Réclusion volontaire ou forcée ? - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 8 Février 2019

Suivez-nous

Aug.
23
2019

Parution : « Réclusions : contes et propos » de Rafika Touzri Msekni

Réclusion volontaire ou forcée ?

Samedi 26 Janvier 2019
نسخة للطباعة

Rafika Touzri Msekni vient de publier un recueil de nouvelles intitulé « Réclusions : contes et propos ». Dans ce livre de 108 pages, l’auteure aborde la question de la réclusion, le fait qu’un individu se referme sur soi ou quitte carrément son entourage pour aller vivre en ermite. Son point de départ fut ce tableau de peinture qu’elle avait contemplé un jour dans la salle d’attente du cabinet d’un médecin et qui deviendra plus tard sa source d’inspiration : cette toile représente l’image d’un homme solitaire vivant en ermite, renfermé dans une réclusion mystique et dont la posture indique qu’il est totalement plongé dans ses méditations.

 

Ce tableau la pousse donc à chercher les raisons pour lesquelles l’homme choisit de plein gré ou est contraint à  la solitude, l’abandon de la société pour mener une vie d’isolement.  La réclusion, thème unificateur de tous les contes de ce livre, est abordée sous différents angles, d’où l’emploi du pluriel dans le titre de cet ouvrage « Réclusions »

 Les récits commencent par des citations ou des textes poétiques appartenant à des écrivains ou poètes célèbres de la littérature mondiale. L’auteure commence par un liminaire précédé par une citation de Tolstoï, où elle expose les raisons qui l’ont poussée à écrire sur la solitude, sur le repli sur soi-même, sur le refus de la société et la rupture avec le monde.  « Est-ce l’échec, l’oubli, la traitrise ou le dégoût ?  Est-ce le mysticisme qui détermine l’être à opter pour une vie sobre et spirituelle ? Les effets évolués célébrés par les modernistes ne sont-ils pas à l’origine d’une telle solitude voulue et réfléchie ?», s’interroge l’auteure dans la première partie de son livre intitulée  « La Toile de peinture ». L’auteure reprend toutes ces causes qui auraient provoqué la réclusion de l’homme de la toile d’une manière plus explicative.

Dans la deuxième partie intitulée « Réclusions », l’auteure distingue entre deux sortes de réclusions, la réclusion voulue et la réclusion imposée et c’est cette dernière qui est la pire des situations, car elle est due à une suite d’expulsions et d’injustices subies dans la société. Toujours dans cette même partie, l’auteure nous fournit d’autres histoires ayant trait à la vie de l’être humain face à des situations embarrassantes, humiliantes et blessantes qui les poussent souvent à opter pour la fuite, la solitude, havre de réconfort et de satisfaction morale et spirituelle.

 En effet, dans « Le rejet », il s’agit d’un vieil homme, devenu une grande charge pour ses enfants qui veulent se débarrasser de lui, s’est dépossédé de tous ses biens en leur faveur, préférant s’éloigner pour éviter la cupidité et l’ingratitude de ses enfants, à la manière du « Le Père Goriot » de Balzac : « Je suis devenu un homme vide et une âme mijotant son drame. Je ne veux plus renouer. Je suis tranquille dans ma détresse » P. 49

Dans une autre histoire intitulée « Un harcèlement impudique », l’auteure traite du harcèlement sexuel dont fut victime un employé d’une banque qui refusa l’offre de son supérieur et préféra démissionner après avoir su que sa propre femme est impliquée dans ce coup fomenté contre lui, et depuis « C’est dans l’isolement qu’il déserte. Les gens le croyaient devenu fou à cause des sortilèges de son ex-fiancée, de la pratique de la magie noire. Il ne répond pas. Il cherche à s’enfoncer dans l’oubli. La vertu n’existe pas. » P. 58 

Dans le conte « Un volcan, un déluge », deux phénomènes naturels qui, une fois déclenchés, ils deviennent des catastrophes dévastatrices devant lesquelles l’homme n’y peut rien, ce qui rappelle ses limites et son impuissance devant les forces de la nature. « Il (le volcan) oblige les habitants à se déloger, à s’enfuir, à se sauver. » P. 59, tout comme l’isolement de l’homme de la toile accrochée sur le mur de la salle d’attente du médecin qui a impressionné l’auteure. Dans le conte « Le violon sans cordes et l’artiste sans doigts », un violoniste devenu paralytique, ne peut plus jouer de son violon, perdant ainsi sa verve et son inspiration. Désespéré, il préfère la réclusion.

Les nouvelles et les contes se suivent (13 en tout) ayant toujours un rapport avec la réclusion et les raisons qui poussent les uns et les autres à choisir l’isolement et le retrait pour plonger dans la solitude, le recueillement, le mysticisme et la méditation, laissant derrière eux toutes les anomalies, les aberrances et les incohérences de la société. Le livre s’ouvre sur la fameuse toile découverte dans la salle d’attente d’un dentiste qui deviendra désormais une source d’inspiration pour l’auteure qui écrira toutes ces histoires : « C’est mon cas après avoir contemplé la toile de l’homme solitaire. Elle devient une source d’inspiration, un élan vers la réflexion. » P. 16. Il se termine par un conte épilogue intitulé « Recueillement-sérénité » où l’auteure étale son point de vue sur la question, disant qu’il y a plusieurs formes de « Réclusions », positives ou négatives, volontaires ou imposées, un acte salvateur ou un acte suicidaire, sans pour autant cacher sa sympathie pour l’homme ermite de la toile qui s’est éloigné d’un entourage et d’une société corrompus : « Pour moi, c’est l’homme qui a réussi à s’éloigner des bruits polluants porteurs de virus. Il est agréablement dans sa peau… Ainsi, il se maintient tranquille et n’a recours qu’à son Créateur, cette force suprême l’éloignant des menteries niaisement associées. » P. 104. Et plus loin, l’auteure ajoute : « Il a réalisé sa victoire. Par sa propre volonté, il a su l’emporter sur elle : cette vilaine vie. Il la quitte sans regrets car il est gonflé par un amour désintéressé envers les fantaisies auxquelles aspire chaque âme en détresse étant avide de posséder. Lui, il est uniquement rempli d’un sentiment dépourvu de toute avidité folle, aux griefs utilitaristes. » P. 105. Et plus loin encore, elle donne carrément son point de vue concernant l’homme-ermite : « A mon avis, le personnage serein de la toile dénichée s’en va de ce monde. Il ne regrette pas de partir. C’est dans ce voyage lointain qu’il réalisera ses rêves de s’approcher de la paix céleste. Il prend son envol vers la lumière de l’esprit pur en transcendance. Il a vaincu les ténèbres d’ici-bas pour parsemer son chemin d’étoiles illuminées lui permettant de se juger, de se voir et de se dire : « Bravo à moi, j’ai échappé à leur monde pourri et souillé pour me ressusciter dans une sphère ascétique » P.108. Un livre passionnant. A lire absolument.

Hechmi KHALLADI