«Tout le paysage politique est à repenser avec plus d’intelligence et d’efficacité» - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 4 Décembre 2020

Suivez-nous

Dec.
5
2020

Chiraz Laatiri, ancienne ministre des Affaires culturelles (I)

«Tout le paysage politique est à repenser avec plus d’intelligence et d’efficacité»

Samedi 21 Novembre 2020
نسخة للطباعة

Le Temps – Entretien conduit par Zouhour HARBAOUI

Chiraz Laatiri a été ministre des Affaires culturelles dans le gouvernement Elyès Fakhfakh, avec qui elle a eu de très bonnes relations. Elle n'est pas arrivée au ministère comme un cheveu sur la soupe. Cela a été tout un processus, comme elle nous l'a expliqué dans l'interview. Femme patriote qui a voulu œuvrer, dans la transparence, pour le pays, elle a parlé en toute simplicité, modestie, et à cœur ouvert, des six mois à la tête du MAC, de sa vision de la politique, de sa véritable relation avec Dora Bouchoucha, et, bien sûr, du secteur culturel..., remettant, ainsi, beaucoup de choses à leur véritable place.  

• Le Temps : Quelle fonction occupez-vous actuellement ?

Mme Chiraz Laatiri : J'ai repris ma fonction à l'université étant détachée de l'enseignement supérieur. Je suis professeur des universités en informatique. J'ai repris mon poste de prof à l'Institut Supérieur des Arts multimédias de la Manouba (ISAMM), au sein du département informatique. Comme tous les membres du gouvernement (sortant), j'ai eu droit à trois mois de congé. Je reprends donc le 2 décembre par des séminaires de recherches destinés aux étudiants de master et aux doctorants et, lors du second semestre, les cours à temps plein de master et de cycle d'ingénieur. Sinon, je continue à encadrer mes doctorants. Pour mes activités de recherches, je ne les ai jamais arrêtées quel que soient les postes que j'occupais. J'ai des articles scientifiques sur lesquels on est en train de travailler. En fait, je reviens à ma famille académique d'origine que je n’ai jamais quittée.

 

• Est-ce que cela a été une surprise d'avoir été nommée ministre des Affaires culturelles ?

Etre nommé ministre ne peut être une surprise, parce qu'il y a eu un contact avec le chef du gouvernement qui vous a proposé. Ce n'est pas une nomination surprise dans l'absolu. Ce qui est, peut-être, surprenant, pour certains, c'est de me voir ministre après ce qui s'est passé au Centre National du Cinéma et de l'Image (CNCI). Surprise dans le sens où beaucoup de gens ont pensé que c'était une revanche, parce que j'avais remplacé Mohamed Zinelabidine. Je n'étais pas du tout dans cet esprit revanchard. Pour moi, je ne l'ai pas vécu comme une surprise autant que je l'ai vécu comme un destin ou comme une étape dans un parcours professionnel.

 

• Comment cela ?

Mon histoire avec le secteur culturel a commencé en 2005 quand j'ai été nommée directrice de l'ISAMM, où il y a trois départements : cinéma, multimédia, et informatique. Le département cinéma n'était pas bien structuré. C'est là que j'ai découvert qu'il fallait une mise à niveau de la pédagogie, s'ouvrir au secteur professionnel, et impliquer les professionnels du cinéma dans la formation. C'est là qu'a commencé ma relation avec le ministère de la Culture, les acteurs professionnels de la Culture. A partir de ce moment-là, j'ai pu voir de l'intérieur un peu le fonctionnement, la relation entre offre d'emploi et formation et administration culturelle. Depuis, c'est un projet qui a grandi avec moi, mûri en moi : quelles visions pour la Culture en Tunisie : accès à la culture, éducation à la culture, professionnalisation, découverte et accompagnement des talents, décentralisation culturelle, considérer la Culture comme un secteur économique, générateur de richesses, et booster le développement des industries culturelles créatives (ICC). Tout cela a grandi avec moi. Puis, j'ai construit un réseau à l'international. J'ai piloté des projets Euromed. De 2011 à 2014, on a beaucoup travaillé sur le transmédia et la production digitale créative. J'ai été parmi les premières à avoir parlé des industries culturelles créatives, en mettant en avant aussi l’industrie du jeu vidéo en Tunisie qui est en plein essor. Je suis restée, même après avoir quitté l'ISAMM, proche des étudiants ; surtout ceux issus du département cinéma. Je suis leur parcours. Cela m'a permis d'avoir une vision très réaliste.

