« La Tunisie est en faillite et n’a pas le droit d’avoir des entreprises publiques abonnées aux pertes » - Le Temps Tunisie
Tunis Dimanche 20 Mai 2018

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May.
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2018

Samir Majoul, président de l’UTICA :

« La Tunisie est en faillite et n’a pas le droit d’avoir des entreprises publiques abonnées aux pertes »

Vendredi 2 Février 2018
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L’absence de continuité administrative, la mauvaise gestion des entreprises publiques, la hausse de la pression fiscale et l’économie parallèle sont autant de dossiers qui préoccupent le nouveau président de l’UTICA Samir Majoul.

Dans une interview accordée à l’Agence TAP, Majoul âgé de 62 ans, insiste sur la responsabilité collective de l’Etat, des organisations des employeurs et des employés dans la gestion de la situation économique et sociale " particulièrement préoccupante " dans le pays.

Acerbe, ce chef d’une entreprise familiale spécialisée dans l’agroalimentaire, n’hésite pas à exprimer le ras-le-bol des chefs d’entreprises tunisiens de la " mauvaise gestion ", des finances publiques et de l’économie parallèle. 

 

Quelle est votre lecture de la situation économique et sociale dans le pays ? 

 

 La situation économique et sociale du pays est particulièrement préoccupante. La situation est difficile pour le gouvernement et pour nous tous. La nation est une responsabilité entre nos mains à tous (patronat, gouvernement et organisation ouvrière). Nous pouvons trouver des solutions aux problèmes avec un minium de vision et dans une seule direction, à savoir le développement et l’investissement. 

 

Qu’est-ce qu’il nous faut pour avancer ? 

 

Il faut un climat où tout le monde trouve son compte, joue son rôle et se réjouit de le faire pour préserver l’invulnérabilité de ce pays que nous voulons garder pour les Tunisiens et préserver pour nos enfants, afin qu’ils puissent y vivre dans la dignité et qu’à leur sortie de l’université, ils trouvent un emploi ou l’opportunité de créer un projet. 

 

En 2014, l’UTICA a présenté aux partis politiques, un document contenant ses propositions pour sortir l’économie tunisienne de la crise, ce document, est-il toujours en vigueur ou bien allez-vous faire d’autres propositions? 

 

Le document porte sur une vision de l’économie tunisienne jusqu’à 2020 et ne nécessite pas une révision car rien n’a été fait. Si nous avions appliqué au moins une partie de cette vision, nous n’en serions pas là. Ce document, qui a été préparé par plusieurs experts tunisiens de grande valeur, sous l’égide de l’UTICA, a traité tous les (aspects) qui pourraient constituer un frein à l’économie. 

"Tout changement à la présidence du gouvernement est un facteur d'instabilité"

 

Mais depuis ce document, le gouvernement a pris des initiatives pour redresser l’économie sont-elles suffisantes ? 

 

 Je ne vais pas parler du passé. La problématique des initiatives du gouvernement, c’est que ce dernier a eu aussi, ses problèmes. Nous avons eu 8 gouvernements, ce qui n’est pas de nature à améliorer l’environnement économique, parce que tout changement dans ce domaine et particulièrement au niveau de la présidence du gouvernement constitue un facteur d’instabilité. Qu’il y est des changements au niveau de l’équipe c’est normal, ceux qui réussissent demeurent et ceux qui réussissent moins partent. Mais quand le gouvernement est instable, il est difficile de lui demander d’assurer le suivi des dossiers traités. Normalement, il doit y avoir une continuité au niveau du gouvernement et de l’administration, mais ce n’est pas toujours le cas, ce qui constitue une barrière à l’investissement et à l’action économique. 

 

Alors qu’est-ce qui peut encore être fait?

 

A mon avis, il faut peut-être dire qu’est-ce qu'il ne faut pas faire pour décourager l’investissement ? Quand nous parlons de l’investissement c’est d’abord d’investissement étranger et les investisseurs étrangers se fient d’abord, aux avis de leurs pairs déjà installés en Tunisie (leurs problèmes, sont-ils contents de leur installation dans le pays), ensuite ils font un benchmarking pour comparer entre les différents sites. 

