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Echos du Temps Par Mohamed Fessi, Expert comptable, consultant d’entreprises et enseignant universitaire

Les Multinationales et les faces cachées de la mondialisation

Vendredi 25 Janvier 2019
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La plupart des théoriciens, soit des relations internationales, soit de l’économie politique internationale, font démarrer la mondialisation dans sa phase contemporaine aux années 1980. Les années 1980 sont celles du triomphe du néolibéralisme et 1989, de la chute du mur de Berlin.

Tout d’abord, la mondialisation est le triomphe de la marchandise. D’aucuns parlent de la marchandisation du monde. Mais elle est aussi, et surtout, la libre circulation des capitaux.

La mondialisation de l’économie a bouleversé l’ordre des choses : elle agit sur la modification des règles de la concurrence, sur l’élargissement des zones d’échange, sur l’uniformisation culturelle mais aussi sur « l’exploitation » des pays les plus pauvres. Certains même accusent la mondialisation d’être la cause de la désindustrialisation et de l’augmentation du chômage dans les pays développés, du fait de la délocalisation des sites de production dans les pays en voie de développement, à main-d’œuvre moins onéreuse.

Toutes les études montrent le rôle prépondérant des multinationales dans le processus de mondialisation récent. En réalité, il s’agit d’un phénomène à double sens : l’essor des échanges mondiaux est étroitement lié à l’internationalisation des entreprises, et l’internationalisation des entreprises est la résultante de l’essor des échanges mondiaux. Des firmes comme Amazone et Apple, qui valent en bourse autant que le PIB de la France, ont modelé le comportement de milliards d’utilisateurs et illustrent le poids du digital dans l’économie.

Les activités des entreprises multinationales se mesurent en particulier dans le poste des revenus d’investissements directs de la balance des paiements, qui représente une part croissante des transactions internationales. Il convient de signaler dans ce cadre que leur part dans les crédits et débits de balance courante a doublé  en vingt ans (entre 1995 et 2015.)

On a souvent pris l’habitude d’identifier l’équilibre (ou le déséquilibre) extérieur d’une économie au seul solde de ses échanges de biens et de services enregistrés dans le compte courant de sa balance des paiements. Pourtant, les revenus d’investissement direct à l’étranger (IDE) représentent une part croissante des flux du compte courant en lien avec l’activité grandissante des firmes multinationales et l’émergence des chaînes mondiales de valeur.

Les revenus d’IDE, qui se  composent  de dividendes,  de bénéfices non distribués (sous forme de dividendes) des filiales et succursales et des intérêts sur les emprunts intragroupes

contribuent positivement au solde courant des pays riches, mais négativement à celui du reste du monde, reflétant ainsi la prépondérance des multinationales originaires des pays riches.

Par ailleurs, au-delà de leur importance croissante dans les flux d’échanges internationaux, les revenus d’IDE contribuent aux déséquilibres extérieurs entre groupes de pays. Un fort excédent du poste des revenus d’IDE pour les pays à hauts revenus est souvent compensé par des déficits dans l’ensemble des autres grandes zones du monde.

Parmi les pays les plus excédentaires, on retrouve les États-Unis, le Japon, la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni. Certains paradis fiscaux ou centres financiers offshore figurent également parmi les pays qui dégagent le plus d’excédents (Suisse, Pays-Bas, Luxembourg), tandis que d’autres sont déficitaires (Irlande, Hong-Kong, Malte, Macao). Hormis ces derniers, on retrouve dans la liste des pays en déficit des pays à hauts revenus (Australie, Belgique, Chili, Hongrie, Pologne, République tchèque), de grands émergents (Mexique, Brésil, Indonésie, Inde, Russie), des pays à revenus intermédiaires supérieurs (Argentine, Kazakhstan, Malaisie et Thaïlande) ou de l’OPEP (Nigéria).         La Chine a cessé de déclarer le détail de ses revenus d’investissement, et donc ses revenus d’IDE, à partir 2005.

