«Vivre pour se souvenir d’elle…» - Le Temps Tunisie
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2018

Livre.. «Kalthoum Bornaz, l’Etoile à la recherche du fil perdu», d’Alia Baccar Bournaz

«Vivre pour se souvenir d’elle…»

Mardi 6 Février 2018
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« Kalthoum Bornaz, l’Etoile à la recherche du fil perdu », est un livre de très belle facture,   écrit en 2017 par  Alia Baccar Bournaz, Docteur d’Etat ès- lettres françaises, Professeur honoraire   des Universités,   en hommage à sa sœur, la cinéaste Kalthoum Bornaz,  décédée en septembre 2016.

 Publié à compte d’auteur,  l’ouvrage  (204 pages), présente une fort intéressante reconstitution de la vie et l’œuvre de Kalthoum Bornaz. La  préface signée Férid Boughedir, ami de la réalisatrice, évoque avec nostalgie, une époque révolue remontant ainsi le parcours d’une militante un peu en avance par rapport à son temps, pour son engagement dans la vie civile et ses prises de position ; une femme artiste et avant-gardiste dont le nom restera gravé à jamais dans la mémoire de tous ceux qui l’ont côtoyée de prés ou de loin.

Le choix d’une vie

« Kalthoum,  c’était  une fille qui parle à égalité avec les garçons ; tel est le trait caractéristique que Boughedir a noté  chez Kalte,  comme l’appelait  son entourage. Devenue cinéaste, elle a été la première en Tunisie à tenir tout naturellement les rôles réservés aux hommes à une époque où les femmes du secteur,  étaient  presque obligatoirement dévolues, selon la hiérarchie du cinéma établie un peu partout dans le monde, aux rôles de  script, monteuse, maquilleuse ou costumière. Kalthoum qui a franchi dans ses choix de vie ce « passage obligé »    du militantisme féministe pur, propre à ses consœurs réalisatrices arabes, est arrivée directement au militantisme culturel national au-delà des différences du sexe, sans soucier du fait qu’étant une femme, ses films concernant la défense du patrimoine culturel tunisien devraient être réalisés différemment.

Boughedir appuie ses propos tout d’abord par une analyse de la démarche de la réalisatrice à travers ses premières œuvres comme « Keswa, le fil perdu » et « L’autre moitié du ciel », pour nous brosser par la suite, un portait d’une femme  qui a fondé son action sur les principes et les valeurs…

Engagée dans le développement de son pays à travers la défense d’une culture tunisienne, certes enracinée dans sa mémoire, mais toujours ouverte sur l’universel  sans repli identitaire passéiste, profondément patriote sans succomber au laudatif, mettant en scène des personnages féminins sans tomber dans la facilité de la victimisation systématique, Kalthoum s’était révélée comme étant avant tout, une femme libre, ayant choisi dès l’adolescence, d’assumer totalement son indépendance,  quitte à payer cher cette exigence de liberté face aux traditions, toujours présentes, même dans les milieux dits « évolués », selon Boughedir.

La magie du verbe

Dans sa présentation, l’auteur Alia Baccar évoque non sans douleur,  les sentiments ayant déclenché la publication de ce livre ; un choix qui s’es imposé à elle , comme une urgence, une volonté de surmonter l’épreuve, une catharsis qui la sortirait du tunnel où elle se sentait prisonnière depuis la disparition tragique de sa sœur : « dans les abysses oppressants où sa perte m’avait entrainée, écrit-elle, le besoin s’est fait sentir de maintenir un lien avec Kalthoum,  trop vite partie, trop vite disparue… la brutalité de son départ m’a poussée à me réfugier dans un monde qui est le mien, celui de l’écriture, seul moyen de l’avoir encore présente, elle ma sœur unique, ma complice,  mon autre-moi-même durant les soixante dix- ans de vie commune qui nous ont unies … » 

 En effet, grâce à la magie du verbe et à cette autre magie que produisait le contact avec ses photos, ses articles, Kalte continuait à être là,  comme si elle n’avait jamais  quitté ce monde. « Une sorte de refus douloureux, entêtant  me poussait à provoquer le monde des  ténèbres. Les Grecs n’ont-ils pas pour les deuils une  formule que je trouve magnifique : vis pour te souvenir d’elle », confie l’auteur qui a écrit ce livre pour se souvenir d’elle et la maintenir en vie dans la prospérité.

Il ne s’agit  donc,  ni d’un récit de vie,   ni d’un journal,  ni d’un reportage, ni d’un album et encore moins, d’un écrit romancé. Pour Alia Baccar, c’est le livre d’une vie avec tout ce qu’elle comporte d’épisodes heureux et d’autres malheureux , un éclairage édifiant d’un parcours qui n’a pas toujours été rose.

L’art venge la vie

Dans la première partie du livre, l’auteur passe en revue l’enfance de Kalte au sein d’une famille tunisoise cultivée et moderniste, puis ses études secondaires et universitaires qui l’ont menée vers une carrière cinématographique semée  de succès mais aussi de déceptions. D’autres chapitres suivront comme : « La caméra de Kalthoum Bornaz » ; « La plume de Kalthoum Bornaz », « Kalthoum au regard des intellectuels », « Hommages posthumes » et « Florilège de condoléances », où le lecteur   découvre l’œuvre cinématographique de la réalisatrice ainsi que ses essais qui mettent en lumière ses dons de critique d’art ainsi qu’une profusion d’articles écrits sur ses films,  pour s’achever sur les hommages posthumes qui lui ont été rendus dans son pays et à l’étranger. Le tout est émaillé de nombreuses illustrations et photos tirées de la collection particulière de la chère disparue.

Un livre hommage à une Etoile !

Sayda BEN ZINEB