La jeunesse oubliée de M’Dhila - Le Temps Tunisie
Tunis Mardi 25 Septembre 2018

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Sep.
26
2018

Reportage dans le bassin minier

La jeunesse oubliée de M’Dhila

Vendredi 23 Février 2018
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Le phosphate, l’une des principales et des rares richesses de notre pays, passe par son énième crise ; arrêt total de la production suite à l’annonce des résultats d’un concours de recrutement. Des résultats contestés dans plusieurs délégations du gouvernorat de Gafsa, dont, surtout, la délégation de M’Dhila. Après de longs récits entendus par ci et par là, nous avons décidé de nous rendre sur place, écouter ceux qui, pour certains, sont la cause principale de la chute libre de notre économie nationale.

A quelques vingtaines de kilomètres du centre ville de Gafsa, El M’Dhila est accessible par une seule voie ; une route fracassée, des virages de mort et des croisements sans aucune indication ni rond-point. A notre arrivée, nous avons appris que les représentants des sit-in étaient réunis dans une maison de la région. Nous avons demandé à rejoindre la fameuse réunion ce qui nous a été acceptée aimablement. Sans couverture internet, nous avons dû demander l’indication par téléphone ; une indication difficile d’autant plus qu’il n’existe aucun rond-point, aucune agence bancaire, aucun bâtiment officiel que de simples maisonnettes, un petit tabac sans aucune affiche et quelques petits cafés. Arrivés sur place, les protestataires nous ont accueilli tout en poursuivant leur réunion ; une réunion où ils ont étudié les propositions qu’ils allaient remettre le lendemain même au secrétaire d’Etat de l’Energie en vue d’une tentative de mettre fin au sit-in.

Alors qu’ils nous parlaient de leurs malheurs, un coup de téléphone est venu déranger la rencontre ; le président directeur-général du Groupe chimique a déclaré que la production du phosphate a bel et bien repris. Dépêchés sur les lieux en grandes pompes, les protestataires se sont rendus compte qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle tactique des autorités et qu’aucun travailleur n’a relancé les machines. Ayant pu accéder aux lieux grâce à ce mouvement de panique, nous avons découvert l’état de délabrement total dans lequel se trouve l’usine en question ; des machines en ruine, des salles de pause pourries et des bâtiments fantômes abandonnés depuis bien longtemps. Invités à nous rendre à l’extérieur de l’usine pour découvrir les effets des produits chimiques sur l’environnement de M’Dhila, nous avons constaté, avec stupéfaction, que le phosphate est transporté de l’usine vers le Groupe chimique via des tapis électriques qui traversent des habitations sans aucune protection.

A ce sujet, le jeune Khaled, dont le père est décédé des suites d’un cancer après une longue carrière au Groupe chimique, nous a assuré que les gaz toxiques qui dégagent de l’usine provoquent des maladies respiratoires, des malformations physiques et, surtout, une stérilité prononcée par l’habitation. Notre interlocuteur nous a expliqué que l’eau potable du village est devenue une malédiction à cause de toute la pollution qu’elle contient. Pour son ami, Hachem, il n’est pas indispensable pour lui de travailler à la compagnie : ‘Nous sommes à quelques kilomètres (80) de Tozeur, une ville touristique, il suffit que l’Etat décide d’ouvrir une route entre M’Dhila et Tozeur pour que mes problèmes s’arrangent. Je veux travailler dans le tourisme mais sans pour autant quitter mon village, parce que mon village peut devenir une vraie destination…’

Pour les autres, la compagnie n’est pas qu’une affaire d’avenir professionnel : ‘Cette terre qui fait gagner beaucoup d’argent au pays ne peut pas être abandonnée par les siens.’ Des recrutements sur dossiers, voici la principale requêtes des protestataires. Pour eux, les concours sont opaques et aucune réelle supervision n’est pas possible. De ce fait, ils considèrent que le seul moyen qui peut garantir des recrutements fluides et transparents c’est de faire en sorte que le dossier, comprendre la situation sociale, devienne le critère phare de l’opération. Assurant être contre toute forme de chaos et de désobéissance, les protestataires nous ont emmené sur les rails des terrains qui transportent le phosphate pour que l’on constate qu’ils les ont bloqués avec de grosses pierre ; aucun changement au niveau de la construction n’a été fait. Le porte-parole du sti-in, Salah, nous a indiqué que ces camardes et lui se sont engagés auprès de l’usine pour dégager les roches eux-mêmes une fois la crise résolue.

Le dossier du phosphate a toujours posé problème en Tunisie et ce bien avant les événements du 14 janvier. Toutefois, aujourd’hui on parle de manipulation locale et internationale ; cela peut-être vrai mais ce qui l’est encore plus c’est que la situation à M’Dhila et dans les autres délégations du gouvernorat de Gafsa devient insupportable pour ces jeunes citoyens tunisiens.

Salma BOURAOUI