Il n’est un secret pour personne que la mondialisation a été, et est toujours à la source de beaucoup de  débats et de polémiques.  Pour tout le courant altermondialiste, par définition, la mondialisation  est une expérience historique d’aliénation, de dépossession. Elle  remet en cause les identités, produit naturellement de l’exclusion, de la pauvreté sociale. Elle est aussi un phénomène d’uniformisation culturelle. Pour les néolibéraux, la mondialisation est le triomphe du marché et de sa prétendue transparence. Mais la mondialisation  repose surtout sur  des rapports de pouvoir et engendre des rapports de pouvoir. Depuis quelques temps, les multinationales ont vu leur pouvoir croître d’année en année, au point de devenir quasi-absolu.

Quelles conséquences pour les  pays

et les peuples ?

D’abord sur le plan du commerce mondial et des échanges. Personne ne saurait nier que grâce à leur force de frappe financière, à leurs  investissements en recherche et développement, et aux économies d’échelles qu’elles ne cessent de réaliser, les activités des  multinationales profitent, globalement,  aux consommateurs (quant ces dernières jouent pleinement le jeu de la libre concurrence, ce qui n’est pas le cas aussi souvent qu’on le croit). Néanmoins, l’ouverture des frontières et la disparition des taxes à l’importation, ont beaucoup nuit aux producteurs locaux, avec des conséquences humaines et sociales lourdes. Protéger ces derniers, impliquerait, d’une manière ou d’une autre, un coût plus élevé pour les consommateurs. Ces derniers sont-ils prêts à l’accepter, à un moment où tout le monde se plaint de la baisse du pouvoir d’achat. C’est là où l’on se rend compte que les choses sont beaucoup moins simples qu’il n’y paraît. 

Sur le plan financier, ensuite. Là aussi, il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de dire que certains flux de capitaux, qui permettent à des pays pauvres et/ou émergents de participer aux chaînes de production, d’adopter des technologies plus avancées, sont utiles. Néanmoins, les capitaux qui viennent et repartent au gré des fluctuations des taux d’intérêt le sont moins. Plusieurs pays qui les reçoivent sont souvent mal équipés pour les accueillir et pour s’adapter quant ils repartent.

Et la Tunisie dans tout ça ?

Avant de conclure, j’aimerai dire quelques mots à propos de la Tunisie. Profite-t-elle de la mondialisation et de la libre circulation des capitaux? En abordant ce sujet, la première chose qui me vient à l’esprit, sont les déficits de la balance commerciale et ceux de la balance courante qui se creusent, d’année en année à un rythme continu et de plus en plus accéléré.    

En 2018, le déficit commercial a atteint la somme de 19 milliards de dinars, soit 3,4 milliards de plus qu’en 2017. Cette aggravation du déficit de la balance commerciale s’explique principalement par la forte poussée des importations qui ont progressé de 20% par rapport à 2017 pour s’établir à un record de 60 milliards de dinars. L’ensemble des produits, à l’exception des voitures du tourisme (-1%), sont concernés par la hausse des importations. Le pays a importé des lampes et des tubes cathodiques pour 1,3 milliards de dinars et des appareils de télécom pour 845 millions de dinars, entre autres.

Quant au déficit de la balance des paiements (ou courante), à fin novembre 2018, il était de  10,7 milliards de dinars, soit 10,1% du PIB, contre 9,2 milliards de dinars un an auparavant (9,6% du PIB), en dépit d’une amélioration tangible du solde de la balance des services (1,739 milliards de dinars contre 722 millions de dinars à fin novembre 2017).

La Tunisie draine-t-elle les capitaux étrangers ? La lecture de l’évolution des  principaux soldes de la balance des paiements (ci-dessous présentée) au cours de la période 2015-2017  (les données de 2018 ne sont pas encore disponibles) me laisse dubitatif.

Pourquoi la Tunisie n’arrive-t-elle pas à attirer un niveau satisfaisant de capitaux étrangers ?

