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Cinéma: Quand l’Algérie doit choisir entre la vie et la mort

Dimanche 8 Juillet 2018
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Cinéma: Quand l’Algérie doit choisir entre la vie et la mort

Le public a réservé une ovation à l'équipe de Yasmine Chouikh après la projection de Jusqu’à la fin des temps, une des 13 fictions en compétition au Festival du cinéma arabe de l’IMA, à Paris. La réalisatrice, qui appartient à la « nouvelle vague » du cinéma algérien, signe ici son premier long-métrage. Un film ancré dans le terroir, mais aussi une métaphore sur la société algérienne.

Film algérien non toxique cherche distributeur à l’international... Cette comédie caustique et macabre met en scène avec fraîcheur une histoire d’amour bouleversante entre un homme et une femme d’un certain âge : Joher, venue se recueillir sur la tombe de sa sœur à Sidi Boulekbour et Ali, le fossoyeur de ce village perché sur les plateaux aux accents bleutés de la région de Mostaganem. Un endroit où « tout le monde vit pour attendre la mort », mais cette fois la vie les rattrape. Tombés amoureux au premier regard, choisiront-ils de se marier ? C’est là toute l’intrigue de ce film très réussi aux multiples rebondissements.

Chant entêtant, incantations. Des hommes en procession suivent un cercueil couvert d’une étoffe verte où s’étirent des calligraphies arabes peintes en jaune. Bleu de chauffe pâli par le temps, barbe et cheveux grisonnants, Ali, pioche en main, œuvre au bon déroulement de la cérémonie.

Vues de l’intérieur, filmées en contreplongée, des têtes, interrogatives, se penchent du plus qu’elles peuvent vers le cercueil. La pierre tombale se ferme. « La famille du défunt demande aux présents d’avertir tous les absents », dit l'imam tout de blanc vêtu qui entame la première sourate du Coran.

Le business de la mort

Ali verse les dernières pelletées sur le monticule de terre. Le cimetière venté a repris ses allures paisibles. Un jeune à vélo zigzague entre les tombes. Ali le traite de « mécréant ». Le ton est bon enfant. Les cortèges se succèdent à Sidi Boulekbour où les morts se bousculent pour dormir sous la protection du Saint, dont le tombeau trône en haut de la colline. C’est « un lieu de pèlerinage dont les jeunes rêvent toute l’année », dit quelqu’un.

Déjà, sur la route, une bétaillère remplie d’hommes suit un bus brinquebalant d’où s’échappent des rires. Youyous et battement de mains. A l’arrière, des jeunes filles en fleur dégustent les gâteaux qu’une matrone fait circuler. Seule, une femme à l’air triste refuse de manger. Elle comptait faire un aller-retour mais le prochain bus ne passe que dans trois jours...

Châle sur la tête et cabas en main, elle arpente les allées du cimetière, observant les familles venues fleurir les tombes de leurs chers disparus. Puis, pénétrant dans la maison décatie de sa sœur, elle fixe les vieilles armoires qu’elle n’ose encore ouvrir. Ses yeux s’emplissent de larmes. Elle laisse éclater son chagrin. Elle pense à ses propres funérailles. Préparer sa mort, c’est justement ce que propose le bonimenteur qu’elle croise le lendemain. Du haut de son camion, il vante ses formules d’enterrement payables à l’avance par les vivants.

Derrière lui, sur le plateau du pick-up, des chaises en plastique multicolores entourent un cercueil en bois. « C’est garanti. Il descend tout droit dans le trou », affirme-t-il. « Va brûler en enfer », lui lance un homme qui n’accepte pas cette « industrie » de l’enterrement.

Le film se moque du business de la mort. Il se moque des pleureuses et de tous les hypocrites qui rôdent autour des vieux vivants. Seul argument que Joher retient du bonimenteur : elle ne veut pas « mourir seule livrée aux chats ». Elle s’en confie à Ali qui l’introduit chez l’embaumeuse. La voici entre de bonnes mains. La vieille est très demandée. Entre deux lavages d’orteils, elle reçoit sur son portable d’innombrables appels de clients aux abois que rassurent ses formes arrondies.

