat informel.
L’apport de l’ARRU et de l’ADF
Depuis le début des années 80, l’Etat tunisien a lancé d’importants programmes nationaux de réhabilitation de ces quartiers. Cette réhabilitation consiste à apporter aux habitants des services publics de base : l’eau potable, l’assainissement, l’éclairage public, le revêtement des voies d’accès. Plus récemment, les programmes de réhabilitation ont également permis la construction de terrains et salles de sport, d’espaces de jeux pour les enfants et de locaux pour des artisans et commerces. Ce processus de réhabilitation impacte directement les conditions de vie des citoyens de ces quartiers, en améliorant l’hygiène, la sécurité, l’accessibilité et la circulation et donc l’ouverture sur le reste de la ville. Les quartiers réhabilités connaissent des mutations importantes : densification, ouverture de commerces, de services, d’ateliers, embellissement des maisons et revalorisation immobilière. Progressivement, ces quartiers se transforment et deviennent des lieux vivants et dynamiques qui font partie intégrante de la ville. L’ARRU est intervenue dans plus de mille quartiers sur l’ensemble du territoire national, contribuant, ainsi, à l’amélioration du cadre de vie des habitants. De son côté, l’AFD a financé plusieurs programmes de réhabilitation pour un montant total de 160 millions d’euros. Cet investissement dans le secteur urbain et les infrastructures de base se poursuit, aujourd’hui, dans le cadre du programme d’appui à la politique de la ville en vue d’améliorer les conditions de vie dans les quartiers périphériques et de penser la ville de demain. La structuration de ce programme comprend trois composantes: programme prioritaire de réhabilitation et d’intégration des quartiers d’habitation, appui à la structuration de la politique de la ville et appui au renforcement des capacités des collectivités locales. Il est à rappeler que le champ d’intervention de l’AFD en Tunisie, c’est également la gestion intégrée des ressources en eau ainsi que la dépollution, devenue un vrai fléau pour notre pays, et ce en contribuant, activement, à l’amélioration des infrastructures de dépollution de l’eau et des systèmes d’assainissement des quartiers populaires ou des zones rurales de l’intérieur du pays (voir notre article du 1er avril dernier).

 

Démocratiser l’urbanisme
Il est question de penser à la manière de réhabiliter les quartiers populaires, entonne le directeur de l’AFD. Pour lui, la valeur ajoutée à l’immobilier dans ces quartiers rénovés ne devait pas occulter les difficultés rencontrées lors de l’exécution de ce projet et les limites des procédés employés. D’où la nécessité d’en inventer d’autres encore plus efficaces. Il est rejoint dans ce raisonnement par le ministre de l’environnement qui, bien qu’il considère que le logement soit un capital social, se demande pourquoi sommes-nous, toujours, en train de courir derrière l’habitat informel. Toutefois, il impute cet échec de gestion et d’aménagement urbain, principalement, aux difficultés existantes aussi bien au niveau de la planification qu’au niveau de la gestion du foncier. Face à la dégradation des services publics et à l’absence de l’infrastructure de base, l’intervention de l’ARRU devient une revendication populaire, affirme le secrétaire d’Etat. Soulignant le grand apport des photos et du documentaire projet quant à la sensibilisation de l’opinion publique, l’ambassadeur de France met en valeur l’art et la culture comme moyens privilégiés permettant le développement de thèmes sociaux. Repenser la politique de la ville, selon lui, c’est aussi réviser la législation existante. Manifestement, celle-ci ne suit pas l’évolution que connaît l’urbanisme en Tunisie où la ville s’étend à un rythme vertigineux. En effet, un siècle auparavant, la population urbaine comptait seulement 12%, alors qu’aujourd’hui elle est de l’ordre de 2/3. Face à cette grande vague de  constructions informelles, l’ARRU a réagi et empêché de réelles catastrophes urbaines grâce à son action constante et efficace. Mais, en dépit de tous ces efforts consentis, la ville tunisienne continue à souffrir de l’imbrication de deux processus, l’un est réfléchi, l’autre informel,  d’après le président de l’association tunisienne des urbanistes, Yassine Turki. C’est pourquoi il considère qu’il est indispensable d’élargir le champ de réflexion sur les plans technique et artistique en y faisant intégrer les perceptions de la population concernée. La solution réside, d’après lui, dans la planification et la décentralisation. Tous les intervenants sont unanimes à admettre que l’urbanisme a besoin d’être démocratisé.

 

