Quand Ennahdha perd ses moyens - Le Temps Tunisie
Tunis Vendredi 17 Août 2018

Suivez-nous

Aug.
17
2018

Plaintes contre les journalistes et menace de guerre civile

Quand Ennahdha perd ses moyens

Mardi 13 Février 2018
نسخة للطباعة

Dans un communiqué publié samedi dernier, le bureau exécutif du mouvement d’Ennahdha a déclaré avoir pris la décision de porter plainte contre tout journaliste ou tout organe de presse qui s’inscrirait dans une campagne de dénigrement à l’encontre du mouvement. Pour Ennahdha, cette décision survient afin de mieux défendre la liberté de presse pour que celle-ci puisse servir l’agenda national et éclairer l’opinion publique.

 

Le lendemain de ce communiqué, le chef du mouvement islamiste, Rached Ghannouchi, a déclaré que le député du Front populaire (parlant de Zied Lakhdar mais sans le citer) qui a osé affirmer qu’Ennahdha n’est pas un vrai parti politique et qu’il a des responsabilités derrière l’expansion du terrorisme, mise en réalité sur une guerre civile dans le pays.
En effet, l’analyse de Ghannouchi, par ailleurs tirée par les cheveux, veut dire qu’accuser Ennahdha de ne pas être un parti politique comme les autres revient à dire que le million d’électeurs qui l’ont choisi aux dernières élections sont à jeter dans la mer. Pour Ghannouchi, la déclaration de Zied Lakhdar est en fait une tentative d’avorter le processus démocratique en marche.
En 24 heures, Ennahdha a montré un ‘nouveau’ visage agressif et menaçant, et ce  en réaction à un retour sur les circonstances ayant précédé l’assassinant du martyr Chokri Belaïd. Il s’agit en effet d’un reportage diffusé sur un plateau de l’une des chaînes privées où étaient invités Zied Lakhdar et Mohamed Ben Salem, ancien ministre de l’Agriculture et actuel député islamiste. Sur le reportage, nous retrouvons des moments forts datant de quelques mois avant l’assassinat de Belaïd ; le passage d’Ali Laârayedh, lorsqu’il était encore ministre de l’Intérieur, sur la deuxième chaîne nationale où il avait directement accusé Belaïd d’avoir été derrière les événements de Siliana. Quelques jours plus tard, son collègue Habib Ellouze, avait accusé le défunt d’être ‘un vendu du régime Ben Ali’. Des accusations qui ont trouvé un grand succès parmi les rangs des Ligues de protection de la révolution (les LPR dissoutes) qui ont fait des chansons qu’ils « criaient » lors de leurs rassemblements dédiés spécialement, à l’époque, à Belaïd…
Si le reportage s’est contenté de revenir sur ces circonstances, il serait peut-être utile de rappeler d’autres conjonctures de l’époque : celle du porte-parole du ministère de l’Intérieur de l’époque, Khaled Tarrouche, qui nous a déclaré que ‘des sportifs qui s'adonnent au jogging sur le Mont Chambi pour réduire leur cholestérol’ ont été pris pour des terroristes, au philosophe Nahdhaoui, Abou Yaâreb Marzouki, qui nous a expliqué que le tourisme n’est qu’une forme de prostitution clandestine et qu’il fallait trouver une alternative économique à l’instar de l’agriculture. Une alternative que nous n’avons pas trouvée après que les attentats du Bardo et de Sousse aient frappé, mortellement, le secteur du tourisme … Les ‘dérapages’ d’Ennahdha étaient trop nombreux pour être listés mais certains resteront dans les annales de l’Histoire. Abou Yadh qui s’enfuit en plein jour de la mosquée El Fath à Tunis entièrement ceinturée par des centaines de policiers civils et en tenue, donc au vu et au su de tout le monde. Les salafistes qui atteignent l’ambassade américaine, après des kilomètres de marche en plein jour  sans être inquiétés. Les protestataires qui se font tabasser le 9 avril 2012 à quelques mètres du ministère de l’Intérieur. Ghannouchi qui déclare sa flamme aux salafistes qui lui rappelaient sa jeunesse etc…
Avec ce communiqué et cette déclaration haleuse, nous retombons dans ces moments noirs du forcing islamiste. Des moments qu’on tente de nous faire oublier grâce au consensus imposé depuis plus de deux années. Lorsqu’il avait assuré que l’opinion publique n’existait pas, Pierre Bourdieu avait omis de préciser que les piqures de rappel peuvent être efficaces contre l’oubli général parce que non, nous n’avons rien oublié.

Salma BOURAOUI