La question qui se pose maintenant est la suivante: pourquoi la Tunisie n’arrive-t-elle  pas à attirer un niveau satisfaisant de capitaux étrangers ? Tout simplement parce qu’il existe de nombreux obstacles au développement des affaires et à la libre circulation des capitaux, outre le faible taux de productivité de son économie. Parmi ces obstacles (sujet qui pourrait faire l’objet d’amples  développements), il y a  l’instabilité politique, une réglementation du droit du travail trop restrictive, une réglementation de change également trop restrictive, une offre inadéquate d’infrastructures, surtout dans le numérique, des lois fiscales trop versatiles, une capacité insuffisante à innover, une  mauvaise éthique du travail au sein de la main-d’œuvre nationale et  un taux d’inflation élevé.

Rappelons dans ce cadre, que l’Afrique du Sud et le Maroc sont les pays africains ayant attiré le plus de projets d’investissements directs étrangers (IDE) en 2017. Elles ont attiré, chacun,  96 projets, soit 26% du total des projets enregistrés à l’échelle continentale. Quant à la Tunisie, elle ne figure même pas dans le Top 15.

Dans l’édition 2018 de l’Africa Investment Index, qui classe les pays africains selon leur attractivité pour les investissements étrangers, on y lit que le Maroc a attiré près de 2,5 milliards de dollars (7,5 milliards de dinars) d’IDE en 2017, enregistrant  une hausse de 12% par rapport à l’année précédente. Des investissements qui se font principalement dans les secteurs de la banque, du tourisme, des infrastructures, de l’énergie et de l’industrie.Ses points forts : croissance économique soutenue, positionnement géographique stratégique, dette extérieure raisonnable, capital social- environnement des affaires généralement favorable.

Conclusion

Personne ne saurait mettre en cause le rôle  souvent utile joué par les multinationales dans le développement du commerce international. L’essor fulgurant des technologies de l’information et de communication, de l’intelligence artificielle, la mise sur le marché de nouveaux médicaments et vaccins, etc.,  sont la résultante de moyens financiers et matériels colossaux mais sur la table par ces dernières. Néanmoins, le fait que les multinationales  s’accaparent de plus en plus de pouvoir, au point d’avoir la prégnance sur les Etats et le pouvoir politique, le fait qu’elles jouent à fond l’optimisation fiscale pour échapper à l’impôt, ne sont pas sans conséquences sur le creusement des inégalités et la montée des populismes.     

Émerge alors une contradiction que nous avons déjà connue et qui a joué un rôle absolument décisif à la fin du XIXe siècle dans l’exacerbation du nationalisme et finalement dans le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Je crois que cette disjonction aujourd’hui est lourde de très grands dangers politiques parce que il ne faut pas s’imaginer que ceux que nous appelons « les classes laborieuses » vont se contenter de regarder la vitrine de la mondialisation avec toutes ces belles marchandises, même s’ils en sont de friands utilisateurs. Je pense ici tout particulièrement aux Smartphones et autres joujoux électroniques. Inévitablement, ils casseront la vitrine s’ils n’ont pas accès au magasin.

Je pense que l’avenir de la mondialisation, ce n’est pas la régulation douce et transparente du marché ou une taxation minimale des profits des multinationales (certains pays d’Europe, au premier rang desquels figure la France, comptent  instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des grandes entreprises), ce seront des conflits politiques extraordinairement violents et dont les États demeureront des acteurs majeurs. La guerre commerciale que se livrent les Etats-Unis et la Chine n’en sont que les prémices.

En 2018, le déficit commercial de la Tunisie a atteint la somme de 19 milliards de dinars, soit 3,4 milliards de plus qu’en 2017. Cette aggravation du déficit de la balance commerciale s’explique principalement par la forte poussée des importations qui ont progressé de 20% par rapport à 2017 pour s’établir à un record de 60 milliards de dinars. L’ensemble des produits, à l’exception des voitures du tourisme (-1%), sont concernés par la hausse des importations. Le pays a importé des lampes et des tubes cathodiques pour 1,3 milliards de dinars et des appareils de télécom pour 845 millions de dinars, entre autres.