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La Tunisie doit –et peut- échapper aux prix bradés et au tourisme de masse

Vendredi 11 Janvier 2019
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Mohamed FESSI
Expert-comptable, Consultant d’entreprises et enseignant universitaire

 

« L’année 2018 a connu du succès resplendissant à tous les niveaux dans le secteur du tourisme qui a réalisé des chiffres jamais concrétisés par la Tunisie depuis 2010 », a déclaré le président de la Fédération tunisienne de l’hôtellerie, Khaled Fakhfakh. Le nombre de visiteurs en Tunisie s’est élevé à environ 8 millions de touristes en 2018, tandis que les recettes en devises étrangères dépassaient les 4.000 millions de dinars, a ajouté Khaled Fakhfakh dans une déclaration récente. Il a rappelé que les Tunisiens et les Algériens ont représenté cette année l’essentiel des touristes, soulignant le déclin du marché européen traditionnel, où l’arrivée de 4 millions de touristes européens en 2010 a été comparée à 2,5 millions de touristes cette année.
Mais cette embellie, ce rayon de soleil au milieu de la grisaille- en ces temps difficiles, où le déficit de la balance des paiements vogue de record en record, 4 milliards de dinars sont bons à prendre- ne doit pas être l’arbre qui cache la forêt.
Il faudrait préciser de prime abord, que si les recettes du secteur exprimées en dinars tunisiens semblent flatteuses, elles ont moins belle allure une fois converties en euros, compte tenu de la dépréciation de la monnaie tunisienne par rapport à la devise européenne (plus de 50% en trois).
Perçu comme une locomotive pour les autres secteurs de l’économie nationale -bâtiment, travaux publics, artisanat, transport, mobilier, agroalimentaire-, le tourisme en Tunisie contribue, depuis des décennies, au desserrement de la contrainte financière extérieure, à l’amélioration des niveaux d’emploi, au renforcement des recettes en devises du pays et au relèvement de la qualité de vie de la population. Néanmoins, il faut avoir l’honnêteté intellectuelle de reconnaitre que le modèle de développement du secteur a atteint ses limites depuis fort longtemps.
Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer la baisse des performances du tourisme tunisien. Celui que préfèrent retenir les responsables locaux du secteur fait la part belle au contexte mondial délicat. Un peu facile, il s’appuie sur l’idée que la Tunisie souffrirait encore de la peur du terrorisme. S’il est vari que, comme bien d’autres pays arabes –l’Egypte en premier lieu, et le Maroc, à un degré moindre- le tourisme tunisien a, certes, été touché par la crise déclenchée par les troubles sociaux et les attentats terroristes survenus après le déclenchement du « printemps arabes », il n’en demeure pas moins vrai que les véritables causes du mal sont à chercher ailleurs.
Oui, le tourisme tunisien a du mal à se relever de la «révolution» et de ses suites. Les chiffres de 2013 le montrent: le nombre de nuitées touristiques est passé de 35,5 millions en 2010 à 30 millions en 2013. Au total, le tourisme a reculé environ de 15% en trois ans. Le traditionnel marché émetteur de touristes est le marché européen. Or, celui-ci n’a pas encore retrouvé son niveau de 2010. Mais, il faut aussi reconnaître que le tourisme tunisien souffre depuis vingt-ans ou plus -en fait, dès le milieu des années 1990- de maux structurels, et la crise consécutive à la « révolution du jasmin » correspond aussi, sinon plus, à une crise structurelle plus profonde du secteur.
Selon une étude de l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE, 2011), la crise de l’activité touristique en Tunisie trouve son origine dans certaines caractéristiques du tourisme tunisien, à dominante balnéaire, mais aussi dans un schéma de développement basé sur l’extension des capacités d’accueil pour pallier l’incapacité de générer des gains de productivité. Signalons au passage que la croissance extensive des capacités d’accueil a eu pour effet un endettement accru envers le secteur bancaire.
