« La religion a changé quand la politique s'en est mêlée » - Le Temps Tunisie
Tunis Mercredi 15 Août 2018

Suivez-nous

Aug.
16
2018

Littérature Elnathan John, romancier nigérian

« La religion a changé quand la politique s'en est mêlée »

Samedi 3 Février 2018
نسخة للطباعة

Dans son formidable premier roman, « Né un mardi », Elnathan John donne voix à un garçon comme lui du nord du Nigeria, foyer de Boko Haram. Rencontre.

 

 

C'est un jeune homme qui raconte. Il s'appelle Dantala, ce qui veut dire « Né un mardi » en langue haoussa. Il vit dans le nord du Nigeria. Son père l'a envoyé étudier dans une école coranique, il est ce qu'on appelle un almajiri, mais, voilà, il ne sait pas expliquer vraiment pourquoi, un jour, il s'est mis à suivre ces jeunes voyous dans Bayan Lay, là où commence son récit en 2003, un jour d'élection. Ces garçons des rues, qui fument de la wee-wee (cannabis) et que les politiciens paient grassement, sont prêts à tout pour trouver de quoi vivre, à tuer pour cela, au risque de se faire tuer. Dantala joue à ce jeu, mais ça tourne mal, il est en fuite, ne sait plus où aller : chez sa mère au village ? Mais il se fait voler tout ce qu'il a gagné avec la bande et s'effondre. Il trouvera réconfort à la mosquée. Là, il est abordé par l'imam Malam Abdul-Nur en ces termes : « Tu aimerais travailler avec nous ? » Jusqu'où Dantala (que son père baptisa Ahmed, confiera-t-il à Malam en qui il met sa confiance) sera-t-il entraîné ? Que découvrira-t-il en travaillant auprès de lui de ces conflits qui diviseront peu à peu les groupes religieux ? Aura-t-il une chance de vivre l'amitié, l'amour ?

Dès ce premier roman, Elnathan John impulse à son écriture un rythme au plus proche de l'oral, sa langue est addictive, force l'écoute, la proximité établie d'emblée avec Dantala amène à vouloir voir, comprendre, à ne plus décoller de la page pour suivre le jeune héros. La narration tient à la fois du journal intime, du reportage, du témoignage, du récit, le tout formant un roman d'apprentissage et, pour le lecteur, une initiation à cette jeunesse nigériane déroutée au sein de laquelle Boko Haram (dont le nom n'apparaît pas) a recruté ses combattants. Mais tout ne s'est pas fait en un jour, et ce sont les substrats sociaux que le romancier décode, remarquablement, et incarne, un personnage après l'autre, tout en humanité. De passage à Paris, Elnathan John, né à Kaduna en 1982 dans une famille chrétienne, avocat de formation, satiriste pour différents journaux et qui vit à Berlin depuis l'automne 2016, raconte au Point Afrique la genèse de son premier, et formidable, livre, écrit à partir d'une nouvelle sélectionnée par le célèbre Caine Prize en 2013.

 

D'où vient le personnage de Dantala ?

Elnathan John : Une des personnes que j'avais en tête quand j'ai créé Dantala était un jeune homme nommé Basirou, un almajiri, c'est-à-dire un élève étudiant le Coran, venu de Sokoto où il était né, dans l'université où j'étudiais le droit. J'ai cru voir en lui un ami, mais c'était présomptueux de ma part de prétendre à un tel niveau de relation. Cela dit, j'ai pu entrer dans son monde, il m'a autorisé à le faire, et cela, simplement parce que je lui ai posé la question suivante : Comment tu t'appelles ? J'étais en effet dans un environnement où personne ne cherchait à savoir le nom d'un almajiri, qui est là pour cirer vos chaussures, laver vos affaires, faire la vaisselle. On lui donne de la nourriture, de l'argent, et c'est ainsi qu'ils vivent, car les profs ne leur donnent pas à manger. Quand on a besoin de les appeler, on dit : « Yaro boy ». Yaro veut dire boy en haoussa, mais comme tout le monde ne parle pas haoussa, on mélange. On crie : « Yaro boy » ! Et ils arrivent tous. Vous en choisissez un dont vous ne savez même pas le nom. Ma relation avec Basirou a donc changé quand je lui ai demandé son nom, et du coup, il m'a raconté ce qu'il faisait, pourquoi il était là… Il venait me voir, nous parlions, et puis un jour, il a disparu. Je me suis rendu compte à quel point sa vie était précaire. Beaucoup de gens, parce qu'ils ne sont pas nommés, sont déshumanisés et n'existent que comme des statistiques. Leurs voix sont effacées, elles peuvent l'être aussi par l'inefficacité d'un gouvernement qui les étouffe. Dans mon roman, j'ai essayé d'interroger la nature politique du fait de nommer quelqu'un : ce que cela signifie, qui a le pouvoir de le faire ?

Pourquoi « né un mardi » plutôt qu'un autre jour ?

