L’appel au secours des pêcheurs du vieux port - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 23 Septembre 2018

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Sep.
25
2018

Reportage à Bizerte 

L’appel au secours des pêcheurs du vieux port

Jeudi 1 Mars 2018
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Que serait Bizerte sans son vieux port, cœur battant de l'ancienne médina et ses barques défraîchies, lourdes d'Histoire et d'histoires ? Que serait aussi Bizerte sans ses pêcheurs qui complètent le décor et imprègnent l'air d'une force tranquille et rassurante ? Ces travailleurs de la mer, dont certains ont passé toute leur vie entre les flots à pêcher le poisson, lancent aujourd'hui un cri d'alerte. Leur gagne-pain n'est plus rentable, les quantités de poissons se sont réduites comme peau de chagrin et toute la profession est menacée.

Am Bechir n'aime pas la mer, il la vénère. Dans la ville, entre ses trottoirs, ses routes et ses bâtiments, il étouffe nous confie-t-il. Ce n'est que lorsqu'il prend le large et qu'il se retrouve avec sa barque au milieu de nulle part qu'il commence à respirer et qu'il peut enfin se détendre. « La mer est synonyme de liberté totale pour moi. Je n'y ai ni repère ni patron. Je suis mon propre chef et c'est la force de mes bras qui assure ma survie. N'est pas pêcheur qui veut. Il faut du courage et beaucoup de patience pour faire ce métier. L'histoire n'est pas aussi simple. C'est un être vivant qui pêche un être vivant. Il faut bien connaître la mer, avoir de l'habilité et ne pas être dans la précipitation, sinon on n'y fait pas long feu. C'est ce qui explique que de moins en moins de jeunes deviennent pêcheurs. Ils veulent tout, tout de suite. La mer ne fonctionne pas ainsi. Elle se fait désirer et ne livre ses richesses qu'à celui qui sait faire preuve de patience et de courage. » Les dangers de la grande bleue, Am Bechir les a affrontés à maintes reprises. Une fois, il a passé 18 jours en mer, pris dans une tempête destructrice qui a failli lui coûter la vie avec ses co-équipiers. Cela l'a-t-il dissuadé pour autant ? Non, répond-il, ajoutant : « La mer, c'est ma vie et ma passion depuis tout petit. C'est aussi mon moyen de subsistance. J'ai trois filles qui n'ont manqué de rien grâce à la pêche. Mon père, qui était aussi pêcheur, ne voulait pas que j'exerce ce métier. Lorsque j'étais enfant, je fabriquais des moulinettes artisanales et je passais mon temps à espérer attraper des poissons. A chaque fois que mon père me prenait sur le fait, il cassait ma moulinette et me donnai une raclée mais ça n'a pas eu raison de ma passion. Lorsque j'ai grandi un peu, je lui volais sa barque et partait pêcher. Il m'a forcé à apprendre la mécanique pour m'éloigner de la mer. J'ai appris ce métier, qui m'a d'ailleurs été utile comme pêcheur, et dès que je l'ai pu, je suis retourné à mes premières amours, la mer et les poissons. Malheureusement, aujourd'hui je m'inquiète un peu pour l'avenir de notre profession. Ce n'est vraiment plus ce que c'était et Bizerte ne sera plus jamais ce qu'elle a été sans ses pêcheurs à barques. »

Menace de disparition

Pour en savoir plus sur les menaces qui pèsent sur les pêcheurs du vieux port, nous avons rencontré Farid qui n'exerce plus sa passion qu'à mi-temps puisqu'il doit exercer une autre profession, loin de la mer, pour subvenir aux besoins de sa famille. Il déclare à ce propos : « Les pêcheurs qui n'ont que leurs barques et la force de leurs bras pour ramer ne peuvent plus vivre de ce métier. Depuis que cette satanée Marina tout en ciment a été implantée, les quantités de poissons ont considérablement baissé mais ce n'est pas tout. Il y a ces gros chalutiers qui emploient la méthode de la pêche au chalut, sorte de filet en forme de poche traîné au fond de l’eau ou près de la surface qui capture tout, les gros poissons comme les petits, ce qui constitue un vrai danger pour le maintien de l'équilibre de la mer et de son écosystème. Enfin, il y a la pollution. Les déchets déversés en mer par les usines environnantes ont eu raison de ce qui restait comme poisson. Aujourd'hui les quantités sont vraiment infimes et on est obligés de vraiment s'éloigner de la côte, ce qui explique les prix qui flambent pour les produits de la mer. Les gens ont raison de se plaindre de la cherté des poissons et rejettent sur nous la responsabilité. Savent-ils seulement ce qu'on endure pour pouvoir pêcher ? »

Rosetta est une Italienne tombée sous le charme de Bizerte depuis des décennies. A chaque séjour en Tunisie, elle se rend inévitablement dans cette ville du nord et plus précisément au port. Elle dit y avoir de très beaux souvenirs en famille mais est aujourd'hui en colère. Elle ne reconnaît plus le port qu'elle a tant aimé auparavant. « Il est complètement défiguré avec ces pavés et ces trottoirs qui ont grignoté tellement d'espace. Certes c'est plus pratique pour les riverains mais ça a complètement dénaturé le paysage. Ce n'est plus comme dans mes souvenirs. C'est vraiment dommage ! » Comme Rosetta, nombreux sont ceux qui ne reconnaissent plus le vieux port bizertin et s'inquiètent pour son avenir et celui de ses pêcheurs. Bien plus qu'un port de pêche, c'est aussi un monument d'époque et une place historique qu'il faudrait sauvegarder et préserver. Tenter de l'inscrire au patrimoine mondial de l'UNESCO ne serait-il pas un pas de géant dans cette direction ?

Rym BENAROUS