Jugez-en par vous-mêmes. La contribution directe du tourisme à l'économie tunisienne s'élève à 7% du PIB - un chiffre qui reflète la performance des secteurs hôteliers, des agences de voyages, compagnies aériennes et autres services de transport de passager. Il est pourvoyeur de 500 000 emplois directs et indirects. Le pays compte 862 unités touristiques d’une capacité totale de 241 000 lits (données au 31 décembre 2015). Ce qui donne une recette par lit de l’ordre 16 600 dinars (4 750 euros). Avouons que ce n’est pas fameux, même si ce montant ne tient pas compte des recettes des clients résidents tunisiens. Ce chiffre vaut mille discours et en dit long sur le positionnement de la destination Tunisie. Il dénote aussi de  la faiblesse des prix moyens par lit loué (1 à 5 entre la Tunisie et la Turquie et de 1 à 3 entre la Tunisie et le Maroc).
Cette situation découle de l’interaction de plusieurs facteurs structurels. Parmi ces facteurs, il y a la prédominance de l’activité balnéaire, qui s’appuie sur une forte saisonnalité et des pratiques de négociation des tarifs étalées sur toute la période de l’année et dominées par les grands tour-opérateurs disposant d’un pouvoir de marché et de négociation puissant. En outre, la saisonnalité de l’activité touristique oblige recourir à une main-d’œuvre temporaire, ce qui ne favorise ni la qualité ni, surtout, la productivité et, partant, la compétitivité.
Dans un secteur vital pour l'économie du pays, qui a englouti des milliards et des milliards en infrastructures, nous avons eu presque tout faux jusque- là. De contradiction en contresens, nous nous sommes retrouvés piégés par la quadrature du cercle. Je m’explique. Alors que pas loin de la moitié des unités -45%- sont classées 4 et 5 étoiles, nous nous sommes peu préoccupés de la qualité des prestations. Résultat des courses, un tourisme de masse et une clientèle à faible pouvoir d’achat.
Pour les grands tour-opérateurs et agences de voyages, la Tunisie est pointée du doigt pour la qualité de ses prestations. Ses « performances » en matière de qualité de services hôteliers, de diversité d’activités et de liaisons aériennes sont continuellement en baisse. Par contre, le pays est souvent cité comme offrant le meilleur rapport qualité/prix. Mais cette position est à double tranchant, car elle renforce l’image d’une Tunisie spécialisée dans le tourisme de masse et apparaît comme le résultat du bradage des prix au détriment de la qualité des services.
À cause des prix orientés à la baisse et de la hausse du nombre de visiteurs en provenance d’Europe de l’Est dont le pouvoir d’achat est limité, les dépenses réalisées dans le pays sont, par ailleurs, les plus basses de la région. Huit millions de touristes ont rapporté quatre milliards de dinars, tout calcul fait, chaque touriste a rapporté la modeste somme de 500 dinars. (Voir à ce propos le rapport de la Cnuced « Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement », selon lequel les recettes du tourisme en Afrique ont triplé durant les deux dernières décennies, passant ainsi de 15 milliards de dollars à 47 milliards de dollars. Ceci s’explique par deux facteurs essentiels à savoir ; l’augmentation en nombre de visiteurs et la hausse des dépenses par touriste. En 2015, les dépenses moyennes d’un touriste ont atteint 850 dollars, tandis qu’avant 20 ans le touriste dépensait en moyenne 580 dollars.)
Tout ceci fait que le secteur touristique tunisien est de moins en moins rentable. Difficile dans ces conditions de fournir des prestations de qualité, surtout quand on sait qu’une partie non négligeable des promoteurs ne sont pas des hôteliers professionnels, mais des hommes d’affaires- qui ont fait fortune dans l’industrie et le commerce- peu regardant sur la qualité des prestations et les services fournis dans leurs unités.
Alors, que faire? D’abord changer de paradigme et monter en gamme. Le Maroc a bien réussi ce challenge, alors pourquoi pas la Tunisie, pays aux vieilles traditions en la matière, riche d’une histoire de plus de trois mille ans ? Il faut rappeler dans ce cadre que, depuis l’indépendance, le tourisme a été un enjeu et un facteur importants dans le développement du pays. L’Etat -via la SHHT- y a investi dès fin des années 1950. Et les hôtels « Le Miramar », « Le Fourati », « Le Sheraton » ou « Le Sindbad » comptaient Edgar Faure, Pierre Bérégovoy, Bettino Craxi, pour ne citer que ces illustres personnalités, parmi leur clientèle.
