Je n’aimerais pas être un enfant en Tunisie - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 16 Décembre 2018

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Dec.
16
2018

Violence, maltraitance…

Je n’aimerais pas être un enfant en Tunisie

Mardi 17 Avril 2018
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« Madame la ministre, votre ministère est-il incapable de protéger les enfants tunisiens ? » Je me rappelle d’avoir posé cette question à Neziha Labidi, ministre de la Femme, de la Famille et de l'Enfance suite à la publication, sur les réseaux sociaux, de la vidéo choquante des enfants autistes maltraités. Je me rappelle aussi de son regard hébété et des longues secondes de silence qui ont suivi sa réponse. Durant ce laps de temps, concédait-elle,  en son for intérieur que les enfants tunisiens étaient exposés à toutes sortes de dangers et qu’aucun mécanisme n’était, jusque là, assez efficace pour les protéger totalement ou bien était-elle tout simplement outrée de l’audace de la question ? 

J’apprendrai plus tard que ma question l’a réellement bouleversée et l’a longtemps taraudée. Mais ce qu’elle ne savait pas à cet instant, c’est que ce n’était pas la journaliste en moi qui avait posé cette question mais la maman d’un enfant de dix ans qui s’inquiète pour sa progéniture. Comment ne pas m’inquiéter quand des enfants continuent à se faire violenter dans la rue, dans l’enceinte de leurs écoles ou encore au sein de leurs familles ? Une violence cruelle et barbare, telle que celle qu’a fait subir cette grand-mère inhumaine à son petit-fils de 7 ans à Sfax en le battant avec un bâton puis en brûlant sa chair d’enfant et notamment ses parties intimes avec une cuillère chauffée sur le feu. L’insoutenable scène a été filmée par le frère du garçon, âgé de 12 ans et l’extrait a été posté sur les réseaux sociaux. Une génération 2.0 confrontée à une sauvagerie digne de l’époque préhistorique, banalisée par certains sous le motif : « C’est normal. Une mamie a le droit d’éduquer son petit-fils. » Mais de quel droit parle-t-on ? Celui de tabasser et de terroriser un enfant sans défense parce qu’on est de sa famille? 

D’accord, le ministère de tutelle travaille d’arrache pied comme l’a affirmé la ministre à maintes reprises. D’accord, cette violence ne relève pas uniquement de son seul ministère. D’accord, des lois pour prévenir et punir cette violence ont été votées mais une loi sans moyens et réelle volonté politique de l’appliquer n’est qu’un simple texte écrit noir sur blanc qu’on garde au fond du tiroir et dont on se flatte, en termes très élogieux, dans les séminaires à l’étranger. Mais concrètement ? Des enfants tunisiens continuent à subir les pires sévices entre coups, blessures, humiliations, exploitation financière et abus sexuels au sein de leurs familles comme ailleurs et en gardent des séquelles indélébiles jusqu’à la fin de leur vie. De petites filles de la campagne continuent à être forcées par leurs familles à quitter les bancs de l’école pour devenir des servantes, exploitées et déshumanisées. Des enfants continuent à être privés de leur mère qui a perdu leur garde, son seul tort ayant été de se remarier suite à son premier divorce. Des foyers d’élèves continuent à brûler, théâtres d’incendies criminels qui ravagent les équipements et coûtent parfois la vie à d’innocentes victimes. Des jeunes de 12 et 15 ans dans les régions de l’intérieur et dans les quartiers chauds de la ville continuent d’errer dans les rues, sans espoir d’un lendemain meilleur, parlant du chômage comme si c’était leur inéluctable destinée et rêvant de quitter le pays à n’importe quel prix. Des produits stupéfiants, sous toutes leurs formes et à tous les prix, continuent de circuler, en toute discrétion, dans l’enceinte des collèges, des lycées et même de certains établissements du primaire. Les réseaux sociaux, les jeux en ligne et l’addiction au net continuent de creuser le fossé entre réalité et virtuel dans la tête des jeunes jusqu’à en faire des esclaves digitaux des temps modernes. Les enseignants continuent leur bras de fer avec le ministère de l’Education et menacent de suspendre les cours, mettant en péril l’aboutissement de l’année scolaire et plongeant les élèves et leurs parents dans un total désarroi. 

Un tableau sombre mais loin d’être complet car les exemples sont, malheureusement, si nombreux. Pourquoi en parler ? Tout simplement parce que les vérités tues, enfouies et non assumées elles finissent toujours par rejaillir à la surface et à exploser au visage de celui qui voulait les dissimuler. Autant affronter nos lacunes et insuffisances et les combler avant qu’il ne soit trop tard. Jusqu’ici des efforts ont certes été fournis, mais ce genre de problèmes ne se règle pas en surface mais plutôt en profondeur. Aux ministères et autres organismes concernés d’aller au fond des choses, de comprendre pourquoi sommes-nous devenus un peuple violent et depuis quand ? Pourquoi certains adultes s’octroient-ils le droit de s’attaquer à un enfant sans défense et combien sont-ils ? Est-ce un phénomène de société répandu ou bien la conséquence contingente d’un contexte socio-politique changeant ? Pourquoi ceux qui veillent à l’épanouissement et à l’éducation des plus jeunes sont-ils devenus démissionnaires, faisant fi des droits les plus basiques des enfants tels que le droit à la dignité, au savoir ou encore au respect ? Quelles solutions efficaces et surtout pérennes sont à adopter dans l’urgence pour tenter de sauver ce qui reste à sauver de cette génération actuelle et prévenir toute menace à l’encontre des générations à venir ? A quand une réflexion commune, un éveil collectif et une volonté politique effective pour faire des enfants une priorité absolue, une démarche nécessaire pour le salut du pays pour les décennies à venir ? 

Aujourd’hui, il y a urgence et plus les choses traînent, plus la situation s’aggrave. Espérons seulement un dénouement heureux à ce marasme national. En attendant, je n’aimerai pas être un enfant en Tunisie…

Rym BENAROUS

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