Respecter ou non sa propre langue - Le Temps Tunisie
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2019

TRIBUNE .. La Municipalité de Tunis ne dit-elle pas apprendre la leçon linguistique du Québec ?

Respecter ou non sa propre langue

Mardi 15 Janvier 2019
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La décision de la Municipalité de Tunis d’arabiser les affiches écrites seulement en français a soulevé tant de critiques et protestations parmi plusieurs Tunisiennes* et Tunisiens de formation scolaire biaisée linguistiquement et culturellement en faveur de la langue française et sa culture. Il y a même celles et ceux qui ont écrit et déclaré que l’arabe est une langue coloniale et non-nationale comme l’affirment les constitutions tunisiennes.

 

Telles réclamations devraient être poursuivies judiciairement surtout par le parlement tunisien   et les Associations de la langue arabe. L’état anormal de la langue arabe en Tunisie est fort pertinent, pour le comparer à celui du français au Québec… D’un côté, Le Québec (l’une des dix provinces canadiennes) affirme depuis 1974 que la langue française est la seule langue des communications publiques orales et écrites sur le territoire québécois. De l’autre côté, l’arabe est la seule langue nationale de La Tunisie selon les constitutions depuis son indépendance en 1956. On estime qu’environ 15% de la population québécoise parle l’anglais comme langue maternelle. En plus, la langue anglaise est une langue officielle du Canada.

 

Malgré ces données, la politique linguistique des gouvernements québécois utilise ce qu’on appelle La Loi 101 du 1974 qui a rendu obligatoire l’usage unique du français dans les communications publiques. Deux exemples suffisent pour montrer la mise en vigueur de la Loi 101. Il s’agit ici de l’usage du français dans le système du transport public dans la ville de Montréal, la plus grande ville de la province du Québec.

 

Dans son déplacement à travers l’Ile de Montréal, le système du Metro annonce en français seulement les noms des prochains arrêts. Quant au système d’autobus dans la ville de Montréal, il utilise aussi seulement le français oralement et par écrit pour les passagers pour leurs indiquer les prochains arrêts. Aussi, Les affiches sont rédigées, uniquement en français. Par exemple, on ne trouve pas le mot anglais  ‘Stop’ dans les rues, les chemins et les routes du Québec. On trouve seulement le mot français ‘Arrêt’.

 

 

 

L’impact colonial

 

sur l’arabe

 

La colonisation française de la Tunisie consistait en quatre volets : l’occupation militaire et politique, la prise des colons français des meilleures terres tunisiennes et l’imposition de la langue française dans la société tunisienne. Il s’agit d’une colonisation globale du pays. Sous le leadership du président Habib Bourguiba et la majorité des autres présidents tunisiens, les gouvernements tunisiens n’ont pas grosso modo conçu l’indépendance de la Tunisie de la France que dans les trois premiers domaines. Pour ces présidents, leurs ministres et les élites politiques et intellectuelles, la libération de la Tunisie du colonialisme français ne doit pas donner priorité à la libération linguistique et culturelle.

 

L’analyse de la nature des quatre volets de la colonisation montre bien que la colonisation linguistique est le pire de ces quatre volets ; parce qu’il s’agit de la colonisation de l’âme et l’esprit du peuple tunisien. Ceci exige des femmes et hommes tunisiens vraiment libres de l’impact de la colonisation de revendiquer d’abord la libération du colonialisme linguistique parallèlement avec les trois autres dimensions de colonisation française de la Tunisie. Il s’agit de se libérer de ce que nous appelons l’autre sous-développement (LASD) en Tunisie.

 

 

 

Le bilinguisme conspirateur derrière le LASD

 

De leur côté, les intellectuels et les universitaires tunisiens ne manifestaient pas une opposition à la position du leadership politique envers la libération linguistique. La formation scolaire de la classe politique, la classe intellectuelle universitaire et les classes éduquées de l’après indépendance et la révolution est une formation bilingue (arabe/français) de la majorité des Tunisiennes et des Tunisiens. Il s’agit d’une formation bilingue qui n’a pas réussi, avant et après l’indépendance et la révolution, à promouvoir le statut de la langue arabe et sa culture parmi la majorité du peuple tunisien, à savoir donner à l’arabe une première place dans les usages quotidiens. D’où dérive l’absence d’une conscientisation de LASD chez les femmes et les hommes après plus qu’un demi-siècle d’indépendance. Ceci indique que le peuple tunisien est encore colonisé linguistiquement après et avant ‘la révolution’ de 2011.

 

 

 

Le pourquoi

 

de la situation

 

Cet état des choses pourrait s’expliquer par quatre facteurs principaux :

 

1-l’absence d’enseigner uniquement en arabe au moins jusqu'à la fin de l’école secondaire comme font les pays développés qui utilisent leurs propres langues dans l’enseignement.

 

2- le manque de ce que nous appelons  ‘l’arabisation psychologique’ qui est le résultat latent du premier(1) facteur qui fait que la majorité  des Tunisiennes et  Tunisiens sont handicapés d’avoir une relation normale avec l’arabe, leur langue nationale. C’est-à-dire, l’arabe devient la langue utilisée spontanément et avec fierté dans tous les secteurs de la société tunisienne.

 

3-Le leadership politique et intellectuel tunisien et, par conséquence, les citoyens moyens ont une mauvaise conceptualisation du colonialisme Français. Il s’agit plutôt d’un regard mal conçu et formulé du colonialisme Français. Comme nous l’avons déjà indiqué, ce type du colonialisme se manifestait dans quatre domaines en Tunisie colonisée. En ne percevant ce colonialisme que dans trois domaines, les leaderships politiques et intellectuels tunisiens et les citoyens manquaient beaucoup de perspicacité envers une vraie et honnête conceptualisation de l’indépendance et de la libération des peuples. En termes marxistes, Ils ont à la fois une fausse vision du colonialisme et de l’indépendance.

 

4-Le bilinguisme tunisien conspirateur : les présidents, la classe politique, les intellectuels et la majorité des classes supérieure et moyenne tunisiennes souffrent d’un faible engagement envers la langue arabe dû à ce que nous appelons « le bilinguisme conspirateur ». Ce bilinguisme est le résultat de leur acculturation dans la langue du colonisateur français au détriment de leur propre langue, l’arabe. Ainsi, en Tunisie après et avant la révolution, les dirigeants politiques, la classe intellectuelle et la plupart des autres classes sociales ne se trouvent-ils pas prisonniers dans le prisme linguistico-culturel colonial Français ?

 

Pr. Mahmoud Dhaouadi

 

Sociologue

 

*Nous avançons les femmes aux hommes par ce que les observations témoignent que le sexe féminin est plus porté à utiliser le français que le genre masculin.