Ce qu’on souhaite tous c’est que la Tunisie soit la priorité des investisseurs étrangers. 

Dans leurs analyses, ils scrutent les indicateurs, est-ce que le pays est-sûr? est-ce que la paix sociale (qui n’a pas été toujours au rendez- vous) est garantie? est- ce que le patronat et l’organisation ouvrière sont proches pour qu’en cas de conflit, ils essayeront ensemble de trouver une solution. En fait, c’est ce que nous avons fait dans certaines régions. Parfois ça ne marche pas, parce qu'il y a des facteurs exogènes. 

D'ailleurs, nous observons de moins en moins de conflits, d'autant qu’une autre approche est adoptée pour les gérer. A cet égard, l’UTICA et l’UGTT lancent le projet de " Grève générale contre les grèves ", slogan à travers lequel, les deux organisations vont intervenir chaque fois qu’il y a un conflit qui peut dériver, pour l'éviter. Nous ne pouvons plus permettre de grèves car ce pays a besoin de produire, encore et encore, d’exporter, de créer des richesses et de distribuer des revenus. 

Quant on parle en tant que patronat, on ne parle pas que du secteur privé. C’est une philosophie globale, nous savons ce que le pays a perdu en raison de la situation dans le secteur des phosphates à Gafsa et dans les sociétés pétrolières. Si les pertes subies en termes de production et d’exportations étaient rentrées dans les caisses de l’Etat, notre endettement n’aurait pas atteint ce seuil et nos réserves en devises ne se seraient pas établies à - 90 jours et... peut être que notre dinar n’aurait pas glissé de 25%. 

J’espère qu’en Tunisie, nous aurons une autre révolution économique, industrielle et surtout une prise de conscience de ce que chacun d’entre nous peut faire pour ce pays. En tant que patronat, nous disons arrêtons tout le gaspillage qui est en train de se faire dans le pays aux niveaux de la Compagnie de phosphate de Gafsa, de la prospection pétrolière où des caisses sociales. Il faut également revoir la Caisse générale de compensation. Ce n’est pas normal que des entreprises publiques soient maintenues à flots, alors qu’elles sont peu compétitives, mal gérées et perdent de l’argent. Nous n’avons plus les moyens de subventionner ces entreprises. Par contre, nous voulons des entreprises publiques performantes, leaders qui soient la locomotive du pays et servent d’exemple par rapport au privé, parce que cela conditionne aussi la compétitivité du site Tunisie. Quand un investisseur étranger arrive en Tunisie, il doit trouver un site compétitif à tous les niveaux. Nos banques également doivent évoluer et devenir des partenaires des entreprises.

" Nous appelons à un système de fast-track "

 

Le gouvernement a initié des initiatives pour réformer les banques, l’administration, cela est-il à la hauteur de vos attentes?

 

Le gouvernement a lui aussi besoin de soutien car la démarche qu’il est en train de prendre est très courageuse et nous attendons à ce qu'il soit soutenu, d’abord par l’administration car elle est peut être traditionnaliste ou conservatrice etc. Il doit être également soutenu par les organisations nationales, c’est notre cas et celui de l’UGTT. Nous l’avons toujours fait, il n’y a pas de raison pour ne pas le soutenir. Personnellement, je ne conçois pas qu’une organisation nationale ne soutienne pas son gouvernement, nous pouvons avoir un différend sur un dossier, mais nous nous asseyons autour d’une table et nous négocions. Nous voulons avoir un gouvernement stable. Outre l’administration et les organisations nationales, le gouvernement doit être soutenu par les partis, sinon les textes de loi qu’il propose ne pourront pas passer à l'Assemblée ou seront vidés de leur contenu. Souvent ils passent, mais plus d’une année après leur soumission. Il y a même des financements que nous avons ratés, parce que les textes de loi n’ont pas été adoptés à temps. Souvent c’est urgent et l’économie ne peut pas attendre, d’où la nécessité d’avoir un système de fast-track avec l’Assemblée pour que le chef du gouvernement puisse décréter ces textes. Nous souhaitons qu’il y est un plan d’urgence. Il faut simplifier la gestion à tout le monde car le pays a beaucoup d’enjeux et notre jeunesse attend. Peut être que nous avons trop attendu. Et au lieu d’attendre il faut que chacun de nous fasse sa part. Je le dis pour nous-même et pour tout le monde. Si on s’y met tous, si Dieu le veut on s’en sortira. Il faut que les choses aillent mieux dans les meilleurs délais et sans casser la machine, parce qu’il y a des équilibres à maintenir et des échéances électorales. Si nous oublions ces échéances et nos carrières, le pays se porterait très bien. 

