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L’invitée du Dimanche.. Nabiha Ben M’Barek, sous-directeur des écosystèmes naturels à l’ANPE

« Le développement durable ne peut réussir qu’à la condition qu’il soit responsable»

Dimanche 25 Mai 2014
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L’invitée du Dimanche Nabiha Ben M’Barek, sous-directeur des écosystèmes naturels à l’ANPE : « Le développement durable ne peut réussir qu’à la condition qu’il soit responsable »

Entretien réalisé par Faouzi KSIBI

Depuis le 14 Janvier, on a trop versé dans la politique et on a négligé un élément essentiel sans lequel celle-ci serait inopérante. Il est question de l’environnement qui est tellement délaissé qu’il subit une dégradation assez importante et assez inquiétante qui doit mobiliser toutes les parties concernées pour qu’elles assument leur responsabilité afin de sauvegarder ce trésor inestimable. L’Agence Nationale de Protection de l’Environnement (ANPE) a saisi la journée internationale de la diversité biologique, organisée chaque année par la VagueVerte, pour sensibiliser le large public à cette biodiversité. Pour mieux réussir son action, elle a arrêté une stratégie de communication consistant à faire associer à son projet les acteurs principaux de la vie publique, à savoir les journalistes qu’elle a accueillis à la réserve de l’Echkeul. C’était dans ce cadre naturel rare et hors pair que notre invitée, la responsable du suivi scientifique de cette réserve naturelle, nous a fait promener. C’est là où nous avons eu l’opportunité de joindre l’utile à l’agréable. Cette session de formation destinée aux journalistes dans ce domaine, baptisée « notre environnement est une responsabilité, et sa protection par nos journalistes en est la meilleure garantie », était une grande opportunité pour ces derniers qui leur a permis de bien se représenter et de bien intégrer les enjeux qu’incarne l’environnement. Par leur biais et grâce à cette bonne assimilation de la question de leur part, l’implication de la société civile devient chose aisée et il serait possible de passer de la notion de développement durable à celle de développement responsable. Sur ce plan, on peut dire que l’ANPE a réussi son coup médiatique en choisissant le moyen le plus efficace pour pouvoir transmettre ses messages et en assurer une meilleure réception. Pourvu que cet effort dure et qu’il ne soit pas épisodique, consenti seulement à l’occasion des événements majeurs comme à l’époque révolue.

-Le Temps : dans quel cadre intervient cette session de formation des journalistes dans le domaine del’environnement?

-Nébiha Ben M’barek :  nous avons choisi le 22 mai, la journée mondiale de la biodiversité, pour sensibiliser nos journalistes à l’importance de l’environnement. Nous les avons invités au parc de l’Echkeul, le plus important parc national, qui est classé patrimoine de l’humanité, inscrit à la convention RAMSAR comme zone humide, en raison du fait qu’il présente un écosystème particulier.

-Quels sont les aspects essentiels de cet écosystème?

-Le parc comprend un système hydrique, constitué des marécages et du lac, et la montagne qui atteint 511m. Le surplus de ce lac se déverse, à travers oued Tinja de 5km de long, dans celui de Bizerte qui, à son tour, se déverse dans la mer. En période estivale, il y a l’absence d’apport d’eau douce et le phénomène d’évaporation. L’entrée de l’eau se fait par le biais du même oued, et la salinité, à la fin de l’été, peut atteindre les 40 gr/litre, ce qui affecte, profondément, les marais, qui deviennent à sec, pendant cette période de l’année. Echkeul contient une diversité biologique très importante.

-Expliquez-nous les raisons de cette salinité trop élevée

-En fait, il existe une relation entre le niveau de l’eau et la salinité. Comme nous souffrons d’une pénurie en eau et que l’Echkeul se trouve dans une zone d’eau, on y construit trois barrages. Cette construction a entraîné un déséquilibre au niveau de l’écosystème de l’Echkeul consistant dans la diminution d’arrivée d’eau. Cette situation s’est aggravée davantage avec la succession de plusieurs années de sècheresse, aussi la salinité a-t-elle beaucoup augmenté en atteignant, parfois, les 70 gr/litre en été. Tout l’écosystème a été perturbé : la végétation du lac a, pratiquement, disparu et le nombre des oiseaux a, considérablement, diminué. Il n’en restait que le 1/10, puisque des 150 000/200 000, qui hivernaient à l’Echkeul, seulement 15 000/30 000 continuaient à fréquenter les lieux. C’était au début des années 90. Puis, des décisions ont été prises dans le but de remédier à la situation, après une grande étude qui a eu lieu dans le cadre d’un atelier international. Le coût de cette étude s’élevait à presque 5 milliards dont la part la plus importante était versée par l’Allemagne. Les trente chercheurs, qui y ont pris part, ont négligé l’aspect socio-économique et ne se sont intéressés qu’à l’écosystème et à la sauvegarde du parc national de l’Echkeul.