Une ville à deux vitesses
Le documentaire diffusé à la suite des allocutions était encore plus éloquent. Il nous a permis d’intégrer les quartiers populaires, de côtoyer leurs populations et de saisir leurs problèmes sous tous leurs aspects. La menace majeure de cette prolifération urbaine anarchique s’abat sur l’agriculture qui est très sérieusement affectée. Des collines éventrées, des paysages dévastés, tel est le bilan établi qui est, vraiment, chaotique. De vastes terrains cultivables sont ainsi grignotés par le béton et le pire c’est que cette percée est loin d’être arrêtée, tous les indices montrent qu’elle va continuer de plus belle. L’agriculture souffre et la ville est dépassée. Néanmoins, ce comportement de la part de ces citoyens, qui sacrifient la première au profit de la seconde, est parfaitement conscient, et les propos de l’un d’entre eux illustrent bien cette vérité. Il déclare que c’est la misère qui les a poussés à quitter leurs villages et à venir s’installer dans la périphérie de la ville en abattant des arbres fruitiers et en colonisant des terrains agricoles pour y construire des maisons, tout en soulignant que, si ce n’était pas ces conditions, ils n’auraient jamais procédé de la sorte, car, estime-t-il, « un paysan ne fait jamais du mal à un arbre ». Cette phrase résume tout, elle illustre bien cette tragédie urbaine où le coupable reconnaît son méfait et s’en excuse en essayant de bénéficier de circonstances atténuantes. La ville est dépassée et les quartiers populaires naissants, qui pullulent comme des champignons, en sont déconnectés, c’est-à-dire que personne ne trouve son compte dans cette prolifération urbaine anarchique. Ce découpage de la ville en deux devient un enjeu social où la moindre étincelle risque de provoquer de vives réactions, comme l’affirme le directeur adjoint de l’ARRU. Cette situation alarmante impose une action de rattrapage, puisqu’on ne fait pas la ville qui pousse et se développe spontanément en l’absence inquiétante des autorités. Pour se racheter, il faudrait accomplir deux missions : la connexion physique de ces quartiers populaires à la ville et la mise en place de l’ensemble des services urbains en vue d’y améliorer les conditions de vie. Ce sont les conditions sine qua non pour assurer leur appartenance à l’entité urbaine. Faute de quoi ces citoyens qui vivent en marge de la ville et, donc, en dehors de la société seraient une bombe à retardement qui risquent d’exploser à n’importe quel moment.

 

Rendre moins laid
Le réaménagement de ce qui existe, pour dynamiser et désenclaver ces quartiers, produit des bienfaits à tous les niveaux, social, économique, culturel… L’exemple du jeune cafetier sfaxien du documentaire, qui était en chômage avant la réhabilitation de son quartier, totalement déconnecté du reste de la ville, est très édifiant à ce propos. Grâce à cet effort urbain consenti, conjointement, par l’ARRU et l’ADF, les routes ont été construites et le commerce s’y est installé, ce qui a créé des emplois, chose qui était impensable avant cet aménagement. Face aux limites de la réhabilitation et des approches empruntées, certains spécialistes de l’urbanisme, tels que le directeur adjoint de l’ARRU, suggèrent d’agir en amont, c’est-à-dire en empêchant l’exode rural, responsable du débordement de la ville qui s’allonge démesurément et indéfiniment. Il est plus qu’urgent, selon eux, de maîtriser l’urbanisme pour pouvoir endiguer ce fléau des quartiers populaires sinon nos villes vont éclater. En d’autres termes, il faudrait dépasser l’approche fondée, strictement, sur la réhabilitation urbaine qui ne pourrait que rendre moins laids les paysages déjà installés et à la conception desquels elle n’a pas participé. En ce sens qu’elle ne pourrait jamais corriger et embellir une malformation telle qu’une ruelle exigüe qui ne permet pas le passage d’un taxi ou d’une ambulance, par exemple. Donc, le problème est socioéconomique à la base et sa résolution n’est pas une chose aisée surtout après le 14 Janvier où la situation s’est aggravée encore plus, puisque les gens ont, largement, profité des premiers jours de l’absence de la loi pour ériger des constructions partout même dans des parcs publics. Dans l’état actuel des choses, agir sur les causes, c’est-à-dire en retenant les paysans chez eux n’est pas du tout évident. La misère, qui s’accroît de jour en jour, surtout dans les régions de l’intérieur du pays, ne peut pas empêcher les populations de ces zones déshéritées d’émigrer vers les villes où elles viennent chercher de l’emploi et des conditions de vie meilleures. Ce qui veut dire que ces villes n’ont pas d’autre alternative que de les accueillir. C’est dans ces conditions que la réhabilitation des quartiers anarchiques doit intervenir, son rôle consiste à limiter les dégâts en quelque sorte.
 

Une ville étranglée
En réalité, nos villes sont mal aménagées même dans leur processus, soi-disant, réfléchi. En témoigne le manque de fluidité de la circulation aussi bien pour les automobilistes que pour les piétons qui, dans certains endroits, ne trouvent pas où marcher tellement les rues sont exigües, ce qui a eu le mérite, toutefois, de leur apprendre l’art de se marcher sur les pieds. Et même là où il y a des trottoirs larges, ils sont obligés d’user la chaussée, parce que ces derniers sont occupés par les voitures et les commerces réguliers et informels. Nos villes manquent, également, de parkings. Et l’exemple le plus frappant en la matière est celui de la capitale où la circulation devient quasiment impossible. Et il ne faut surtout pas arguer du fait que la vieille ville y occupe une place centrale et empêche de procéder à des travaux d’agrandissement, car même dans les zones urbaines, nouvellement, construites, c’est pareil. Les rues et les trottoirs sont étroits, c’est le cas, par exemple, de la région du Lac. Partout, dans nos villes, les anciennes comme les nouvelles, on essaye de grignoter la voie publique pour laisser le maximum de terrain à l’immobilier. Donc, avant qu’il ne soit technique et social, l’urbanisme est une question d’ordre politique, en ce sens que tant que la corruption existe, il ne faut pas espérer un grand changement à ce niveau. L’enjeu de l’urbanisme s’inscrit, pleinement, dans le processus démocratique que vit le pays. Son avenir dépend, largement, de l’issue de ce dernier…       

 

Faouzi KSIBI