Rentrée littéraire 2018: Afrique-Antilles-Amérique (2/2) - Le Temps Tunisie
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Rentrée littéraire 2018: Afrique-Antilles-Amérique (2/2)

Mardi 4 Septembre 2018
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• Dans le Trinidad d’Earl Lovelace, la colère gronde derrière le masque du carnaval et du calypso

Voici une sélection de livres de la rentrée littéraire africaine, antillaise et d’Amérique noire 2018. Un millésime plus que jamais  marqué par l'audace, la qualité et le renouveau.
 

A l’âge de 83 ans, Earl Lovelace est considéré comme l’une des grandes voix littéraires de la Caraïbe anglophone. Nouvelliste, homme de théâtre et romancier, il a été souvent primé dans les pays de langue anglaise, mais malheureusement peu traduit en français. Son troisième roman La Danse du dragon, paru en 1979 et estimé par la critique comme un chef-d’œuvre à portée universelle, mettait en scène la misère et les privations du petit peuple trinidadien des favellas, sur fond du Carnaval qui fait danser les bidonvilles au rythme du calypso.
Récompensé par le prestigieux Commonwealth Writers Prize en 1997, le cinquième roman du Trinidadien Le Sel que publient les éditions Le Temps des Cerises en cette rentrée littéraire, est également un roman envoûtant, qui se partage entre le fantastique et le réel, et fait une large place aux légendes et mythes. Le récit s’ouvre sur la légende de Guinea John dont la tête avait été mise à prix à l’époque de l’esclavage par le pouvoir blanc, qui l’accusait de comploter pour massacrer les populations blanches. Pour échapper aux militaires envoyés à sa recherche, l’homme, semble-t-il, « escalada la falaise à Manzanilla, se cala deux épis de maïs sous les aisselles et s’envola vers l’Afrique, en emportant avec lui les mystères de la lévitation et du vol ». Or ses proches qui étaient en captivité ne purent en faire autant car, comme le raconte la légende, «  ils avaient mangé le sel et s’étaient rendus trop lourds pour voler  ».
Le roman de Lovelace retrace aussi les parcours parallèles de deux hommes animés par leur ambition commune d’améliorer le sort de leurs concitoyens, mais leurs méthodes pour y parvenir divergent. Professeur dévoué et respecté, Alford s’engage dans la politique mais se voit contesté car il s’est coupé des racines du peuple, alors que Bango, lui, est resté proche des valeurs traditionnelles de la population. Leurs chemins vont se croiser, mais le véritable protagoniste du récit est sans doute l’île de Trinidad dont peu d’écrivains ont su raconter la complexité et la magie avec autant d’énergie.
Le Sel, par Earl Lovelace. Traduit de l’anglais par Alexis Bernaut et Thomas Chaumont. Edition Le Temps des Cerises, 365 pages, 22 euros. Parution le 6 septembre 2018.
Entre espoir et désespoir,
avec Beyrouk
 « J’ai voulu faire un livre où on sent la passion, la révolte, l’injustice, et aussi l’espoir », déclarait le Mauritanien Beyrouk lors de la parution de son premier roman à Marianne Meunier, excellente spécialiste de l’Afrique et anciennement journaliste à Jeune Afrique. Romancier, nouvelliste, Beyrouk est l’auteur de trois romans et des recueils de nouvelles : ce sont des livres traversés par la lumière du désert dont l’auteur a connu à la fois la tendresse et l’âpreté. A travers les différentes nuances des dunes trempées par le soleil, les récits de Beyrouk disent les heurs et malheurs des hommes et femmes du désert..
Plusieurs fois primé pour son univers proche du théâtre antique et pour le lyrisme de son écriture qui puise sa poésie dans le vécu bédouin, le Mauritanien livre avec son nouveau roman, Je suis seul, une nouvelle version du désespoir et de la révolte des hommes contre le pouvoir depuis au moins Antigone. Ici, Antigone s’appelle Nezha, « gardienne de quoi, elle ne sait pas elle-même, gardienne peut-être de ses souvenirs, des promesses de bonheur qui sont devenues fumée  ».
L’histoire de Nezha et de sa ville prise d’assaut par de sinistres combattants jihadistes qui paradent dans la rue célébrant le dieu de la haine et de la mort, est racontée par son ex-amant. Prisonnier de la chambre étroite où il s’est enfermé pour échapper à ses propres peurs, il attend que Nezha vienne le délivrer. On lit d’une traite ce récit sous forme de soliloque, qui dit encore et toujours « la passion, la révolte, l’injustice et aussi l’espoir ».
Je suis seul, par Beyouk. Editions Elyzad, 106 pages, 14 euros. Parution le 11 septembre 2018.
Entre pleurer-rire et témoignage, Henri Lopes livre ses mémoires
Le Pleurer-rire, Le Chercheur d’Afriques, Le Lys et le Flamboyant…Ce sont quelques-uns des romans les plus connus d’Henri Lopes, l’un des auteurs majeurs des lettres africaines. De la génération des Ahmadou Kourouma et de Sony Labou Tansi, l’écrivain a à son actif neuf romans et recueils de nouvelles, des essais, des poèmes, qui font partie des classiques de la littérature africaine, enseignés aujourd’hui dans les lycées et les universités du monde entier. Mais à la différence des autres grands romanciers africains contemporains ou disparus, le Congolais  n’a pas été seulement écrivain. Il a mené plusieurs vies à la fois : homme politique, haut fonctionnaire international, diplomate.
Les secrets de cette vie menée à 200 km l’heure, tout comme le décryptage de ses obsessions personnelles liées aux origines métisses de l’écrivain et à son appartenance à un continent qui aiguise des appétits edes capitalistes et des aventuriers, feront le bonheur des lecteurs des mémoires précieux que l’auteur des Tribaliques vient de nous livrer, sous le titre : Il est déjà demain. Cette autobiographie est un véritable page-turner, car son auteur octogénaire est un conteur hors pair. L’homme a aussi tant à nous dire sur les mondes qu’il a vu s’effondrer - et parfois renaître - du fonds de son observatoire privilégié au cœur des événements.
Il est déjà demain, par Henri Lopes. Editions JC Lattès, 350 pages, 20 euros. Parution le 12 septembre 2018.
« Le plus beau roman d’amour de tous les temps »
Zora Neale Hurston (1891-1960) est une légende de la littérature américaine. Romancière et anthropologue, nouvelliste, essayiste et dramaturge, née en Alabama, l’écrivain fut l’une des figures de proue du mouvement «  Harlem Renaissance  ». Victime du sexisme des intellectuels noirs et blancs de son époque qui lui reprochaient son absence d’engagement politique, elle a été longtemps marginalisée, avant d’être redécouverte dans les années 1970 et célébrée pour la contribution majeure de son œuvre littéraire à la construction d’une identité féminine noire.
Mais leurs yeux dardaient sur le monde, paru en 1937, est son livre le plus célèbre. Selon l'animatrce américaine, Oprah Winfrey, c’est « le plus beau roman d’amour de tous les temps ». Ce roman, qui paraît cette année en France dans une nouvelle traduction, est emblématique de la démarche féministe de l’auteur. En marge d’une histoire d’amour tragique, il brosse le portrait d’une femme forte qui, chemin faisant dans un univers doublement dominé (masculin et blanc), s’émancipe socialement. Elle se libère aussi sexuellement, comme les audaces érotiques que l’auteur prête à son héroïne semblent le suggérer.
Eblouissant de sensualité et de perspicacité, mais aussi haut en couleurs avec ses évocations du folklore africain-américain, le roman de Zora Neale Hurston est un immense chef-d’œuvre, considéré comme une référence incontournable de la littérature féministe noire et … des lettres américaines tout court.
Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, par Zora Neale Hurston. Traduit de l’anglais Sika Fakambi. Editions Zulma, 320 pages, 22,50 euros. Parution le 13 septembre 2018.

