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May.
25
2018

Prix Europe pour le Théâtre à Rome

Jaibi, Soyinka, Irons, Huppert et les autres…

Samedi 6 Janvier 2018
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Rome vient d’accueillir du 12 au 17  décembre 2017, la seizième édition du Prix Europe pour le Théâtre qui revient  cette année en Italie après de nombreuses éditions dans différentes villes européennes et clôture ainsi,  l’année des célébrations du 60ème anniversaire des Traités de Rome qui scellèrent la naissance de la Communauté Economique Européenne.

Une dizaine de spectacles ont été proposés durant ces journées intenses de rencontres, d’ateliers, d’avant-premières, de vidéos et d’expositions, avec des  œuvres signées par des maîtres,  dont Stein et Wilson, ainsi que des créations qui révèlent les éventuels protagonistes de demain sur la scène européenne et mondiale.

En effet, le Prix a célébré aussi bien des artistes confirmés que des créateurs émergeants. Et parmi les candidats, figurent des personnalités emblématiques de la scène internationale.

Ouverture sur l’Afrique et le Monde Arabe

Le Prix Europe pour le Théâtre est non seulement un prix remis à des artistes de renom, mais aussi, un espace ouvert à la collaboration et à l’échange entre réalités théâtrales de divers pays et horizons, qui, dès le début de leur création, ont su abattre les frontières entre blocs politiques. La créativité n’a pas de limites, ni de frontières, estiment les fondateurs, elle a plutôt besoin de liberté, d’ouverture et de démocratie.

Ce n’est donc pas un  hasard si le Prix Europe pour le Théâtre s’est ouvert  encore davantage, lors de cette édition, sur la Méditerranée du Sud, l’Afrique et le Monde Arabe, en décernant des récompenses spéciales à des artistes, écrivains et dramaturges qui ont dit NON à la violence, aux dérives autoritaires, au fanatisme et au terrorisme en prônant la culture comme le vecteur de liberté et le seul chemin à suivre.

En récompensant  aussi deux artistes comme Isabelle Huppert et Jeremy Irons,  tous deux capables de passer avec aisance   du théâtre au  cinéma et vise-versa, le jury a choisi deux personnalités fort célèbres aussi bien pour leur engagement artistique que   social et civil.

 

« Le Roi Lear », « Richard II » et « Hamlet machine »

 

Outre le Palazzo Venezia, là où se sont déroulées toutes les rencontres du Prix, plusieurs autres espaces, tous situés en plein centre de la capitale italienne, ont abrité les différents spectacles en présence d’un grand nombre de  passionnés du 4ème Art.

Une ambiance incroyable car la ville semblait toute brillante avec ses décorations et ses guirlandes; le coup d’envoi des fêtes de fin d’année était donné. Mais tout cela n’empêchait pas le public italien de courir voir les pièces de théâtre programmées par le festival.

 « Le Roi Lear »,  (Section Retours), mise en scène de Giorgio Barberio Corsetti,  a ouvert le bal au Teatro Argentina en proposant un Shakespeare construit sur les expériences visuelles et sonores propres au théâtre de recherche contemporain, et sur une tradition du jeu scénique typiquement italienne. Quant au spectacle « Richard II »  de Shakespeare, mise en scène de Peter Stein, il a eu lieu à l’Opéra de Rome où Maddalena Crippa  a joué le rôle masculin du roi Richard.

Toujours dans la   Section  Retours, le spectacle « Hamlet machine » de Heiner Müller, mise en scène de Robert Wilson, qui a été présenté en langue italienne à l’Auditorium par les performants élèves de l’Académie d’Art dramatique, Silvio d’Amico de Rome, constitue désormais un monument de l’histoire du théâtre contemporain…

 

 

Bitef, Théâtre NO99  et Serebrennikov

 

Lors de ces journées, les organisateurs ont célébré  les cinquante ans du Bitef de Belgrade. En l’espace d’un demi-siècle, c’est-à-dire, pendant que l’Europe était divisée en deux blocs, le festival a jeté des ponts entre les scènes et les productions en tenant compte des aspects les plus novateurs et expérimentaux des théâtres  venant de divers horizons.

C’était aussi l’occasion de rendre hommage à l’oeuvre d’Ivan Kirillov, le directeur du Bitef, (Festival International de Théâtre de Belgrade), qui a retrouvé au cours des dernières années, un rôle important dans le panorama théâtral européen.

 

Un  autre événement a révélé le rôle particulier joué en Estonie par le Théâtre NO99 qui montre avec une grande énergie et beaucoup de lucidité, la condition déplorable de l’homme contemporain et la nécessité de nouveaux équilibres.

 

  On a consacré par ailleurs au Russe Kiril Serebrennikov, metteur en scène de théâtre et réalisateur de cinéma, un novateur et un génie dans le panorama théâtral contemporain, un débat fort intéressant.

Voix originale et dissidente, Serebrennikov est emprisonné depuis plusieurs mois pour une affaire « dont la portée effective est plus que douteuse », estiment ses compatriotes. Son absence forcée de cet hommage qui lui a été réservé, a au moins servi à exprimer la solidarité de tous les participants et à donner une nouvelle visibilité au « cas » Serebrennikov.

