Cette improbable réconciliation nationale… - Le Temps Tunisie
Tunis Lundi 19 Octobre 2020

Suivez-nous

Oct.
20
2020

Tous la revendiquent, mais personne n’en veut réellement :

Cette improbable réconciliation nationale…

Mercredi 16 Septembre 2020
نسخة للطباعة

Le Mouvement Echaâb a été le premier, après l’accès convulsif de Hichem Méchichi à la présidence du gouvernement, à avancer une proposition tenant à l’instauration d’un « trêve politique » pour donner du temps au nouveau gouvernement d’enclencher son processus de réformes. Il s’est néanmoins gardé de remettre sur la table ce à quoi avaient appelé Ennahdha, puis son allié conjoncturel Qalb Tounes : la réconciliation nationale.

C’est que cette « réconciliation nationale », à laquelle appellent les ONG en Tunisie et, même, nos bailleurs de fonds traditionnels, reste un tabou. Parce qu’entre autres, elle est métabolisée par certains partis contre d’autres qui jugent la justice transitionnelle encore inachevée.

En fait, nous irions droit vers une nouvelle tare congénitale : ce serait le fait de la ploutocratie, la résultante de cette nouvelle architecture parlementaire avec ses pesanteurs et ses jeux d’intérêts. Pourquoi cette réconciliation nationale reste-elle improbable ? Parce que la définition même du concept, pourtant bien concrétisé par Mandela et Mohamed VI, reste vague et imprécise depuis que la justice transitionnelle, confiée aux bons soins de l’Instance Vérité et Dignité de Mme Ben Sédrine, s’est plutôt érigée en tribunal de l’inquisition.

Calculs partisans

Un Président comme feu Béji Caïd Essebsi aura très mal vécu cette cohabitation entre la conception qu’il avait de la réconciliation nationale et le mécanisme rédempteur mis en place par l’IVD. Il aura essayé de contrecarrer le zèle mis par Sihem Ben Sédrine à faire aussi dans le révisionnisme historique, par une loi parallèle. Mais il a dû, à maintes reprises, réviser sa copie et s’est juste contenté d’une loi charitablement adoptée sous l’impulsion de son « allié » de l’époque (Cheikh Rached Ghannouchi) et très limitée dans ses contours et dans son champ d’application. A savoir cette loi de réconciliation administrative (2017) amnistiant des fonctionnaires et autres hauts commis de l’Etat n’ayant joué qu’un rôle d’exécutants ou de petite main dans le rouage du régime Ben Ali. En substance, c’est le principe pénal de la baïonnette obéissante opposé à celui de la baïonnette intelligente. 

Béji Caïd Essebsi s’en est contenté : pas tous ceux qui ont travaillé aux ordres de Ben Ali sont coupables de malversations. De là, l’appellation donnée à cette loi : réconciliation économique et qui n’inclut pas, bien entendu, ceux qui gravitaient en dehors des sphères du pouvoir et qui se sont indûment enrichis. On se rappelle qu’à l’époque, Béji Caïd Essebsi a dû faire face à une levée de boucliers. On l’a même accusé d’empiéter sur les prérogatives de l’IVD et de vouloir noyer dans l’œuf le processus de la justice transitionnelle tout entier.

Il n’empêche : juste après avoir fondé son parti, Tahya Tounes, et alors qu’il était encore aux commandes à la Kasbah, Youssef Chahed concocta un vrai projet de réconciliation nationale, dès lors que la mission de l’IVD s’était terminée avec, à la clé, 174 dossiers transférés aux chambres spécialisées, toujours en suspens, même si le procès post-mortem de Bourguiba aura très vite été instruit. Le projet n’a même pas eu le temps d’être examiné par les commissions parlementaires. Il est vrai que Youssef Chahed voulait en faire aussi un argument électoral. 