L’Algérie au féminin,
avec Maïssa Bey
 « Criminalité féminine. Il paraît que ces deux mots ont du mal à se côtoyer, à tenir debout ensemble. Il y a comme une discordance. Les femmes ne tuent pas. Elles donnent la vie. C’est même leur principale fonction : génitrices. Toute tentative de sortir de ce schéma fait d’elles des monstres de cruauté et d’insensibilité. Des femmes hors normes… », écrit Maïssa Bey dansNulle autre voix.
L’héroïne du nouveau roman de l’Algérienne est justement ce que la société patriarcale appellerait « un monstre de cruauté et d’insensibilités ». Elle a tué son mari. Apparemment, de sang-froid. Elle paie pour ce crime. 15 ans de réclusion criminelle. Le récit commence à sa sortie de prison, lorsque la protagoniste se retrouve seule chez elle, accablée par le poids du passé et épiée par ses voisins qui ne voulaient pas voir la meurtrière réintégrer son appartement, de peur qu’elle contamine leurs femmes et leurs filles si dociles. Alors, quand une écrivain vient frapper à sa porte pour enquêter sur le sens de son acte, elle ne la chasse pas. au contraire, elle lui parle, livrant à petites doses son expérience de l’oppression intime au quotidien.
Il y a du Thérèse Desqueyroux de François Mauriac, du Nathalie Sarraute, et surtout du Assia Djebar dans l’écriture concise et dense de Maïssa Bey. Considérée comme une des romancières majeures de l’Algérie, féministe militante, l’auteur de Sous le jasmin, la nuit, On dirait qu’elle danse, Entendez-vous dans les montagnes, Cette fille-là, a construit une œuvre incandescente, faite de nouvelles, pièces de théâtre, poèmes et romans, avecc pour thème obsessionnel le besoin pour les femmes de prendre la parole et se raconter face au silence et à l’anonymat auxquels elles sont traditionnellement réduites.
Nulle autre voix, par Maïssa Bey. Editions de l’Aube, 247 pages, euros. Parution le 24 septembre 2018.