-En quoi consistaient les consignes données par cette étude?

-Parmi les recommandations prises, il y avait l’installation de l’écluse de Tinja, un programme de suivi scientifique et des lâchées d’eau à partir des barrages. Mais tout ce programme ambitieux était rangé dans le tiroir comme on range l’archive et, en 1996, le parc était classé un patrimoine en péril. C’était la période la plus critique pour le lac de l’Echkeul, où il était accordé comme concession à un privé, dans le cadre de la privatisation des lacs et lagunes en Tunisie, à l’image de Bibane et le lac de Tunis. En 1998, on a essayé d’appliquer les recommandations, délaissées au fond du tiroir, dont l’écluse, qu’on fermait et ouvrait, pour garder un maximum d’eau dans le lac à la fin de l’hiver et empêcher la salinité d’atteindre des degrés trop élevés pendant l’été. L’ANPE a bien compris que parmi ses tâches, dans le cadre du suivi de quelques écosystèmes, il y avait l’acquisition de l’expérience. Et on a commencé avec l’Echkeul sans s’arrêter, en se faisant aider des trois jeunes de la région qui ont travaillé avec nous auparavant, au temps des Allemands, et qu’on a titularisés. Au bout de quelque temps, les subventions étaient épuisées, et les directions forestières et les délégations régionales n’avaient pas de budgets pour les parcs et les réserves naturelles. C’était seule l’ANPE qui en avait pour l’Echkeul. Et comme le ministère de lEnvironnement est considéré comme le représentant de l’INESCO en Tunisie, notre responsabilité était devenue encore plus grande d’autant plus que le monde entier observait notre action vis-à-vis d’un patrimoine qui n’est pas seulement le nôtre mais aussi de l’humanité toute entière. A partir de là, on a commencé à entrevoir des solutions.

-En quelle année le lac d’Echkeul est redevenu patrimoine de l’humanité après qu’il eût classé en péril?

-C’était en 2006. Le processus a commencé en 2003, grâce à une pluviosité très importante. A l’époque, on était en train de réparer l’écluse qui était devenue automatique. Et grâce à la base de données dont nous disposions, on a appris quand est-ce qu’il fallait les fermer et quand est-ce qu’il fallait les fermer. C’était le fruit de l’expérience. Dès la première année, on a compris que l’écosystème a repris à travers la végétation qui a repris, mais les oiseaux n’y sont revenus que quelques années plus tard. Leur retour était massif. Il était de même pour la production nautique qui a repris petit à petit. Alors, lorsqu’elle a constaté cette nette amélioration, la Tunisie a demandé des subventions à l’UNESCO, et on a organisé un atelier en 2003 en présence de plusieurs experts étrangers envoyés par cet organisme international. Et je me rappelle très bien que le jour de la proclamation du résultat, en 2006, nous étions angoissés et très tendus, et nous n’étions soulagés qu’à l’arrivée de l’émail des Etats Unis, nous informant que l’Echkeul était redevenu patrimoine de l’humanité. La nouvelle s’est répandue dans le pays ; c’était euphorique pour nous.

-Mais, pendant les premiers jours de la Révolution, le parc n’a pas échappé aux actes de vandalisme, à l’image de quelques autres sites. Si vous nous en établissiez le bilan.

-A cette époque-là, quand les gens se cloîtraient dans leurs maisons, nous, nous travaillions bien que les conditions étaient, particulièrement difficiles. On nous a cassé presque tout notre matériel tel que les stations et l’écluse. Et avec ça, on a continué notre suivi scientifique en utilisant des moyens de fortune comme l’échelle et la jumelle pour assurer l’historique et éviter qu’il y ait des lacunes dans notre base de données. Cependant, il faut souligner que les habitants du parc nous ont, beaucoup, aidés, ils étaient notre grand soutien. En témoigne le fait qu’on n’a jamais mis le feu à la montagne de l’Echkeul.

-Si la population locale a protégé la montagne, qui a, alors, démoli le matériel, d’après vous?

-Le propriétaire de la société qui exploitait le lac était proche de la famille gouvernante, donc, les gens ont attaqué celui-ci en criant « les Tabelsi dehors ! ». C’était par vengeance contre ce privilégié du régime déchu, qui les a privés de jouir des produits du lac, qu’ils ont fait cela, donc, leur acte s’inscrivait dans le mouvement populaire général. Cependant, les dégâts que nous avons subis, lors de ces événements, nous ont appris quelque chose d’extrêmement important, c’est que l’administration était, avant la Révolution, coupé des gens. On faisait notre suivi scientifique et on s’en allait. On ne s’est jamais approché du citoyen, on ne sentait pas sa présence. Mais, maintenant, lorsqu’on a brisé ce mur qui nous séparait de lui, on l’a compris ; on a réalisé qu’il comprenait l’écosystème mieux que nous, étant donné qu’il vivait en son sein.