 

 

Fadhel Jaibi et Wole Soyinka, primés

 

Les moments forts du Prix ont été consacrés également au rôle que peut jouer le théâtre pour construire des ponts et abattre des préjugés à l’égard de cultures « autres ». Sous des formes différentes, ces thématiques ont été abordées en rencontrant le metteur en scène tunisien,  Fadhel Jaïbi, et l’auteur dramatique et poète nigérian, Prix Nobel de Littérature, Wole Soyinka.

 

Interviewé par Georges Banu, Français d’origine roumaine et  grand spécialiste  du monde du théâtre,  Fadhel Jaïbi a évoqué ses  débuts et son parcours dans le domaine du théâtre et à la tête du TNT. Il a parlé de ses dernières pièces en mettant l’accent sur la situation post-révolutionnaire en Tunisie. « Nous avons encore des turbulences, a-t-il dit …Les forces obscurantistes, celles qui tirent vers le bas, n’ont toujours pas changé…Les jeunes sont des laissés- pour- compte mais la résistance continue…Et puis, nous avons tous contribué au changement de ce  Régime mais le rôle de la société civile et des femmes du pays était immense… Après « Violences » et « Peurs », le prochain spectacle s’intitulera peut être « Espoirs », a-t-il annoncé.      

 

Selon Georges Banu, le destin politique et social de la Tunisie s’est reflété dans le théâtre de Jaïbi, qui est devenu, dans différentes phases de la vie politique du pays, un rempart des libertés politiques, sociales et existentielles du peuple tunisien. Un lieu dérangeant pour le pouvoir et les fondamentalismes, une lumière qui n’entend s’éteindre en aucune façon.

 

Que savons-nous de l’Afrique, de ses cultures, de ses mythes, de ses rites, de son théâtre ?

La rencontre avec Wole Soyinka a ouvert une fenêtre sur un monde qui nous paraît lointain, mais qui pourrait non seulement nous aider à dépasser des préjugés s’il était mieux connu, mais aussi et surtout à nous comprendre nous-mêmes. Un pont entre des cultures, a déclaré Soyinka au cours de son intervention, doit nécessairement aller dans les deux directions qui se croisent. Cette rencontre a été suivie avec beaucoup d’intérêt et a suscité des interventions et de nombreuses questions.

 « Beaucoup de choses dépendent de nos élites, a t-il évoqué  dans son discours  en anglais et devant une grande assistance. Malheureusement, la culture est encore considérée comme un pauvre domaine de développement dans nos sociétés. Malgré nos efforts pour faire prendre conscience de ce processus, nos dirigeants voient la culture comme étant une source de richesse, et là je parle de tourisme culturel,  au même titre que le tourisme de santé... Alors que la culture, est à mon avis, la plus importante substance de l'identité dans n'importe quelle société... »

Dramaturge, poète romancier et essayiste, Soyinka a publié plus de trente ouvrages et fait partie de plusieurs organisations internationales dans le domaine artistique et des Droits de l’Homme

 

Jeremy Irons et Isabelle Huppert, un duo de fer

 

Des grosses pointures des domaines du théâtre et du cinéma étaient  présentes à Rome, notamment, Fanny Ardant et Jeremy Irons, dont la participation était très attendue.  Il a été présenté par Michael Billington, auteur et critique britannique qui a réuni  un bon nombre de ses amis venus témoigner  sur le travail et la personnalité du célèbre acteur anglais, et brosser le portrait d’un comédien de grande envergure,   qui « croit aussi bien à l’amitié qu’aux  rapports avec ses collègues de travail.

Comme l’a rappelé Fanny Ardant : « jouer avec lui, c’est comme se laisser diriger dans une danse». Irons, qui a suivi cette rencontre avec une grande attention, s’est déclaré touché par l’affection que tous les intervenants lui ont exprimée, en déclarant qu’il aime collaborer avec ses collègues et les metteurs en scène, sans se mettre lui-même au premier plan.

La journée de clôture du Prix Europe a été consacrée à une rencontre avec Isabelle Huppert, conçue par Fernand Faivre d’Arcier et en présence de Michael Billington, Mario Martone, Krzysztof Warlikowski et Patty Smith dont le témoignage  a révélé la face cachée d’Isabelle Huppert, qui confirme son mythe d’actrice à la fois estimée, consciente, intelligente et peu encline au compromis, que ce soit dans le choix de ses rôles ou dans ses modalités d’interprétation, au cinéma comme au théâtre.

 

Harold Pinter, « Ashes to Ashes »

 

Le Prix Europe pour le Théâtre a été décerné à Isabelle Huppert et Jeremy Irons. Quant au Prix Europe Réalités Théâtrales, il a été remis à : Susan Kennedy, Jernej Lorenci,  Yael Ronen,  Alessandro Sciarroni, Kirill Serebrennikov et Théâtre NO99.

Wole Soyinka a reçu un Prix Spécial et Fadhel Jaïbi, une Mention Spéciale.

 

Isabelle Huppert a proposé lors de cette soirée de clôture, des lectures de textes d’Albert Camus.  Et pour, finir, Jeremy Irons et Isabelle Huppert ont voulu rendre hommage à Harold Pinter, en jouant ensemble, en exclusivité pour le Prix Europe pour le Théâtre, « Ashes to Ashes », une célèbre pièce du dramaturge anglais qui rappelle la tragédie de l’Holocauste. 

Pour  Peter Brook, l’un des premiers maîtres   récompensés par le Prix Europe pour le Théâtre : « le théâtre est le miroir de la société et les miroirs n’ont pas besoin de cadres dorés ».

 

                                                                                                                             Sayda BEN ZINEB