Et, alors, de quelle réconciliation parle-t-on maintenant ? Elle est justement d’autant plus improbable qu’elle est (c’est là la tare congénitale), assujettie au bon vouloir des partis et qu’elle dépendra des équilibres des forces en présence. Parce que voilà : Mohamed Abbou a rallumé la mèche en saisissant la justice pour des soupçons de malversations d’Ennahdha et de Qalb Tounes, juste avant son départ du gouvernement Fakhfakh. Parce qu’à son tour, Ennahdha l’assigne en justice pour « diffamation » (?!). Parce que, du coup, par instinct de conservation, un nouveau bloc parlementaire s’est vite mis en place autour d’Ennahdha, tandis qu’une autre coalition s’apprête à lui faire front. Si le premier bloc appelle à la réconciliation nationale, pour sauvegarder ses intérêts, celui d’en face n’y souscrit pas. Pas plus qu’Abir Moussi d’ailleurs, vrai cauchemar de Rached Ghannouchi.

Plutôt, réconcilier l’Etat 

et le citoyen

En réalité, si toute une décennie a été consacrée aux règlements de comptes, à la diabolisation, seul fonds de commerce des nouveaux « seigneurs du pays » - au nom de la réparation des outrages passés (c’est légitime, mais fallacieux) - l’ordre nouveau ne convainc plus personne quand il se met à parler de cohésion de la Nation. Plus encore, quand il se ravise que l’heure de la « réconciliation nationale » a sonné. Dix ans de passe-droits, de corruption d’un autre type, d’appauvrissement du peuple (il n’y a rien de populiste dans ce que nous disons) et dix ans de clochardisation de l’Etat. Aziz Krichène avait eu, le premier, parlé de promesses (trahies) du Printemps. Pour autant, nous avons vu, tout le long de cette décennie, le tribalisme générer, agressif, le deuil de cet Etat émietté, désinstitutionnalisé et sans repères. Le replâtrage de la Nation, face à la recrudescence du corporatisme et au creusement des inégalités régionales, se révèle être aujourd’hui utopique. L’instabilité gouvernementale, sciemment orchestrée par les partis, fait aussi que la Tunisie ait baissé la garde face à la pandémie, qu’elle ne sache pas comment prioriser une rentrée scolaire et comment se rapprocher des citoyens.

Précisément : c’est là que les Tunisiens attendent de leur Président qu’il prenne les choses en mains.

L’urgence, aujourd’hui, consiste en le rétablissement de la confiance entre l’Etat et les citoyens. Seul Kaïs Saïed pourra le faire. Il caracole dans les sondages, justement parce que les trois millions de Tunisiens qui ont tourné son élection au plébiscite, croient toujours en lui. Qu’a à faire le citoyen Lambda, celui qui lutte pour la survie au quotidien d’une réconciliation nationale qui n’arrangerait que les partis ? Parce qu’au final, cette réconciliation ne serait que politique. De surcroît, au service d’une ploutocratie dévastatrice et elle ne profiterait qu’à des politiques dépourvus de back round et d’approches conceptuelles, alors que les partis devraient être un laboratoire d’idées, quoique dans le fil droit de leurs idéologies respectives, mais un laboratoire tout de même.

On pense, à tort, que la razzia électorale de Kaïs Saïed a consacré un vote sanction à l’endroit des partis. C’est plutôt autrement plus systémique. C’est le système. Et les sondages menés par ce collectif d’associations (Solidar Tunisie, Aflord, Nomad 08 Redeyef) ont bien fait état de ce qui a motivé les électeurs de Kaïs Saïed : un changement du paradigme dans les mentalités, le pouvoir local, le citoyen au-dessus de tout et la réhumanisation des services publics, à travers, justement, les collectivités locales et les conseils municipaux. Quand, scandalisé face à un bloc sanitaire en panne dans une école, Méchichi dit que chacun doit assumer ses responsabilités, c’est un peu aussi dans ce sens. C’est là qu’interviennent deux impératifs : les moyens et la plateforme. Les moyens, c’est l’Etat qui doit les assurer. La plateforme, c’est-à-dire, la décentralisation et l’autogestion, c’est le Président qui doit leur assurer les réquisits fondamentaux, comme il l’avait promis dans sa campagne. C’est «la quadrature du cercle», comme dirait le philosophe Thomas Hobbes. C’est la conceptualisation qui fonde les bases de la souveraineté, en effet. Kaïs Saïed, imbu tel qu’il est de l’histoire des idées politiques, le sait parfaitement.

 

R.K.