-Comment expliquez-vous ce clivage entre l’administration et le citoyen?

-Quand on crée un parc public, on interdit tout, la pêche, la chasse, le pâturage… on ne fait pas participer le citoyen, ni on ne le tient au courant à propos des décisions que l’on prend. On installe une barrière et on lui ferme l’accès. L’administration devait changer de méthode en faisant du citoyen un partenaire à part entière, et celui-ci, de son côté, devait comprendre quele système dans lequel il évolue n’est pas sa propriété exclusive, mais celle de l’humanité tout entière. Cette prise de conscience de part et d’autre permettait de mettre en valeur l’écotourisme que, malheureusement, on néglige toujours. En matière de tourisme, on continue à ne s’intéresser qu’à la mer et qu’au désert et on oublie le nord où se trouvent de très beaux paysages. C’est vrai qu’on y a protégé quelques sites, mais cela est insuffisant, il faut les valoriser davantage.

-Comment évoluent, concrètement, ces nouveaux rapports que vous avez noués avec la population locale?

-Quand il s’est tendu à l’Echkeul, M le secrétaire d’Etat du développement durable, à qui j’ai remis trois rapports sur le pâturage qu’il m’a demandés, a commencé par se renseigner sur les bergers. Alors, on était sorti en équipe, formée de collègues et de quelques journalistes. La première chose qu’il a faite, c’était d’enlever sa cravate, et tout le monde l’a imité. Et comme il nous devançait, on avait peur pour lui d’autant plus que, parmi les gens qui étaient venus vers nous, il y avait quelqu’un qui affichait un air grincheux et qui donnait l’impression qu’il allait faire usage de ses muscles. Mais à notre grande surprise, ces gens-là, qu’on croyait être prêts à se battre pour rester dans le pâturage, ont fait montre d’une agréable disposition à discuter. On leur a prêté l’oreille, et on a découvert des gens très compréhensifs. L’un d’entre eux nous a dit que le ballon était dans leur camp et qu’ils avaient le devoir de protégerl’endroit et l’obligation de trouver la bonne solution. Nous avons réalisé que nous avions à faire à des gens responsables. J’ai, alors, senti qu’il me manquait quelque chose, en seize/dix-sept ans, je n’ai pas réussi à établir des ponts avec eux. Nos rapports n’étaient pas amicaux et c’est seulement maintenant que je réalise que c’était de ma faute. Après cette première rencontre, ils nous ont proposé des solutions qui correspondaient bien au parc.

-Quelles sont ces solutions?

-Parmi les cent familles vivant au parc, quinze/vingt familles seulement font pâturer leurs brebis dans les marais qu’on leur a accordés. Mais comme ils se sont sentis prisonniers de ces parcelles de terre qu’ils utilisent seulement comme pâturage, ils ont demandé qu’on leur loue les terres environnantes pour qu’ils puissent les cultiver. Et ainsi, ils assureraient la surveillance du parc

-Alors, vous croyez que les difficultés que vous avez rencontrées étaient dues à un manque de communication?

-Absolument ! Certains prétendent que la Révolution ne nous a pas apporté grand-chose, mais, moi personnellement, je suis d’un avis contraire, car j’en ai beaucoup appris. J’estime qu’elle a réalisé plein de bonnes choses. Elle a dessillé les yeux de plusieurs administrateurs et plusieurs citoyens. Nous  en avons, grandement, bénéficié sans nous en rendre compte. C’est grâce à elle qu’on s’est rapproché les uns des autres, qu’on a brisé les cloisons qui nous séparaient et qu’on a appris à discuter et à communiquer.  

-Est-ce que vous avezessayé d’élargir votre champ de communication pour sensibiliser la société civile à l’importance de l’environnement?

-Tout d’abord, nous avons essayé de faire participer des associations à quelques projets d’écotourisme, etc. On les invite même à assister à nos suivis scientifiques. Prochainement, je vais, de mon côté, me faire accompagner des étudiants chercheurs ainsi que des citoyens dans le suivi des plantes du lac auquel je vais procéder. Le but de ces visites sur terrain, c’est de propager, à travers eux, les informations qu’ils vont recueillir et l’apprentissage qu’on va leur prodiguer sur la biodiversité, comme, par exemple, le rôle du pâturage dans le remplacement d’une plante par une autre. Ce citoyen, qui est l’intermédiaire entre nous et la société civile, sait mieux que nous gérer et communiquer l’information.