Pour revenir au sujet de ma nomination à la tête du ministère des Affaires culturelles, depuis le décès de Béji Caïd Essebsi (paix à son âme), et à l'annonce d'une élection présidentielle, j'ai été approchée par quelques personnalités politiques pour le poste de ministre des Affaires culturelles. A l'époque, je n'y avais pas prêté attention car le climat politique ne me ressemblait pas. Moi, j'ai ma propre définition de la politique. Donc, je leur disais : «Non, cette politique, ne me ressemble pas. Je ne veux être sous l'aile d'aucun parti. Je veux rester indépendante. Je suis une femme pragmatique et je crois à l’intelligence collective et aux projets innovants. Soit je vais dans une politique où il y a une vraie réforme pour le pays, soit non, et je préfère dans ce cas implémenter des projets que je peux maitriser et faire évoluer».

Au CNCI, j'ai pu mettre en œuvre de projets à fort impact pour le secteur à l’échelle nationale et internationale, car j'étais convaincue de la nécessité de faire des réformes dans le secteur. J'étais complètement décalée de la politique. J'étais très critique dans le respect bien évidement par rapport à ce qui se passait. Et je ne voulais pas, non plus, être sous l'aile d'un parti. 

Habib Jemli m'a contactée pour faire partie de son gouvernement. Il a discuté avec moi. Puis, il y a eu des rumeurs comme quoi j'étais pro-sioniste. Il a, donc, douté. Cela a coupé toute relation de confiance avec moi. Je ne pouvais pas être dans ce gouvernement et je me suis retirée. Je n'ai pas voulu communiquer dessus. 

Depuis toujours, Je crois en les compétences au sein des partis politiques. Je veux travailler avec les forces vives des parties ; des forces capables de conduire changement. 

 

• Donc, pourquoi avoir accepté le poste de ministre des Affaires culturelles sous Fakhfakh ? 

Il y a eu déjà un mouvement de gens du secteur [culturel], convaincus de mon projet, qui ont proposé mon nom pour le ministère. Ensuite, Elyès Fakhfakh a pris attache avec moi. Il m'a parlé de sa vision réformiste et de sa philosophie quant à la composition de son gouvernement. C'est ce qui m'a beaucoup séduite, parce que c'était une vision avec une rupture totale avec certains réflexes et une volonté ferme de vraies réformes structurelles, et, surtout, une valeur précieuse dans laquelle je crois beaucoup : le retour de l'ascenseur social. Les entretiens avec Elyès Fakhfakh m’ont donné beaucoup d’espoir et le challenge annoncé méritait mon engagement. 

Les trois dernières années en Tunisie, et je le les ai vécues et vues, on a désappris les valeurs fondamentales telles que le travail, le respect, la probité, l’éthique... Pour moi, c'était déstabilisant. Je voyais, en Elyès Fakhfakh, une personne avec un grand leadership, un engagement sans égal et une vraie volonté politique pour conduire un changement très attendu par les Tunisiens. Je ne pourrais qu’être convaincue et le suivre dans cette aventure et je ne le regrette pas ! Bien au contraire, quel honneur pour moi. De plus, il y avait un grand équilibre dans le gouvernement : des indépendants comme moi, des représentants de partis. Tous avaient beaucoup de dévouement et de patriotisme. Nous étions une équipe ministérielle très solidaire, soudée. Nous avons travaillé côte à côte dans une période très critique où on gérait la crise sanitaire la plus fâcheuse que l’humanité ait connue. Notre gouvernement dépassait toutes les sensibilités politiques par des débats en bonne intelligence. On avait tous un seul objectif : contenir la crise sanitaire et préparer la relance pour notre pays à tous les niveaux. 

A mon niveau, j’avais la confiance totale d’Elyès Fakhfakh, qui m’a soutenue dans toutes les démarches entreprises et les décisions prises en six mois. J'ai essayé d’apporter modestement des propositions concrètes et des prémices d’un grand projet réformiste pour le secteur culturel dans mon pays. Je me suis dit que je dois aboutir à un projet révolutionnaire qui ressemble plus aux demandes des jeunes, au nouveau paysage culturel, aux nouvelles offres et demandes, aux nouveaux mécanismes de financement ; un projet à multiple dimensions : culturel, économique, sociétal... J'y ai beaucoup cru.

