«Une seule femme ne suffit pas» - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 23 Septembre 2018

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Sep.
23
2018

Roman.. «Un peu de l’inconscient des femmes» un écrit féministe de Tarek Al Ghoul

«Une seule femme ne suffit pas»

Mardi 17 Avril 2018
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Vient de paraître aux Editions Thakafa le deuxième roman de Tarek Al Ghoul intitulé «Albaâdhou min la waâyou ennissaa», que nous avons traduit littéralement «Un peu de l’inconscient des femmes» où le romancier semble déterminé à s’intéresser encore davantage de la cause féminine et de la condition de la femme arabo-tunisienne en particulier, sujet dont il a abordé un aspect dans son premier roman intitulé « Une seule femme ne suffit pas » où il était question de relations extra matrimoniales, d’infidélité et d’un nouveau phénomène apparu après la Révolution, dit « Mariage orfi », et de toutes les conséquences qui en découlent.

Dans le présent roman, l’auteur situe les événements dans le même cadre, à savoir, un village du Cap Bon, où le « Omda » a le pouvoir absolu en faisant la pluie et le beau temps, en présence de familles en majorité démunies et défavorisées qui boivent encore les eaux de sources et se déplacent sur l’unique chemin tortueux, à dos d’âne ou en charrette. Ce personnage est à vrai dire détesté par les habitants du village pour son hypocrisie et son arrogance. Quant aux villageois, ils ne croient plus aux différents gouvernements qui se sont succédé au pouvoir, étant déçus par les promesses non tenues des politiciens. Ils n’ont plus confiance même en leur concitoyen « Jalal », fils du village, qu’ils ont élus pour le Parlement et qui ne s’est jamais soucié depuis des problèmes des villageois, notamment des jeunes qui s’adonnent à la « Zatla » et au « Takrouri », fournis par un dealer appelé Nabil, connu et protégé par les autorités. 

Cependant, le souci majeur des villageois est l’amour de la bonne chère, l’assouvissement de leurs désirs bestiaux et la médisance, et c’est dans ces  circonstances qu’ils se sentent le plus heureux ! En effet, lorsque l’un des villageois décide de donner un repas à l’occasion du mariage de son fils ou de sa fille, tout le monde s’invite chez lui, pour manger et se régaler, mais aussi pour médire les invités, les mariés, leurs parents et la fête en général. C’était là leur satisfaction !

Le roman s’ouvre sur un mariage, celui de « Aïda », une orpheline adoptée par sa tante maternelle après la mort de ses parents, une mort qui reste jusque-là énigmatique pour tous les villageois qui ont trouvé l’occasion pour faire courir maintes rumeurs autour de leur disparition. Le jour des noces, ils ont mangé à satiété, non sans avidité. La fête qui dura jusqu’à l’aube a donné libre cours aux mauvaises langues des invités pour critiquer le marié et son origine… Parmi les femmes invitées, il y a une certaine « Zeineb », dite « Khala », connue surtout pour être omniprésente à toutes les cérémonies et les festivités du village ; célibataire malgré qu’elle ait atteint la cinquantaine, n’ayant pas de chance avec les hommes. Pourtant tout le monde raconte qu’elle s’est éprise dans sa jeunesse d’un homme d’origine française avec lequel elle s’est enfuie, sachant qu’il avait refusé de se convertir en Islam ; mais il l’a quittée au lendemain des noces après l’avoir transformée en femme. Depuis lors, elle est pointée du doigt dans tout le village, étant taxée d’impudeur, de prostitution et de mauvaise conduite. Elle s’est adonnée aux différents stupéfiants pour adoucir ses maux et oublier son passé douloureux.

