Quand "Carthage" devient compulsif! - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 19 Octobre 2018

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Oct.
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2018

Un "label" mis à toutes les sauces

Quand "Carthage" devient compulsif!

Samedi 13 Octobre 2018
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Pourquoi utiliser à tort et à travers le nom de la ville de Carthage pour des manifestations disparates? Mystère et boule de nerfs!

 

 

 

 

Rien que les dernières semaines, nous avons eu droit à trois nouvelles manifestations affublées, sans justification aucune, du label douteux "Carthage". On dirait que désormais, toute manifestation culturelle de quelque nature qu'elle soit se doit de porter le nom de la ville de Carthage. Pourquoi? Comment? Nul ne le comprend car en réalité, cette avalanche de programmes qui ne font que passer ne peuvent en aucun cas être unifiés par ce faux label. Disparates, décousus, mal préparés et développés dans une précipitation qui ne se cache plus, ces "festivals" de Carthage se répètent jusqu'à la nausée.

 

Un faux label utilisé à tort et à travers

 

 

Pour ces derniers jours, la valse de l'étiquette unique a compris les Journées d'art contemporain de Carthage, les Journées de la Marionnette de Carthage (sic) et voici maintenant les Journées culturelles de Carthage pour les artistes tunisiens vivant à l'étranger. Cela finit par frôler le ridicule car on ne voit pas absolument pas ce que "Carthage" vient faire là dedans.

Ce label est incontestablement celui des Journées cinématographiques de Carthage (JCC). Fondées en 1966, ces journées avaient été ensuite déclinées théâtralement avec les JTC (Journées théâtrales de Carthage) au début des années 1980. Puis, lorsque le festival de la chanson avait fait sa mutation, nous avions assisté à l'émergence des Journées musicales de Carthage (JMC). Alors qu'on aurait pu en rester là, nous sommes maintenant confrontés à une déferlante qui, après être passée par la danse, atteint maintenant tous les domaines possibles et imaginables. Au passage, les Journées chorégraphiques de Carthage (JCC) auraient tout de même pu mettre la puce à l'oreille des décideurs car il s'agissait d'un doublon avec les JCC historiques. Mais que voulez-vous, quand on aime, on ne compte pas!

 

Où est la symbolique dans tout çà?

 

 

Comme disait le footballeur Pelé, évoquant son vrai nom et sa longueur: "Au Brésil, les noms sont gratuits et on peut se servir à loisir". De fait, l'utilisation du "label" Carthage est libre et nul ne saurait empêcher que l'on s'en serve pour désigner des manifestations culturelles, des salons de thé ou encore des navires et des avions. Mais lorsque cela devient compulsif, à la limite obsessionnel, cela pose des questions d'autant plus légitimes que cette démarche est incompréhensible. Pourquoi "Carthage"? Où est la symbolique? Est-ce par rapport au festival d'été, au palais présidentiel, à la saga d'Hannibal ou en hommage à nos 3000 ans d'histoire qu'on dévalue en les usant jusqu'à la trame. A tort et à travers, on saupoudre n'importe quoi sur des manifestations qui pourraient simplement être nommées autrement, rationnellement et selon la logique. Car, on l'aura remarqué, aucune des manifestations ainsi désignées ne se déroule à Carthage. Un comble!

Pourquoi cette obsession? Qui utilise compulsivement une étiquette qui n'a rien à voir avec le contenu ou l'esprit des manifestations ainsi désignées? Cette éminence grise qui n'a que le mot "Carthage" à la bouche devrait se faire connaître et nous éclairer. Car en mettant Carthage à toutes les sauces, on crée inconsciemment un référent unique qui, au fond, vise à disqualifier tout ce qui n'est pas "Carthage". C'est en quelque sorte un retour du refoulé qui s'exprime ici, comme un besoin de pensée unique, d'épicentre unique qui s'imposerait contre tous les autres.

 

52 Journées de Carthage à la Cité de la Culture?

 

 

Pareille attitude est porteuse d'exclusion et on pourrait pousser l'analyse plus loin pour démontrer qu'elle signifie l'instauration d'un espace réservé, d'une sorte de pré carré dûment "labelisé" et exprimant la vocation de la culture officielle à étouffer toutes les autres expressions. Car ce "label" induit une certaine forme de légitimité par le nom qui n'a aucune raison d'être. D'ailleurs, dans les réseaux sociaux, les pirouettes et la dérision sont de mise face à ce Carthage compulsif qu n'a ni queue ni tête et commence à devenir lassant.

Si tout cela n'était pas inquiétant, on pourrait en rire en inventant des Journées hilarantes de Carthage ou des Journées de la "chakchouka" de Carthage. Toutefois, le danger est réel de voir cette sémantique déraper et dégénérer en une année culturelle qui se déclinerait en 52 Journées de Carthage à différentes sauces qui se dérouleraient toutes dans l'espace de la Cité de la Culture. De l'art de s'enfermer dans un dogme futile et réduire la culture à se mouvoir dans un espace assigné dont le projet s'avère hégémonique dans les faits. Il est temps de réfléchir sérieusement à cette propension à nommer "Carthage" tout ce qui est inanimé en écornant au passage tout ce qui bouge. Etrange attitude dont les responsables devraient se faire connaître...

 

Hatem BOURIAL