Nommer quelqu'un par son jour de naissance est une tradition au Nigeria, mais le mardi ne veut rien dire de spécial. Sauf que j'aime ce nom : Dantala.

Le fait que vous ne soyez pas musulman et que votre parcours n'ait rien de commun avec ces jeunes gens ne vous a en rien intimidé ?

Toutes les expériences qu'un romancier utilise en écriture sont, à un certain niveau, extérieures à lui. Mon frère est mort en 2003. J'étais là quand il est mort, je l'ai sorti de l'eau, je lui ai fait du bouche-à-bouche, l'ai emmené à l'hôpital. Mais est-ce parce que j'étais là le premier et le dernier à le voir vivant que j'ai l'expérience la plus proche de sa mort ? Ma mère qui lui a donné la vie et l'a élevé, jusqu'à l'âge de 18 ans, n'a-t-elle pas aussi et peut-être plus que moi cette proximité ? Vous devez penser aux ramifications, vous dire que vous n'êtes pas le seul à perdre quelqu'un. Je fais le parallèle avec le roman : quels sont les devoirs d'un auteur de fiction ? Les personnages sont complètement votre création. À ce niveau-là, la profession d'avocat que j'ai exercée pendant deux ans m'a permis de me positionner du côté de celui qui ne sait pas et qui doit tout apprendre – ne serait-ce que pour convaincre que ce qui a l'air noir peut être blanc. J'ai retenu ce prérequis qu'est l'ignorance pour écrire une bonne fiction. Il y a beaucoup de parallèles que je pourrais faire entre l'écrivain et l'avocat. En jetant un coup d'œil à la situation au Nord, j'ai décidé d'y consacrer un long travail, il y avait tant de choses non dites. Alors, j'ai fait des interviews, des enquêtes, réuni de la documentation, pas tant pour les faits, mais pour trouver le ton de la voix de mon personnage, comprendre ses motivations et comment va changer sa vie… Si vous partez de l'ignorance et souhaitez arriver au savoir, il faut aller loin dans les recherches, en se posant toutes les questions.

Quelles questions vous êtes-vous posées en particulier sur la situation du nord du Nigeria ?

Des questions sur le tissu social et religieux pour comprendre les rapports entre religion et politique, politiciens et citoyens, groupes religieux et citoyens. Comprendre aussi la position du Nigeria sur le plan international et constater que beaucoup de conflits religieux ne sont pas seulement locaux, mais passent par de nombreuses connexions, avec l'Arabie saoudite, l'Irak, le Royaume-Uni… Au Nigeria, où la radio est si populaire, vous avez des vendeurs d'oranges dans la rue qui écoutent BBC Haoussa, où ils entendent les mêmes nouvelles du monde que sur la BBC. Ils sont au courant de la situation des Palestiniens, de ce qui se passe au Liban, au Yémen, sont placés dans un contexte global. Le chiite, par exemple, a des sympathies pour l'Iran, le salafiste se place dans un contexte plus large. J'ai observé que les gens sont toujours tentés, dans le domaine religieux, d'établir une connexion avec la famille du Prophète, comme s'il s'agissait de rechercher une légitimité. C'est un peu comme quand un écrivain africain-américain se présente comme un descendant de l'esclave Frederic Douglas, alors qu'il n'a aucun lien familial avec lui. Au nord du Nigeria, c'est ainsi, nous devons obtenir la légitimité en cherchant un rapport à la tradition, et c'est cela qui est exploité, pour le meilleur ou pour le pire.

À aucun moment vous ne citez Boko Haram, alors que, pour le lecteur, la relation avec le groupe terroriste semble évidente…

L'histoire se déroule avant que Boko Haram, mouvement religieux, ne devienne un mouvement militaire. Boko Haram n'a pas commencé comme le Boko Haram actuel, armé, disant : « Allez, on va commencer à tuer des gens maintenant. » Non, c'était un groupe religieux qui prêchait normalement, on peut retrouver les prêches sur YouTube. Ils étaient comme d'autres prêcheurs musulmans. Mais un à un, les paliers ont été montés, qui ont fait de ce groupe un groupe militaire, face à l'injustice générale et à la réalité d'un pays où il faut s'aider soi-même, se débrouiller, sinon on n'obtient rien. À tous les niveaux de la société : il faut chercher de l'eau soi-même, se procurer son propre générateur pour l'électricité, trouver des gardes pour sa sécurité, la santé… etc., etc. Face à la crise du pétrole dans le Delta du Niger, la population, voyant la région dévastée par la pollution, a demandé de l'aide au gouvernement, en vain. Alors, il a fallu en tirer les conséquences : « On va s'organiser nous-mêmes », ils ont pris les armes, et là, le gouvernement est arrivé pour négocier et donner de l'argent ! Conclusion : celui qui a les armes a le pouvoir de négocier. Boko Haram a fait de même, en prenant les armes et le pouvoir.