Le Tunisien et l’économie, une histoire de désamour éternel - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 8 Février 2019

Suivez-nous

Dec.
14
2019

Ec(h)os du Temps

Le Tunisien et l’économie, une histoire de désamour éternel

Vendredi 8 Février 2019
نسخة للطباعة

Par Mohamed Fessi: Consultant d’entreprises et enseignant universitaire
 

* « En matière de crise économique, rien ne nous semble épargné. Un endettement qui grimpe raide et qui atteint déjà plus de  70 % du PIB. En 2019, le service de la dette  nous coûtera la somme de  9.307 millions de dinars (dont  3.137 millions d’intérêts), contre 7.841 millions de dinars en 2018 ».

 

*  « En 2019, la Tunisie compte lever la somme de 7.792 millions de dinars  d’emprunts à l’étranger pour maintenir à flot les réserves de devises »

 

Au cours des huit dernières années, les partis politiques ont poussé comme des champignons. Si au départ, les Tunisiens se sont réjouis du vent de liberté qui a soufflé sur le pays et emporté dans son sillage l’ancien  régime de Ben Ali, quelques années plus tard,  ils ont fini par déchanter face à la cacophonie  entretenue par cette pléthore de partis - plus de 200-   et à l’insignifiance des résultats obtenus en matière économique. Mais passons, ceci est un autre (vaste) débat. Ce dont je voudrais parler aujourd’hui, c’est le manque d’intérêt que les responsables de cette foule de partis politiques portent aux questions d’ordre économique, et même de leur inculture dans cette matière. Quand on y pense, les sujets d’inquiétude sur l’économie sont nombreux. Je suis curieux de savoir combien de ces responsables ont une idée précise sur le PIB de la Tunisie, le niveau de la dette publique, le montant du SMIG, le niveau des charges salariales payées par les entreprises.  Savent-ils quelle est la situation de notre commerce extérieur qui enregistre pourtant cette année un déficit tout à fait considérable ? Celle de notre balance des paiements ?
Qui faudrait-il blâmer ? Les responsables des partis politiques qui préfèrent s’écharper à longueur de journée sur les plateaux de télévisions et de radios au sujet de questions périphériques et sans rapport avec les soucis quotidiens de millions de personnes ? Les médias qui sont constamment à la recherche du  Buzzafin de faire grimper leur part d’audience ? Ou bien le système éducatif, qui n’enseigne l’économie au lycée et même à l’université, que de façon théorique et  assez désastreuse ?
Pas vraiment étonnant, dans ces conditions, de constater le désintérêt, et même le mépris affiché depuis toujours, par nos élites comme par le commun des mortels pour une discipline jugée par ces derniers mineure, en comparaison des mathématiques, du droit ou encore des lettres.
Ne pas accorder la place qu’il faut au débat, à la réflexion et à l’action en matière économique fait que ce sont les finances du pays qui finissent par payer et qui souffrent le martyre. Car malgré un endettement public de plus de 70 % du PIB, une inflation galopante, un dinar qui pique du nez, un niveau de chômage élevé et persistant (celui des jeunes en particulier), etc., nous  préférons nous détourner des sujets d’ordre économique.
Dans ce domaine, le désintérêt, et parfois  l’incompétence des élites, et à leur tête les responsables des partis politiques a de quoi rendre dubitatif sur les solutions nouvelles et ingénieuses qui doivent être apportées à la crise que traverse le pays.
Pourtant en matière de crise économique, rien ne nous semble épargné. Un endettement qui grimpe raide et qui atteint déjà plus de  70 % du PIB. En 2019, le service de la dette  nous coûtera la somme de  9.307 millions de dinars (dont  3.137 millions d’intérêts), contre 7.841 millions de dinars en 2018.
Une incapacité à  stimuler nos industries d’exportations, malgré une baisse continue et consistante du dinar. Faut-il rappeler, qu’en 2018, le déficit commercial a atteint la somme de 19 milliards de dinars, soit 3,4 milliards de plus qu'en 2017. Cette aggravation du déficit de la balance commerciale s’explique principalement par la forte poussée des importations qui ont progressé de 20% par rapport à 2017 pour s’établir à un record de 60 milliards de dinars. (En fait depuis plusieurs années, les exportations domestiques progressent à un rythme beaucoup plus faible que les importations.) Le différentiel entre exportations et importations est troublant. L’ensemble des produits, à l'exception des voitures du tourisme (-1%), sont concernés par la hausse des importations. Par exemple, le pays a importé des lampes et des tubes cathodiques pour 1,3 milliard de dinars et des appareils de télécom pour 845 millions de dinars, entre autres. Le résultat en est, évidemment, un déficit de la balance commerciale qui se creuse davantage, d’année en année. Qui peut croire que c’est soutenable. Faut-il aussi rappeler que la balance commerciale est un ingrédient clé de la balance des paiements qui, ayant pourtant bénéficié de l’apport des «invisibles» comme le tourisme, le transfert des Tunisiens établis à l’étranger ou le solde des investissements directs étrangers, reste aussi déficitaire à des taux inquiétants - plus de 10% PIB. En fait, et c’est bon de le répéter à nouveau, nous sommes de plus en plus dépendants de ce que la banque centrale appelle les tirages à moyen et long termes, c’est-à-dire les emprunts étrangers. En 2019, la Tunisie compte lever la somme de 7.792 millions de dinars  d’emprunts à l’étranger pour maintenir à flot nos réserves de devises et  ainsi continuer à  vivre au-dessus de nos moyens.
De plus, à cause de l’insouciance des uns et du laxisme des autres, notre productivité nationale est éphémère  en comparaison avec ce qui se passe ailleurs et en particulier chez nos concurrents (le Maroc et la Turquie notamment), et notre attractivité pour les investissements directs étrangers a du plomb dans l’aile.
Même si, en huit ans,  la Tunisie a réalisé des avancées notables sur le plan politique, avec un résultat inégal, il faut l’avouer,  l’ignorance, voire la marginalisation des questions d’ordre économique privent le pays des leviers nécessaires permettant d’engager de véritables réformes structurelles, seul moyen de relance de l’économie, donc de création de  richesses.
Comme dirait l’autre, quand l’économie va, tout va. J’ajouterai avec regret, mais qui donc s’en soucie?