Morts-vivants

En ouvrant le débat dans la salle, Yasmine Chouikh parle du premier personnage du film : le cimetière. « J’ai grandi dans un pays où j’avais l’impression d’être dans un cimetière géant », dit-elle d’un large sourire. « Malheureusement, dans le monde arabe et même dans le monde entier, on comptabilise les morts au quotidien. Les médias ne parlent que de cela. Et où est la place des vivants ? Est-on mort parce qu’on est dans un endroit où il y a constamment des morts ? A-t-on le droit de continuer à vivre ? »

La réalisatrice a mis en scène « des personnages qui n’ont plus cette rage de continuer. Ils sont physiquement en vie, ils ont des familles [...] mais ils décident parce qu’ils sont dans un univers un peu morbide et sombre que c’en est fini. Alors qu’ils ont encore le souffle de la vie en eux, ils s’arrêtent de vivre. C’est une métaphore sur la société algérienne. Comment on est morts-vivants ».

Pour cette spectatrice, les deux aspects sont présents, « des gens qui pensent à la mort mais qui de temps en temps réagissent, avec des moments d’espérance, de joie ». Elle évoque la scène de la baignade à la mer où Joher « se jette dans l’eau » ou celle où « elle parle des pierres de différentes couleurs ». L’héroïne se prend à rêver, elle se laisse aller au bonheur de vivre son amour. Autre temps fort du film, la scène où Ali l'embarque à l’arrière de sa moto et que le vent s’engouffre dans ses jupes gonflées à bloc.

Participer au débat public sur l’islam

« L’habit aussi est super important », reprend Yasmine Chouikh. « C’est l’image. Je suis pour les libertés. Que chacun s’habille comme il veut. Qu’on ne soit obligés ni de porter le voile ni de porter la mini-jupe. Il y a du diktat partout. Et de l’extrémisme même là où on pense être libre. Extrémisme de la liberté et extrémisme de la non-liberté. Quand on arrivera à décider soi-même de comment on peut évoluer. »

Une dame retient « que l’Algérie n’est pas complètement tombée dans le wahhabisme et le salafisme » du fait même que le film a « zappé » volontairement cet aspect pour plonger le spectateur dans des ambiances d’antan (réelles ou supposées).

« On a grandi dans un pays musulman où on ne s’entretue pas tous les jours. Il s’est passé quelque chose. Les extrémistes utilisent tout et n’importe quoi pour tuer. Mais avec le nombre de musulmans qu’il y a sur cette planète, si tous étaient des terroristes, il n’y aurait plus personne d’autre. Et ce film est une façon de participer au débat public sur l’islam. Il me donne l’occasion d’en parler à ma manière », répond la cinéaste.

Sorti en 2017, Jusqu’à la fin des temps a reçu en mars le Grand prix du Festival du film méditerranéen d’Annaba et en avril le Khindjar d’Or au Festival de Mascate (Oman), ainsi que le Prix de la critique et celui de la Meilleure interprétation masculine à l’acteur Djilali Boudjemâa (Ali).

Ce dramaturge, metteur en scène et comédien de théâtre à Mostaganem « a formé des générations et des générations d’acteurs et de comédiens algériens », indique la cinéaste. « M.Djilali est un grand acteur. Il a joué ce fossoyeur d’une manière très shakespearienne », ajoute une spectatrice qui regrette « que des acteurs comme lui ne sortent pas de leur milieu d’origine parce que le monde aurait connu un grand talent ».

Piquée au vif, Yasmine Chouikh relève le gant. Autour d’elle, sur scène, toute la famille des comédiens est là (hormis Djamila Arres alias Joher). Mohamed Katieach, qui a joué « notamment dans les films de Merzak Allouache », l’imam, Mohamed Belouaoti, connu pour son rôle de Tartuffe, Mehdi Moulay, acteur, musicien, le factotum, et la comédienne Imem Noel qui joue le rôle de Nessima, l’amie de la sœur.

« Ce soir », conclut-elle, « c’est l’occasion pour tous ces acteurs de vous montrer qu’il y a des acteurs en Algérie, qu’il y a des artistes en Algérie, qu’il y a des artistes dans les pays musulmans ». L’occasion aussi de rappeler que ce film tout public, qui donne une autre image de l’Algérie et de ses espoirs, a été projeté à sa sortie en Algérie mais n’a pas encore trouvé de distributeur à l'international. Qu'on se le dise.

 

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