 

Qu’est ce que vous entendez par loi d’urgence économique? 

 

Quand il y a une décision à prendre, le chef du gouvernement peut le faire dans la minute qui suit mais il faut que la loi lui donne cette possibilité, loi d’urgence économique, l’UTICA n’entrant pas dans les considérations politiques. Le privé a besoin de sécurité et de stabilité, quand il y a un conflit social, nous intervenons tout de suite. Mais des conflits apparaissent pour d’autres raisons qui peuvent être politiques, c’est inadmissible.

 

Avec le déficit budgétaire actuel est-ce que nous allons toujours avoir cette résilience?

 

Ce déficit nous vient d’opérations de gestion critique, les salaires du public qui ont été multipliés par trois entre 2011 et 2017, ce qui a provoqué un déficit abyssal des finances publiques au point où le FMI devait intervenir à chaque fois pour dire que la masse salariale est trop élevée. 

Si l’Etat a pu multiplier les salaires par trois il peut encore aider les opérateurs en souffrance, d’ailleurs, ces artisans dont j'ai parlés ne sont pas responsables de leur déconvenue, pas responsables de la révolution, ni des actes terroristes. Après, nous nous posons des questions sur le pourquoi des protestations. La réponse est que nous nous souvenons d’eux que pendant les élections. Il faut les aider. Les citoyens paient les impôts pour trouver un soutien le jour où ils en ont besoin. 

 

L’UTICA s’est souvent plainte de ne pas être écoutée et a menacé d’utiliser d’autres moyens pour se faire entendre? 

 

Mais nous sommes toujours dans la rue, nos commerces sont dans la rue, on se balade en pleine rue, nos transporteurs, nos taxis le sont aussi, en fait, nous ne sommes pas dans les salons. En post révolution, l’idée générale est que celui qui descend dans la rue obtient ce qu’il veut. Lors des réunions du conseil national, les artisans, les chefs d'entreprises et les membres des chambres syndicales nationales régionales, nous demandent de descendre dans la rue, parce que c’est le seul moyen de pression. Nous ne sommes pas forcément d’accord sur cette méthode, nous espérons toujours avoir gain de cause par la concertation et la négociation. Nous utilisons les moyens légaux qui sont permis par notre constitution. Nous sommes une organisation syndicale patronale. Nous avons le droit de faire la grève et de fermer les entreprises s'il n'y a pas d'écoute, car nous n'avons pas le droit de travailler à perte. Nous sommes là pour produire, pour créer et non pas pour faire la grève, la preuve c'est que nous avons proposé de faire une grève générale contre la grève. La pire chose qui peut arriver à un industriel ou un commerçant, c’est d’être obligé de fermer son usine. Ce qui est plus grave encore serait de continuer à fonctionner à perte. 

 

Qu'en est-il pour le cuir et la chaussure? 

 

 Nous avons piloté un plan de sauvetage, mais c’est l’application qui n’était pas au rendez-vous. 

Pour revenir encore au secteur textile, dans certaines filières du textile, tel que le tissage, il n'y a plus rien à faire, mais il y a aussi pas mal de filières qui ont repris et marchent très bien. Le secteur était le premier à bénéficier des plans de mise à niveau. Nous savons que nous allons perdre certaines filières mais que peut-on faire face à la concurrence chinoise ou turque où le textile bénéficient du soutien des pouvoirs en place, c’est pour cette raison que nous appelons à établir des barrières antidumping. 

La Tunisie n’a pas le droit d’avoir des entreprises publiques abonnées aux pertes.