 

• Votre poste de ministre vous a valu des médisances...

J'ai vécu beaucoup de diffamations et cela m'a énormément fatiguée. Mais, j'ai dépassé cela car je sais ce que je vaux et ce que j'ai entrepris en six mois. Comme n'importe qui, j'ai mes défauts, mais on peut mettre en doute ni mon intégrité, ni ma probité. Malgré toute cette cabale diffamatoire contre moi, Elyès Fakhfakh m'a toujours soutenue et jusqu’au dernier jour, et moi de même. Je suis très honorée d'avoir travaillé avec lui, ainsi qu’avec mes collègues au sein du gouvernement, où   confiance, respect et solidarité étaient nos valeurs partagées. Nous avons travaillé dans des conditions très difficiles, avec le coronavirus. Personnellement, j'ai dû batailler contre la rupture des activités culturelles. J'ai résisté contre les machinations et j'ai montré que c'était cela qui fait mal au secteur.  

 

• Certaines langues ont déclaré, sous couvert, que vous aviez eu ce poste parce que vous faites partie de la «bande» de Dora Bouchoucha. Qu'avez-vous à répondre à cela ?

Question très pertinente. Dora Bouchoucha a été mise à toutes les sauces. Ces langues, c'est une campagne de dénigrement, une machination entière qui se poursuit jusqu'à maintenant. Ce sont des personnes qui n'ont rien d'autre à faire que d'envier ceux qui réussissent, ceux qui travaillent et qui ne s'occupent pas des affaires des autres. Dora Bouchoucha ne connaît pas Elyès Fakhfakh. Et je n'ai jamais été en relations privilégiées avec elle, malgré le fait que l'on se respecte et s’apprécie beaucoup. Je la respecte parce que c'est une femme qui a beaucoup donné au pays. C'est une personnalité culturelle. Elle est d'une notoriété internationale et d'une grande générosité pour son pays. Quand j'étais au CNCI -et ceux qui veulent des preuves peuvent les demander- je ne lui ai jamais accordé de privilèges, ni d'aides en plus. Au contraire, il m'arrivait de lui baisser les subventions. Dora était de ces personnes à qui, quand elle avait une aide d'une association, je disais que j'allais leur baisser l'aide pour la donner à une autre association ailleurs en Tunisie. Elle acceptait. Il y a une chose que tout le monde sait : dans le fonds franco-tunisien de 2017 ou 2018, «Tlamess» (NDLR : de Ala Eddine Slim) et «Weldi» (NDLR : de Mohamed Ben Attia et produit par Dora Bouchoucha) sont passés dans la même commission. Au moment du chiffrage, auquel j’assistais avec le directeur du Centre National du Cinéma (CNC) de France, j'ai abaissé la subvention de Dora et augmenté celle de Ala. Dora a été un soutien dans l'aide aux jeunes. Elle m'a défendue comme femme et aussi en tant qu’une compétence du pays. Son nom a été cité lors de la campagne de dénigrement dont j'ai été l'objet alors qu'elle n'avait rien à voir et qu'elle ne méritait pas ça. 

 

• Etait-ce un honneur d'avoir collaboré avec Dora Bouchoucha ?

Oui. Je veux dire à ces langues qui ont médit sur elle que je suis honorée d'avoir travaillé avec elle. Dora est une bosseuse ! Elle travaille sans se mêler des autres. Les diffamateurs sont dans le délit de leur échec, soit en tant que réalisateurs, producteurs, ou acteurs de la scène culturelle. Je ne comprends pas les gens qui ne la respectent pas. Qu'ils donnent les preuves de leurs dires contre elle ! Ils devraient apprendre d'elle le chemin de la réussite. Malheureusement, dans le milieu culturel, il a des egos surdimensionnés. Et la gestion des egos a laissé les choses s'envenimer...   

J’ai beaucoup appris à côté de Dora Bouchoucha et j’en suis fière, tout comme j’ai appris de toute compétence que je côtoie et qui partage avec moi… Toutes ces personnes, quel que soit le moment où je les ai croisées dans mon parcours académique ou professionnel, je les remercie !

Z.H.

 

Demain la suite :

«J'allais faire une véritable révolution 

 

au sein de l'administration pour la moderniser»