LA «VITRINE» de la discorde - Le Temps Tunisie
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2018

Tribune libre.. Carthage et les Etrusques

LA «VITRINE» de la discorde

Vendredi 9 Février 2018
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Toute exposition a sa propre histoire, d’avant sa conception, son déroulement puis l’analyse de ses résultats afin d’établir un bilan du projet aussi bien culturel que financier, s’il le faut, pour ce dernier volet. Qu’en est-il de cette exposition, qui a fait renaître, soudainement, de ses cendres « l’Amitié » entre Carthage et les Etrusques et inaugurée, dans un faste impérial, le 19 Janvier au Musée de Carthage ? Si l’occasion était propice pour ré-exhumer, devant un parterre de Croisette, divers projets de mise en valeur du site de Carthage, sans recontextualisation, parait ‘il ; pourquoi ce choix d’une exposition sur les Etrusques, avec le vernissage d’une «nouvelle collection archéologique » comme affichée. Une question mérite d’être posée à propos de la position des chercheurs et autres directeurs administratifs ou scientifiques, vis-à-vis de ce projet, et ceux ou plutôt celui qui est derrière, et qui a reçu des refus, consécutifs, pour l’étude de cette collection étrusque constituée surtout de céramique, depuis plus 10 ans, et qui n’ a, de surcroît, rien de nouveau, puisqu’elle est connue depuis plus d’un siècle et dont une partie est publiée. Le refus fût toujours justifié par la présence de spécialistes nationaux, capables de mener cette tâche, si besoin est, dans un cadre universitaire, diplômant, mais aussi en l’absence, également, de toute  urgence scientifique. Par quelle magie, cet éminent  chercheur étranger a obtenu l’autorisation ministérielle, contre l’avis écrit de chercheurs et bénéficiant de la passivité du directeur de l’Institut National du Patrimoine ? La formation supposée qu’il a donnée à certain conservateurs, à cette occasion, est un leurre, une insulte aux chercheurs et spécialistes tunisiens de l’INP et de l’Université. Le nouveau Messie du patrimoine, du haut de la colline de la Kasbah, a dit OUI, avec un superbe mépris pour tous, « Heureuses fautes » si les amis en bénéficient.

Venons-en à l’exposition elle-même, présentée au grand public, censée marquer cette amitié entre Carthage et les Etrusques qui, si nous revenons à tous les manuels historiques, n’avait rien d’exceptionnel sinon le BUZZ et le BIZZ  autour de cette réinterprétation moderne, mais entre amis « Tout est Permis » surtout que l’inauguration coïncidait avec un Vendredi.

« La Vitrine », où est elle et comment y arriver, est elle la pour un jour ou pour toujours ? Certains fondamentaux des expositions semblent avoir échappés aux concepteurs. Aucune signalétique externe afin de diriger le visiteur à l’intérieur de l’immensité de la Colline de Byrsa où se trouve le Musée, de même devant le l’aile abritant cet évènement, ni même dans les escaliers menant vers cette réalisation «  fondamentale ». L’affiche n’indique pas s’il s’agit d’une exposition temporaire, afin de la conseiller éventuellement à d’autres visiteurs, ou bien une exposition permanente. Des photos muettes, sans commentaires, collées aux murs sont censées agrémenter, un long parcours, dans une immense salle, pour aboutir, enfin, à l’objet convoité : « La Vitrine ». Y’a-t-il un docteur dans la salle, pardon, un animateur à qui s’adresser, mais est ce nécessaire pour répondre aux interrogations du public ? Au cours de mes trois visites, il n’en était rien ; il parait qu’il y’en a bel et bien un ou une, mais à quel moment de la journée, seul dieu le sais, pas moi et je ne peux être présent, tout le temps pour le vérifier, chacun doit se débrouiller à sa manière pour comprendre. Cet évènement méritait il un dépliant, de circonstances, pour expliquer, au profane, le thème et le but de cette exposition. Un petit ouvrage aurait été publié, mais ou est il après l’inauguration, comment l’acquérir, est il distribué à la demande, par qui, pour quoi, c’est le brouillard. Tout sera rattrapé à l’occasion de la prochaine vitrine.

« La Vitrine », quel aboutissement final pour cette quête acharnée de nous livrer le résultat de cette amitié ? 200 objets, essentiellement en céramique, dont beaucoup semblables, du moins par la forme et le module, alignés,  comme une cohorte romaine et affublés, chacun, d’un numéro d’ordre en plexi coloré, parfois aussi gros que la pièce elle-même. Pouvons-nous identifier ces objets ? Oui deux plaques accrochées, la haut, aux murs, à une hauteur non conventionnelle selon les normes muséographiques, et répétant en français, uniquement, parfois la même description une dizaine de fois, tant pis pour les indigènes de tout bord. Le visiteur doit, ainsi, faire la navette entre vitrine et texte, autant de fois qu’il le souhaite, s’il n’est pas fatigué et s’il arrive à lire correctement, erreur primaire dans cette conception. Pourquoi cet entassement ou l’on voit tout et rien, ou l’on ignore par ou commencer, ou certaines pièces maîtresses passent, totalement, inaperçues ? Un seul texte, non corrigé, identifie un monument, en marbre d’origine étrusque ; merci pour l’effort.

L’Institut National du Patrimoine, l’institution supposée, jusqu'à nouvel ordre, maîtresse des lieux est superbement oubliée dans les affiches et les invitations, en contradiction avec toute déontologie, n’a pas fait honneur à sa réputation. Cette exposition, dans sa réalisation matérielle, outre morale, et une gifle magistrale à tous ses spécialistes, compte tenu des expériences accumulées en ce domaine.

Nous ne tenons pas rigueur aux décideurs de la Colline, Charles De Gaulle disait « le pouvoir c’est l’impuissance », la Vitrine est l’art de l’impuissance. Le sort de l’INP doit être mis sur la table, fut elle celle de Jugurtha, mais la, c’est une autre drôle d’histoire.    

 Habib Ben Younes

Directeur de Recherches et ancien

 

Conservateur du Musée du Bardo et Directeur des Musées 

 

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