En deuxième lieu, la Tunisie doit échapper aux prix bradés. Les acteurs locaux (hôtels, agences de voyage et de transport, etc.), doivent savoir bien répondre aux grands tour-opérateurs, notamment ceux du nord de l'Europe qui ont un quasi-monopole sur leurs marchés et qui imposent leurs lois et leurs prix aux hôteliers. Ces géants de l’industrie du loisir profitent des surcapacités hôtelières du pays pour arracher des concessions tarifaires et accaparer, à prix inchangé, de plus en plus des parts de marché dans le segment très disputé du tourisme de masse.
En troisième lieu, le pays doit œuvrer pour s’imposer comme une destination «quatre saisons» et drainer une clientèle à haute contribution, séduite par le charme et le luxe sans ostentation, plutôt que seulement motivée par la plage et le soleil ainsi que l’hébergement à un coût réduit.
Sur le papier, le pays ne manque pas d’atouts pour diversifier son offre touristique. Le golf, le thermalisme, le tourisme culturel et médical, sont autant de produits que la Tunisie doit mettre en valeur.
Le thermalisme, est un produit à fort potentiel. La Tunisie est la deuxième destination internationale dans ce domaine. Elle est reconnue également pour la qualité de ses centres de thalassothérapie qui font le bonheur des curistes tout au long de l'année.
Le tourisme culturel est un axe qui semble encore peu développé. Pourtant, dans ce domaine, la Tunisie dispose de beaucoup de cartes dans son manche. Il faudrait au préalable savoir mettre en valeur notre exceptionnel patrimoine historique et archéologique et faire vivre nos grands sites, les animer, leur donner des moyens d'hébergement et de divertissement pour les intégrer dans de véritables circuits culturels.
En quatrième lieu, il faut se rendre à l’évidence ; difficile de booster le tourisme sans dynamiser le trafic aérien. En d’autres termes, ouvrir le ciel tunisien aux compagnies aériennes étrangères. C’est en voulant protéger, coûte que coûte, Tunisair, qu’on est en train de priver le pays de milliers et de milliers de touristes. Pourtant, tout le monde sait, que cette compagnie nationale ne dispose pas d’une flotte à la mesure du potentiel touristique du pays, outre les retards de ses vols et la faible qualité de ses prestations.
En cinquième lieu, et de tout ce qui précède, c’est le plus important, il faudrait améliorer la qualité des services ; un facteur incontournable pour, d’abord, reconquérir le terrain perdu, et ensuite, attirer une clientèle à haute contribution.
Une meilleure qualité des services passe d’abord par un une volonté et un engagement sans faille de la part de toutes les parties prenantes –hôteliers, restaurateurs, commerçants, pouvoirs publics comme autorité de contrôle et de régulation…- en faveur d’un service de grande qualité. Mais elle passe aussi, et surtout par la formation professionnelle. Une formation professionnelle ouverte sur le monde extérieur est d’autant plus nécessaire qu’en raison de la complexité du produit, les producteurs (fournisseurs) de chacune de ses composantes ne perçoivent que vaguement le rôle que leurs biens et services jouent dans l’élaboration du produit final (le séjour du client). Par exemple, un mauvais repas dans un restaurant de ville, ou une excursion mal organisée, peuvent jouer un rôle important dans l’élaboration de l’opinion-mauvaise dans ce cas- de l’artisan du voyage, soit le touriste lui-même.
Pour finir et afin d’illustrer combien les activités –j’allais écrire l’industrie- d’hébergement, de restauration, et de manière générale, de loisirs, sont complexes et exigeantes, d’où l’importance du sérieux, du soin et de la rigueur qui doivent y être apportés, je vous livre ces propos d’un grand chef français, Guy Savoy , couronné meilleur restaurateur du monde pour la 3 ème année consécutive: « La noblesse d'un produit n'est pas dans son prix, elle est dans son authenticité. » Ou bien « Mon métier est de rendre le client heureux.
 Un jour un client m'a dit: votre travail est de rendre l'éphémère inoubliable » Ou bien encore «Un restaurant, c'est plusieurs métiers, la cuisine en est le socle.
La gastronomie est un travail d'équipe. Or, quand on construit une équipe, c'est pour gagner, pas pour perdre.»
La réussite est un état d’esprit, une philosophie même. Elle n’advient jamais par un claquement de doigts. Puissent les opérateurs  du secteur touristique comprendre cela.