 

Des négociations sociales devraient démarrer bientôt entre l’UTICA et l’UGTT ? Comment vous allez les aborder ? 

 

Nous allons se voir, s’écouter, essayer de se comprendre et faire en sorte que chaque partie sache quelle est la vraie situation de son partenaire. Je vais être franc, généralement, ce que les chefs d'entreprises donnent comme augmentations, ils le retrouvent dans le chiffres d’affaires de leurs entreprises puisque ces augmentations stimuleront la consommation. En général, nous ne sommes pas contre une augmentation, surtout quand elle est justifiée et associée à un gain de productivité et à une amélioration de la situation économique de l’entreprise. Mais si cette augmentation n’est pas justifiée par une hausse de productivité, met en péril la pérennité de l’entreprise et entraîne une augmentation des couts, nous la refusons. La réponse dépendra de la situation de chaque secteur. Il y a des secteurs qui pourront, d’autres qui le pourront moins et d’autres qui ne pourront pas du tout. Dans ce cas précis il faut trouver une solution à travers des mesures administratives ou fiscales. En Tunisie, la pression sociale et fiscale est lourde et les mesures prises dans le cadre de la loi de finances constituent une surcharge pour l’entreprise. Aujourd’hui, les gens en ont marre. Ils sont fatigués. 

 

Vous avez déclaré que l'UTICA ne vas pas rediscuter de la loi de finances 2018, donc comment faire? 

 

 La loi de finances est décrétée, elle est applicable, mais le gouvernement doit prendre des mesures compensatoires. Chaque secteur va préparer ses doléances. Les mesures douanières et droits de consommation imposées dans le cadre de cette loi peuvent donner lieu à des baisses de chiffres d’affaires et avantager le secteur informel. Nous espérons aussi que la conjoncture change et que le dinar s’améliore parce que l’entreprise a bien souffert de la dévaluation du dinar, celle-ci est une hécatombe pour l’entreprise, surtout celle qui importe une bonne partie de ses matières premières. Le dinar a perdu jusqu'à ce jour prés de 30% de sa valeur. Cette perte s’est faîte du jour au lendemain. Morale de la situation, nous savons qui a payé la facture, c’est la Tunisie qui l’a payée et c’est un appauvrissement général du pays.

 

L’UTICA n'est pas autonome financièrement et compte sur les financements publics 

 

Mais c’est notre argent, c’est une contribution sociale de 0,5% payée par les entreprises depuis les années 70 et qui s'élève à 60 milliards par an, d’ailleurs nous nous estimons lésés par les financements accordés par l'Etat. 

 

Que compte faire l’UTICA vis-à-vis des hommes d’affaires qui s’approvisionnement de plus en plus en matière premières et autres auprès du marché parallèle et usent de ce moyen pour échapper à l’impôt ? 

 

Au lieu de le dire aux hommes d’affaires, je vais le dire aux responsables : si vous ne trouvez pas une solution à l’informel, de plus en plus d’opérateurs économiques vont passer dans l’informel puisque ils sont soumis à une forte pression fiscale. En dépit de la proportion importante de l’économie informelle (50 ou 54 % de l’économie), l’Etat continue à imposer les entreprises transparentes. Il faut mettre en place un environnement où toute pratique informelle est découragée et toute pratique formelle est encouragée et pas pénalisée, comme c’est le cas aujourd’hui.

 

L’Etat doit donner l'exemple en matière de bonne gouvernance et ne pas mettre sous pression fiscale les chefs d'entreprises pour combler les déficits des entreprises publiques. Nous leur avons soumis plusieurs propositions pour lutter contre l’informel dont le changement des billets de banques pour réduire la liquidité qui circule hors du circuit bancaire. Nous avons également conseillé d’autoriser les Tunisiens à détenir des comptes en devises. Il s’agit également, de dresser des barrières tarifaires pas trop élevées pour tout produit entrant de l’étranger, particulièrement les produits dont on a besoin. Si on étudie bien la chose l'on trouvera que même l’informel a un coût d'environ 16% en pots-de-vin et autres, alors pourquoi ne pas soumettre ces produits dont nous avons besoin à une TVA de 16% pour limiter le commerce parallèle.