Ce soir-là, la « Khala » trouva l’occasion de réunir quelques femmes venues au mariage, dans une chambre isolée, en vue de poursuivre les causeries féminines, loin des yeux. Mais pour faire parler ces femmes et dévoiler leurs secrets, leurs émotions, leurs rêves, leurs fantasmes et leurs vies intimes, elle a eu l’idée de mettre dans la boisson de chacune une dose de drogue qui aidera à délier les langues et à se confesser. Ainsi fut fait. Et les femmes commencent, une à une, à raconter, sans ambages, sans pudeur, ni réserves, les histoires intimes avec leurs époux ou les aventures avec leurs amants, les raisons de leur divorce ou de leur séparation, les jugements qu’elles portent sur les hommes, le mariage, l’amour, la jalousie, l’adultère, l’infidélité, le sexe et la sexualité. Il s’avère d’après les aveux de chacune d’elles que leur passé passionnel n’est pas très différent de celui de la « Khala », qui écoutait attentivement les récits de ces femmes « droguées » révélant incontiemment avec le moindre détail tous les sévices qu’elles ont subis de la part des hommes. Il y avait, tour à tour, Mounira et son mariage forcé avec un mari qui la prend uniquement pour un objet sexuel ; Saïda dont le mari bien-aimé décide d’immigrer clandestinement et meurt au cours de la traversée ; Meriem qui aime tant son compagnon, découvre qu’il a d’autres relations amoureuses ; Sélima dont le mariage avec son cousin est décidé par la famille dès sa naissance, n’ayant donc aucun sentiment d’amour pour lui : un mari devenu d’abord alcoolique, puis un fervent religieux aux idées obscurantistes qui proposa à sa femme de partir ensemble en Syrie, lui, pour le « Jihad », elle, pour le « Nikah », ce qu’elle refusa. Après son départ, elle fut contrainte à pratiquer la prostitution ; Wafa qui s’éprend d’un jeune étudiant qui lui promet monts et merveilles, mais en vain, s’étant assuré de son infidélité, elle en fait de même ; Fatma qui devient la proie de son professeur à l’université, pourtant beaucoup plus âgé qu’elle, qui l’obligea de faire l’amour avec lui, moyennant sa réussite à l’examen. 

En voilà des femmes que la déception amoureuse a frappées de plein fouet. Mais, cette déception ne s’est manifestée que grâce à « Khala » qui usa de la drogue pour inciter ces femmes à avouer de tels faits en déchargeant leur conscience. C’est en fait, selon la thèse freudienne, leur inconscient qui parle, se déchiffre et se manifeste, un inconscient peuplé de désirs sexuels, d’inhibitions, de privations, de déceptions amoureuses, d’agressivités subies moralement et physiquement ...Pour ces femmes, c’était comme une catharsis, pour emprunter le terme d’Aristote, un moment de défoulement, de purification de l’âme. Et pour « Khala », c’était une satisfaction, dans la mesure où il y a d’autres femmes qui ont souffert des hommes, tout comme elle ! A partir de leurs histoires, on voit que chacune a vécu une rupture amoureuse qui est d’ailleurs une des épreuves les plus douloureuses de la vie d’une femme qui signe la fin d’un rêve et constitue une désillusion toujours trop brutale. Et dire que cela est en grande partie causé par l’homme ! En effet, à partir des expériences vécues et des récits racontés par ces femmes, il y a un certain message à transmettre : nous vivons encore dans une société patriarcale où la femme est sous-estimée par l’homme, étant considérée comme un objet de plaisir et une machine à produire des enfants. « Sois belle et tais-toi ! », cet adage qu’on croit révolu, se fait malheureusement encore s’entendre chez nous, tant que bon nombre d’hommes n’ont pas changé leur mentalité misogyne.

Dans ce roman, il y a beaucoup de réalisme. L’auteur s’inspire de son milieu, de son environnement, de son entourage et de sa société en général. Nul ne saurait suspecter la véracité des faits et des témoignages contenus dans ce livre. Tarek Al Ghoul s’insurge dans cet ouvrage contre l’injustice entre l’homme et la femme, contre l’oppression des femmes par les hommes en condamnant la société patriarcale qui soumet la femme à la volonté de l’homme, aussi a-t-il dédié ce livre à « toutes les femmes opprimées au nom de l’amour, de la religion ou de l’honneur, et celles soumises aux lois, aux règles anciennes ou aux nouvelles traditions. » 

Hechmi KHALLADI