-Et quel est le rôle que vous attendez des journalistes dans cette opération de sensibilisation?

-Nous n’avons pas voulu les inviter à un hôtel, et nous avons préféré les faire venir ici, à l’Echkeul, dans le but de les mettre en contact direct avec le milieu naturel. Là, ils ont eu l’opportunité de nous voir à l’œuvre, et le plus important, c’est que nous leur avons parlé de toutes nos difficultés, en toute transparence. De plus, avant, nous collaborions seulement avec les journalistes qui étaient connus et qui nous étaient proches, alors que cette fois-ci on a fait participer tout le monde, en invitant ceux de toutes les régions. Cela a le double mérite de permettre aux journalistes denouer des connaissances et de s’approcher les uns des autres, et aussi de se renseigner sur la situation de l’environnement et les projets réalisés et ceux à venir partout dans le pays. En nous fréquentant et en comprenant notre travail, le journaliste sera en mesure de saisir le contenu et la nature du message qu’on veut transmettre. Il comprendra que le travail noble, que nous effectuons ne rapporte pas de l’argent, mais préserve la qualité de vie, il réalisera que ce travail conserve des richesses naturelles et une nature saine pour les générations futures, pour le pays et le monde entier. D’autre part, les gens en ont assez de regarder à la télévision, pendant les heures de grande audience, la politique, les feuilletons, la pollution, les murs, comme l’adit M le secrétaire d’Etat. Pourquoi ne leur montre-t-on pas la nature et ses beaux paysages? Cela a une fonction pédagogique évidente. De cette façon-là, on pourrait faire changer le comportement quotidien du citoyen et le rendre meilleur.

-Le secteur de l’environnement relève, parfois, du ministère de l’Environnement, parfois, du ministère de l’Agriculture et, parfois, du ministère de l’Equipement. Ce caractère itinérant de ce secteur ne traduit-il pas, selon vous, un manque de stratégie chez l’Etat?    

-L’environnement dans notre pays a été marginalisé, parce des personnes bien déterminées y ont mis la main et l’ont exploité. Nous avons des services, des techniciens et des ingénieurs, et plus particulièrement, des contrôleurs et des experts qui sont entrain d’accomplir un grand travail malgré le fait qu’ils s’exposent à des dangers. Je pense que l’Etat n’a pas compris l’importance de l’environnement qui, dans les pays développés, est présent dans tous les ministères par le biais des services qui lui y sont attribués, en ce sens qu’il intervient dans tous les domaines. C’est peut-être à cause de cette incompréhension que beaucoup de gens ne représentent pas bien le rôle du ministère de l’environnement et croient qu’il consiste à nettoyer les routes, etc. Et si, à un moment donné, le ministère est intervenu à ce niveau, c’était juste pour prêter main forte au ministère de l’Intérieur qui était débordé. Son vrai rôle consiste à protéger le milieu naturel et le milieu marin, tel que le littoral et les réserves naturelles. Cette confusion qui se trouve chez les gens est due, comme je l’ai expliqué plus haut, au manque de vision et de communication. L’Etat n’a pas de stratégie claire en matière d’environnement, cela on peut le constater à travers les administrations où le changement des directeurs généraux devient monnaie courante, ce qui n’est pas de nature à leur accorder le temps nécessaire pour qu’ils puissent bien s’installer, comprendre le fonctionnement des services dont ils ont la direction et mener à bien leur action. Les administrations sont politisées. Il est grand temps de faire évoluer les mentalités pour affranchir l’environnement des enjeux politiques

-Où en est le réaménagement des hammams naturels du parc de l’Echkeul.

-Il faut rappeler qu’ilsétaient fermés par le ministère de la Santé en raison de la dégradation qu’ils ont subie. Mais suite à la sollicitation des citoyens, un projet est mis en place. Il est le fruit d’une collaboration entre le ministère de l’Agriculture, l’ANPE et l’office national du thermalisme. D’habitude, les spa ne requièrent pas d’études d’impact, mais nous, nous en avons demandé pour les besoins de l’écosystème. On a exigé des auteurs de cette étude le respect des caractéristiques, dans le cahier des charges. Ces exigences consistent à ce que le projet ne soit pas grandiose pour que la capacité d’accueil de deux hammams soit limitée, et à ce qu’on y installe une station d’épuration. Les gens qui s’y baigneront ne devront pas utiliser de shampooing pour ne pas polluer lenvironnement. Au-delà du fait qu’il permettra de rapprocher l’administration du citoyen, ce projet constitue une petite partie de l’écotourisme dans la région qu’il faudrait valoriser.

F.K.